ÉGLOGUE SECONDE
Un appartement chez lady Dluct. — Une table servie. SI II RICHARD BLUET seul.
Jamais homme fut-il plus mal marié que moi ? Sot que je suis de m'ètre tant pressé! Ma vie est retournée, et mon repos détruit. Mes jours, qui s'écoulaient naguère dans un vide si doux, sont maintenant occupés pendant les douze heures du cadran. Que dis-je, douze heures! — Parmi les vingt-quatre heures, en est-il une seule que je puisse dire h moi ? Au milieu de ce tourbillon de promenades en voilures, de visites, de danses, de dîners, de cette manie d'apprendre, d'enseigner, d'écrivailler, de briller dans les sciences et les arts, au diable si je puis me distinguer de ma femme; car, quoique nous soyons deux, je ne sais comment elle s'y prend, mais elle a soin que toute chose se fasse de manière à proclamer éternellement que nous ne faisons qu'un. Mais ce qui me désespère plus encore que les mémoires à acquitter chaque semaine (quoique ce point-là me soit très
douloureux), c'est celle bande nombreuse, plaisante, médisante, d'écrivassiers, de beaux-esprits, de professeurs blancs, noirs, bleus, qui prennent ma maison pour une auberge, et y font bombance à mes dépens, — car il paraît qu'ici c'est l'hôtesse qui paie la carte; — nul plaisir! nul loisir! nulle considération pour ce que je souffre! mais toujours entendre un sot jargon qui m'étourdit la cervelle, un babil superficiel, pillé dans les revues par l'insipide coterie des a basbleus, » sotte engeance qui ne sait même pas.... — Mais, chut ! les voila qui viennent ! plût à Dieu que je fusse sourd ! cela n'étant pas, je serai muet.
Entrent lady BLTJET, lady BLEUMONT, messieurs SOTBY, 1NKEL, TRAC Y, miss MAZAR1NE, miss LILAS, et autres, avec SG AMP, le professeur, etc., etc.
Lady Bluet. Ah ! bonjour , sir Richard ; je vous amène quelques amis.
Sir Rich. (A part et après avoir salué). Si ce sont des amis, ce sont les premiers.
Lady Bluet. Mais la collation est prête. Je vous prie de vous asseoir sans cérémonie, M. Scamp, vous êtes fatigué; mettez-vous près de moi.
Tout le monde se place.
Sir Rich. (à part). S'il accepte, c'est alors que ses fatigues vont commencer.
Lady Bluet. M. Tracy, — lady Bleumont, — miss Lilas, veuillez, je vous prie, vous asseoir; et vous aussi, M. Sotby.
Sotby. Oh ! Madame, j'obéis.
Lady Bluet. M. lnkel, j'ai à vous gronder : vous n'étiez pas au cours.
Inkel. Excusez-moi, j'y étais; mais la chaleur m'a forcé de sortir au plus bel endroit, — hélas ! et lorsque...
Lady Bluet. Il est vrai qu'on étouffait ; mais vous avez perdu une bien belle séance !
Sotby. La meilleure des dix.
Tracy. Qu'en savez-vous ? il doit y en avoir encore deux.
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Solby. Parce que je le défie d'aller au-delà des merveilleux applaudissements d'aujourd'hui. La salle môme en élait ébranlée.
Inkel. Oh! si c'est a ce signe qu'il faut s'en rapporter, j'accorde que notre ami Scamp a atteint aujourd'hui son apogée. ' Miss Lilas, permettez-moi de vous servir — une aile.
Miss Lilas. Je n'en prendrai pas davantage, Monsieur, j« vous remercie. Qui fera le cours, le printemps prochain?
Sotby. Dick Dunder.
Inkel. C'est-à-dire, s'il vit encore a cette époqae. Miss Lilas. Et pourquoi ne vivrait-il pas?
Inkel. Par l'unique raison qu'il est un sot. — Lady Bleumont, un verre de madère?
Lady Bleumont. Volontiers.
Inkel. Comment va votre ami Wordswords, ce trésor de Windermère ? Reste-t-il fidèle à ses lacs, comme les sangsues qu'il chante, ainsi qu'Homère chantait les héros et les rois?
Lady Bluet. Il vient d'obtenir un emploi.
Inkel. De laquais?
Lady Bleumont. Fi donc! ne profanez pas de vos sarcasmes un nom aussi poétique.
Inkel. J'ai parlé sans mauvaise intention; seulement je plaignais son maître; certes le poète des colporteurs peut, sans déroger, porter une nouvelle livrée; d'autant plus que ce n'est pas la première fois qu'il a retourné ses croyances et son habit.
Lady Bleumont. Fi donc! vous dts-je; si sir George vous entendait...
Lady Bluet. Ne faites pas attention à ce que dit notre ami Inkel : nous savons tous, ma chère, que c'est 6a manière. Sir Ri ch. Mais cet emploi...
Inkel. C'est peut-être comme celui de notre ami Scamp f un emploi de professeur.
Lady Bluet. Pardonnez-moi, — il est employé au timbre. 11 a été nommé collecteur 7 .
Tracy. Collecteur I
Sir Bich. Comment?
Miss Lilas. Quoi ?
Inkel. Je penserai souvent à lui en achetant un chapeau neuf 8 ; c'est la que paraîtront ses œuvres.
Lady Bleumont Monsieur, ellesont pénétré jusqu'au Gange.
Inkel. Je n'irai pas les chercher si loin. Je puis les avoir chez Grange 9 .
Lady Bluet. Oh ! fi !
Miss Lilas. C'est très mal !
Lady Bleumont. Vous êtes trop méchant.
Sotby. Très bien !
Lady Bleumont. Comment, bien?
Lady Bluet. Il n'y attache aucun sens ; c'est sa manière de parler.
Lady Bleumont. Il devient impoli.
Lady Bluet. Il n'y attache aucun sens, demandez-le-lui plutôt.
Lady Bleumont. Dites-moi, je vous prie, Monsieur, avezvous voulu dire ce que vous avez dit ?
Inkel. Peu importe; jamais ce qu'il veut dire ne saurait gâter ce qu'il dit.
Sotby. Monsieur!
Inkel. Soyez satisfait, je vous prie, de votre portion de louange; c'est dans voire défense que j'ai parlé.
Sotby. En toute humilité, vous m'obligerez de me laisser ce soin.
Inkel. Ce serait voire perle. Tant que vous vivrez, mon cher Solby, ne vous défendez jamais vous-même, non plus que vos ouvrages; chargez-en un ami. A propos, — votre pièce est-elle reçue à la fin ?
Sotby. A la fin?
Inkel. C'est que, voyez-vous, je croyais, — c'esl-a-dire — des bruits de foyer donnaient à entendre... — vous savez que le goût des acteurs est comme ci, comme ça 10 .
Sotby. Monsieur, le foyer est dans l'enchantement, ainsi que le comité.
Inkel. Oui, certes, — vos pièces excitent toujours « la pi-
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lié et la lerrcur; » comme disent les Grecs : elles « purgent l'esprit ; » je doute que vous laissiez après vous quelqu'un qui vous égale.
Sotby. J'ai écrit le prologue, et me proposais de vous demander pour l'épilogue un assaisonnement de votre esprit.
Inkel. Il sera toujours temps d'y penser quand on jouera la pièce. Les rôles sont-ils distribués ?
Sotby. Les acteurs se les disputent, comme c'est l'habitude dans ce plus litigieux de tous les arts.
Lady Bluet. Nous nous rendrons tous ensemble à la première représentation.
Tracy. Et vous avez promis l'épilogue, Inkel ?
Inkel. Pas tout à fait. Cependant, pour soulager mon ami Sotby, je ferai ce que je pourrai, quoique je sache que j'aurai double peine.
Tracy. Pourquoi cela?
Inkel. Pour ne pas rester trop au-dessous de ce qui précède.
Sotby. Sous ce rapport, je suis heureux de pouvoir dire que j'ai l'esprit tranquille. Vos talents, M. Inkel, sont...
Inkel. Laissez là mes talents ; occupez-vous des rôles de votre pièce ; c'est là votre affaire, à vous.
Lady Dleumont. Vous êtes, je pense, Monsieur, auteur de poésies fugitives ?
Inkel. Oui, Madame ; et je suis quelquefois aussi lecteur très fugitif; par exemple, il est rare que je me pose sur Wordswords ou son ami Mouthy sans prendre aussitôt ma volée.
Lady Bleumont. Monsieur, vous avez le goût trop vulgaire; mais le temps et la postérité rendront justice à ces grands hommes, et la sévérité de cet âge lui sera reprochée.
Inkel. Je ne m'y oppose aucunement, pourvu que je ne sois pas du nombre de ceux qui doivent prendre l'infection.
Lady Bluet. Vous doutez peut-être qu'ils puissent jamais prendre?
Inkel. Pas du tout; au contraire. Les lakistes, en fait de pensions et de places, ont déjà pris et continueront à prendre
3G2 oeuvres de lop.d byron.
— tout ce qu'ils pourront, — depuis un denier jusqu'à une guinée. Mais laissons, je vous prie, ce désagréable sujet.
Lady Bleumont, N'importe, Monsieur; le temps approche.
Inkel. Scamp ! ne sentez-vous pas votre bile s'émouvoir ? Que dites-vous à cela?
Scamp. Ils ont du mérite, je l'avoue; seulement leur système reste inconnu par le seul fait de son absurdité.
Inkel. Pourquoi donc ne pas le dévoiler dans l'une de vos leçons?
Scamp. Ce n'est qu'aux temps passés que s'étendent mes attributions.
Lady Bluet. Allons, trêve d'aigreur! — la joie de mon copur est de voir le triomphe de la nature sur tout ce qui tient à l'art. Sauvage nature! — grand Shakspeare!
Sotby. Et à bas Arislote !
Lady Bleumont. Sir George 11 pense exactement comme lady Bluet; et milord Soixante -Quatorze u , qui protège notre cher barde, et qui lui a donné sa place, a la plus grande estime pour le poëte, qui, di autant les colporteurs et les ânes, a trouvé le moyen de se passer du Parnasse.
Tracy. Et vous, Scamp ?
Scamp: J'avoue que je suis embarrassé.
Inkel. Ne vous adressez pas à Scamp, qui n'est déjà que trop fatigué d'écoles anciennes, d'écoles nouvelles, d'écoles qui n'en sont pas, d'écoles de tout genre.
Tracy. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il faut que les uns ou les autres soient des imbéciles; je voudrais bien savoir qui.
Inkel. Et moi je ne serais pas fâché de savoir qui sont ceux qui ne le sont pas; cela nous épargnerait bien des recherches.
Lady Bluet. Trêve d'observations ! que rien ne vienne entraver cet « épanouissement de noire raison, cet essor de l'âme. » 0 mon cher Sotby! sympathisez! J'éprouve maintenant un tel ravissement, que je suis prête à m'envoler, tant je me sens élastique et légère 13 J
Inkel. Tracy, ouvrez la fenêtre.
Tracy. Je lui souhaite beaucoup de joie.
>Sotby. Au nom du ciel, milady Bluet, ne comprimez pas cette douce émotion, qu'il nous est si rarement donné d'éprouver sur la terre. Laissez-lui un libre cours; c'est une impulsion qui élève nos esprits au-dessus des choses terrestres; c'est le plus sublime de tous les dons; c'est pour lui .que ce pauvre Prométhée fut enchaîné à sa montagne. C'est la source de tout sentiment — et la véritable cause de la sensibilité; c'est la vision du ciel sur la terre; c'est le gaz de l'àme ; c'est la faculté de saisir les ombres au passage, et d'en faire des substances; c'est quelque chose de divin.
Inkel. Vous verserai-je du vin, mon ami?
Sotby. Je vous remercie; je n'en prendrai plus d'ici à. dîner.
Jnkel. A propos, — dînez-vous aujourd'hui chez sir Humphry M ?
Tracy. Ou plutôt chez le duc Humphry ; c'est plus dans
vos habitudes.
Inkel. Cela pouvait être autrefois; mais, maintenant, nous autres écrivains , nous adoptons pour bote le chevalier de préférence au duc. La vérité est qu'aujourd'hui un auteur se met tout h fait a son aise, et (son éditeur excepté) dîne avec qui bon lui semble. Mais il est près de cinq heures, et il faut que j'aille au parc.
Tracy. J'y ferai un tour avec tous jusqu'à la tombée de la nuit. Et vous, Scamp?
Scamp. Excusez-moi; il faut que je travaille à mes nptes pour ma leçon de la semaine prochaine.
Inkel. C'est juste. Il faut qu'il prenne garde de ne pas citer au hasard dans les a Extraits élégants. »
Lady Bluet. Eh bien! levons la séance; mais n'oubliez pas que miss Diddle nous a invités à souper.
Inkel. Et puis, à deux heures du matin nous nous réunirons tous de nouveau pour nous réconforter de science, de jambon et de Champagne.
Tracy. Et d'excellente salade au homard!
3Gf OEUVRES DE LORD RTRON.
Roth. Je fais grand cas de ce repas; car c'est alors que nos sentiments coulent de source.
Jnkel. Cela est certain; le sentiment est alors indubitablement plus vrai ; je souhaiterais qu'il en fût de même de la digestion.
Lady Bluet. Bah! — ne faites pas attention à cela; car une minute de sentiment vaut — Dieu sait quoi.
Inkel. Vaut la peine qu'on le cache pour lui-même ou ses suites. — Mais voici votre carrosse.
Sir Rich. (à part). Je souhaiterais que tous ces gens-lafussent affligés de la malédiction de mon mariage.
Tous sortent.
NOTES
i Cette plaisanterie, que lord Byron appelle lui-même une bouffonnerie, n'était point destinée à être publiée. Elle fut écrite en 1821, et parut pour la première fois dans le Libéral. Les allusions personnelles, qui y abondent, sont pour la plupart très intelligibles, et, à peu d'exceptions près, elles ont un cachet de si bonne humeur, que les personnes attaquées furent les premières à en rire. Dans l'année de 1781, il devint à la mode, parmi plusieurs dames, d'avoir des réunions, le soir, où le beau sexe pouvait entrer en conversation avec des hommes spirituels et littéraires animés par le plaisir de plaire. Ces sociétés furent désignées sous le nom de Club des Bas-Bleus. L'origine de ce nom n'étant pas bien connue, il peut être utile de la rappeler, ffn des membres éminents de ces réunions, qui les a commencées, était Stillingfleet. Son habillement était singulièrement grave, et remarquable en particulier parce qu'il portait des bas bleus. Tel était le charme de sa conversation, qu'on avait coutume de dire, lorsqu'il manquait : uNous ne pouvons rien faire sans les bas bleus. >» C'est ainsi que peu à peu cette dénomination s'établit.
* Pater noster Bow, rue habitée par un grand nombre de libraires.
* MM. Southey et Sotheby.
* La Bévue Britannique que Byron appelait Revus de ma Grand'Mère.
* Le Journal de Trévoux, en cinquante-six volumes, est une des colleclions les plus estimées pour l'histoire littéraire. Celte comparaison élève la revue anglaise bien au-dessus de sa valeur.
6 Sotheby est un bon homme : il rime bien, sinon sagement ; mais, une fois qu'il vous prend par le bouton de l'habit, on ne peut le quitter. Un soir, dans un raout chez mistriss Hope, il m'assomma de quelque chose comme Agamemnon ou Oresle, ou quelque autre de ses pièces, malgré mes symptômes de désespoir ; car j'étais amoureux, et je voyais précisé-
LES BAS-BLEUS. — NOTES. 3Ca
ment le moment ob ni mère, ni mari, ni rivaux, ni adorateurs, ne se trouvaient auprès de mon idole, qui était aussi belle que les statues de la galerie où se donnait la fête. Sotheby me tenait par le bouton et me déchirait le cœur. William Spencer, qui aime la plaisanterie et ne s'épargne pas une méchanceté, vit ma position, et, s'approchant de nous deux, il me prit par la main, et m'adressa un adieu pathétique : « car, dit-il, je vois bien que c'en est fait de vous. » Sotheby nous quitta alors. Sic me servavit Apoïlo. B. 1824.
7 M. Word8worth a un bureau de timbre pour le Cumberland et le Westmoreland.
» Les droits du timbre, en Angleterre, ne s'appliquent pas seulement, comme chez nous, aux journaux et aux actes légaux ; ils affectent, en outre, une foule d'objets et d'industries, tels que les colporteurs, les fiacres, la chapellerie, etc. N. du Trad. *
9 Grange, iameux pâtissier et fruitier dans Piccadilly.
10 Lorsque je faisais partie du comité de Drury-Lane, le nombre des pièces dans les cartons était d'environ cinq cents. M. Sotheby nous offrit obligeamment toutes ses tragédies. Je plaidai en sa faveur, et, après de longues discussions avec mes collègues du comité, Ivan fut accepté, lu et distribué. Mais, hélas! au milieu des répétitions, à la suite d'une querelle entre Kean et l'auteur, M. Sotheby retira sa pièce. B. 4821.
11 Feu sir George Beaumont, ami intime de M. Wordsvrorth.
t* Ce n'est pas le comte actuel de Lonsdale, mais Jacques, le premier comte qui offrit de construire et d'armer à ses frais un vaisseau de soixante-quatorze canons à la fin de la guerre d'Amérique : de là le sobriquet qu'on lui donne dans le texte.
15 Historique.
*♦ Feu Humphry Davy, président de la Société royale,
PAR QCEVEDO REDIVIVUS
POÈME «OCCÉBt PA» L'OUVRAGB Qlfk PUBLIÉ SOU5 CE MÉHE TITRC
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• Un Daniel mil en jugement î oui, nn Daniel ! Je to remercie, Juif, de m'avoir appris ee mat. m
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