PRÉFACE
On a dit avec raison qu'un fou en fait d'autres, et Ton a poétiquement observé que les fous se précipitent la où les anges marchent timidement.
Si M. Southey ne s'était précipité là où il n'avait que faire, on s'il s'était sagement abstenu d'aller là où il n'ira certes pas un jour, le poème suivant n'aurait pas été composé. II n'est pas impossible qu'il soit aussi bon que le sien, et il ne saurait être pire sous le rapport de la stupidité naturelle ou acquise; la flatterie grossière, la lourde impudence, l'intolérance du renégat, le cant impie de l'auteur de Wal Tyler, sont quelque chose d'assez prodigieux pour former le sublime de son ôtre et la quintessence de ses attributs.
En voilà assez pour son poëme ; maintenant, un mot sur sa préface. Dans cette préface il a plu au magnanime lauréat de tracer le portrait d'une prétendue école satanique, sur laquelle il appelle la sévérité du législateur, ajoutant, par ce moyen, à ses autres lauriers ceux d'un dénonciateur. S'il existe ailleurs que dans son imagination une semblable école, n'est-il pas suffisamment défendu contre elle par sa propre vanité? La vérité est qu'il y a certains auteurs que M. Southey accuse, comme Scrub, d'avoir mal parlé de lui parce qu'ils se sont permis de rire tout à leur aise.
Je crois connaître assez bien la plupart des écrivains auxquels il fait allusion pour pouvoir affirmer que, selon leurs moyens respectifs, ils ont fait plus de bien à leur prochain dans une année que M. Southey ne s'est fait de mal dans toute sa vie par ses absurdités, et c'est tout dire. Mais j'ai quelques questions à lui adresser.
Premièrement, M. Southey est-il l'auteur de Wat Tyler?
Deuxièmement, n'a-t-U pas été déclaré non admissible au béné-
fiée delà loi parle premier juge de sa chère Angleterre, sous prétexte que cette production était blasphématoire et séditieuse 1 ?
Troisièmement, n*a-t-il pas été appelé en plein Parlement, par William Smith, un renégat ranctmeux * ?
Quatrièmement, n'est-il pas poète lauréat, malgré ses vers sur Martin le régicide, qui lut sautent continuellement aux yeux?
Cinquièmement, en réunissant ces quatre item, comment ese-t-il appeler l'attention des lois sur les publications des autres, quelles qu'elles soient?
Je ne dis rien d'un pareil procédé, sa bassesse se dénonce d'ellemême ; mais je désire toucher quelques mots du motif, qui n'est autre que les plaisanteries qui ont été faites sur M. Southey dans plusieurs publications récentes, et du genre de celles qui lui furent adressées autrefois dans V Anti-Jacobin par ses patrons actuels. De là toutes ces déclamations sur l'école satanique et le reste. Tout cela est digne de lui, qualis ab incepto.
S'il y a quelques passages dans le poëme suivant qui blessent les opinions politiques d'une portion du public, il faut en remercier M. Southey ; il aurait pu écrire des hexamètres comme il a écrit sur tout sans que Tautenr s'en inquiétât, s'ils avaient été écrits sur un autre sujet; mais chercher à canoniser un monarque qui, quelles qu'aient été ses vertus privées, ne fut ni un roi glorieux ni un roi patriote, qoî employa la plus grande partie de son règne à faire la guerre à l'Amérique et à l'Irlande, pour ne rien dire de son agression contre la France, est une exagération qui appelle nécessairement une réponse. De quelque manière que le poëte nous le présente dans celte vision nouvelle, sa vie publique n'en sera pas plus favorablement jugée par l'histoire. Quant à ses vertus privées, quoiqu'elles aient été un peu coûteuses à la nation, on ne peut les mettre en doute. Quant aux personnages surnaturels introduits dans ce poëme, je ne puis rien en dire, ne sachant rien de plus sur leur compte que Robert Southey lui-même, quoique, ayant (en ma qualité d'honnête homme) plus de droit que lui d'en parler, je les aie aussi traités plus sensément. Les jugements de cette pauvre créature insensée, le lauréat, relativement à l'autre monde, ressemblent à son jugement ici-bas : s'il n'était pas complètement ridicule, il serait pire. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup plus à en dire quant à présent. Quevedo Redivivus.
P. S. 11 est possible que quelques lecteurs, dans ce temps d'objection?, m'objectent la liberté avec laquelle j'ai fait parler dans celte \ision les saints, les anges et les autres personnages spirituels;
mais, s'il faut citer des précédents, je les renverrai au Voyage de ce monde dans l'autre, de Fielding, et à mes propres visions, à moi, ledit Quevedo, en espagnol ou traduites. Le lecteur est également prié de remarquer qu'il ne s'agit ici ni de prêcher, ni de discuter un point de doctrine; que la personne de la Divinité est soigneusement tenue hors de vue. Le lauréat n'a pas eu la même discrétion : il a jugé à propos de la faire parler, non pas comme un savant théologien, mais comme pouvait le faire le très peu savant M. Southey. Toute l'action se passe en dehors du ciel, et la Femme de Bath de Chaucer, la Morganle maggiore de Pulci, le Comte du Tonneau de Swift, et plusieurs autres ouvrages déjà cités, sont des exemples de la liberté avec laquelle les saints peuvent parler dans des ouvrages qui n'ont pas la prétention d'être sérieux. Q. R.
M. Southey étant, comme il le dit, — bon chrétien et vindicatif, — nous menace, je le sais, de répliquer à notre réponse; il faut espérer que d'ici là ses facultés visionnaires auront acquis plus de jugement proprement dit, autrement il se fourvoierait dans de nouveaux dilemmes. Ces jacobins apostats nous fournissent, en vérité, des armes bien trempées; en veut-on un échantillon? M. Southey loue par malheur un M. Landor, qui cultive une gloire très secrète en faisant des vers latins. Il paraît qu'il y a quelque temps le poète lauréat lui dédia une de ses odes fugitives, pour le louer de l'énergie d'un poème intitulé Gebir. Qui supposerait que dans ce même Gebir ledit Sauvage Landor *, car tel est son prénom caractéristique, met dans les enfers le propre héros que son ami, M. Southey, place dans le ciel, — oui, George 111 lui-même? Et voyez comme Sauvage se montre incisif quand tel est son caprice ! voici le portrait de notre gracieux souverain :
Le prince Gebir étant descendu dans les enfers, les ombres de ses ancêtres couronnés sont évoquées à sa prière; il s'écrie, en s adressant à son guide jantastique :
a Quel bruit 1 Quel est ce misérable près de nous ? Quel est ce mieérable, avec ses sourcils blancs et son front incliné? Ecoutons ! Quel est celui qui, couché la face vers le ciel, tremble et crie en voyant cette épée suspendue sur sa tête ? Hélas ! est-il aussi parmi mes ancêtres ? Je hais le despote et je méprise le lâche. Etait-il notre compatriote ? » — « Hélas 1 ce roi, il naquit en Ibérie; mais sa race maudite y fut apportée par les vents impétueux du Nord-Est. » — « C'était donc un guerrier qui ne craignait pas les dieux ?» — « Gebir. 11 craignait les démons, et non les dieux, quoiqu'il parût les adorer tous les
jours. Il n'était pas guerrier, et cependant il prodigua la vie de mil* liera d'hommes, comme des pierres pour essayer sa fronde. Cette calme cruauté, ce froid caprice, Ô délire du genre humain ! furent adulés et adorés. » Gebir, p. 28.
J'omets ici quelques Ithyphalliques de Savagins, désirant plutôt les couvrir d'un voile, si son grave mais quelque peu indiscret adorateur veut le permettre. 11 faut avouer, toutefois, que ces prédicateurs de grandes leçons morales fréquentent une singulière compagnie.
Saint Pierre était assis à la porte du ciel; ses clefs étaient rouillées, et la serrure était dure, tant ses fonctions l'avaient peu occupé depuis quelque temps; non que la place fût pleine, loin de là ; mais depuis l'ère française de « quatrevingt-huit », les diables avaient redoublé d'efforts, avaient a tiré le câble », comme disent les matelots; ce qui avait fait virer la plupart des âmes dans une direction opposée.
Tous les anges détonnaient et étaient enroués à force de chanter, n'ayant a peu près que cela à, faire, si ce n'est de monter le soleil et la lune, de ramener dans ses limites une jeune étoile vagabonde ou une comète s'émancipanl, comme un jeune poulain, dans l'espace éthéré, et brisant une planète d'un mouvement de sa queue, comme une baleine en se jouant fait parfois chavirer des bateaux.
Les anges gardiens étaient remontés dans les hauteurs du ciel, reconnaissant l'insuffisance de leur sollicitude ici-bas; on ne s'occupait plus la-haut des affaires terrestres, si ce n'est dans le noir bureau de l'ange greffier, qui, voyant se multiplier avec une rapidité effrayante les faits criminels ou calamiteux, avait dépouillé ses deux ailes de toutes leurs plumes, et cependant était encore arriéré dans son procèsverbal des maux de l'humanité.
Depuis quelques années ses occupations avaient pris un tel accroissement, qu'il s'était vu forcé, bien malgré lui sans doute, comme ces terrestres chérubins qu'on nomme ministres, de chercher des collaborateurs et de prier ses pairs célestes de venir à son aide, si on ne voulait qu'il succombât sous le poids d'un travail qui s'augmentait chaque jour; on lui adjoignit comme secrétaires six anges et douze saints.
C'était là un joli bureau, — du moins pour le ciel; et cependant ils ne manquaient pas de besogne, tant chaque jour voyait rouler de chars de conquérants et remettre de royaumes à neuf; pas de journée qui ne tuât au moins ses six ou sept mille hommes, tellement qu'à la fin, quand le carnage de Waterloo vint couronner l'oeuvre, ils jetèrent la plume de dégoût, — tant cette page était souillée de sang et de poussière.
fi.
Ceci soit dit en passant; il ne m'appartient pas de dire ce qui répugne aux anges : le diable lui-même, en cette occasion, abhorra son ouvrage, trop repu qu'il était par l'infernale orgie ; quoiqu'il eut lui-même aiguisé tous les glaives, il sentit presque s'éteindre sa soif innée dumal. (Ici nous devons consigner la seule œuvre méritoire de Satan, c'est qu'il a établi son droit de réversibilité sur les deux généraux).
vu.
Passons par-dessus quelques années d'une paix hypocrite, pendant lesquelles la terre n'a pas été mieux peuplée, l'enfer l'a été comme de coutume, et le ciel point du tout; — elles forment le bail des tyrans, qui ne contient rien de nouveau si ce n'est les noms ; ce bail finira un jour : en attendant ils se multiplient et avec sept tôtes et dix cornes, » toutes par devant, comme la bête prophétisée par saint Jean; mais nos bêtes, à nous, ont les cornes plus formidables que la tête.
▼ni.
En Tan premier de la seconde aurore de la liberté*; moa-
rut Georges III, qui, sans être tyran lui-même, protégea les tyrans, jusqu'au jour «où tous ses sens éclipsés perdirent à la fois et le soleil de l'âme et le soleil extérieur; jamais meilleur fermier ne secoua la rosée des herbes de son pré, jamais pire monarque me laissa un royaume ruiné ! 11 mourut! — laissant après lui ses sujets, — une moitié aussi insensée que lui, — et l'autre non moins aveugle.
Il mon rut ! — 8a mort ne Cl pas grand bruit sur la terre; il y eut quelque pompe à ses funérailles ; il y eut profusion de velours, de dorure, de bronze; il y eut de tout, excepté des larmes, — sauf celles qu'y versa l'hypocrisie ; car ce sont choses qui s'achètent, et qui ont leur tarif; il y eut une infusion fort honnête d'élégies — achetées pareillement; et les torches, les manteaux de deuil, les bannières, les hérauts d'armes, les débris des vieux usages gothiques,
Formèrent un mélodrame sépulcral. Entre tous les imbéciles qui accoururent en foule pour se joindre au cortège, ou pour le voir passer, qui se souciaiJfdu cadavre ? Tout l'intérêt était concentré dans le convoi, toute la douleur dans le noir:; pas une pensée qui allât au delà du drap mortuaire; et quand on déposa dans le caveau le somptueux cercueil, cette pourriture de quatre-vingts ans enfermée dans l'or parut une dérision <k l'enfer.
Mêlez donc son corps a la poussière ! Il eût pu redevenir plus promptement ce qu'il doit être un jour, si on eût laissé ses éléments primitifs se réunir naturellement à la terre, au feu, à l'air; mais ces baumes factices ne font que gâter ce que la nature le fit à sa naissance, aussi nutme l'argile vulgaire de ces millions d'hommes dont on ne fait point de momies. — Et après tout, l'embaumement ne fait que prolonger pour lui l'ceuvre de la dissolution.
xn.
Il est mort, — et la terre extérieure n'a plus rien de commun avec lui ! il est inhumé; sauf le mémoire des pom-
pcs funèbres et le grimoire lapidaire, le monde est fini pour lui, à, moins pourtant qu'il n'ait laissé un testament hanovrien ; mais quel est le procureur qui le demandera à son fils, son fils en qui revivent ses qualités, excepté cette vertu de ménage, la plus rare de toutes, la fidélité à une femme méchante et laide ?
a Dieu sauve et épargne le roi ! » C'est une grande économie à Dieu d'épargner les rois; mais, s'il veut être économe, je ne vais pas à rencontre, car je ne suis pas de ceux qui préfèrent voir damner : je ne sais même si je ne suis pas le seul qui ait conçu le faible espoir de diminuer les maux à venir, en limitant par quelques petites restrictions l'éternité de la chaude juridiction de l'enfer.
Je sais que c'est impopulaire ; je sais que c'est blasphématoire ; je sais qu'on s'expose à être damné en faisant des vœux pour que personne ne le soit; je sais mon catéchisme; je sais que nous sommes inondés des doctrines les plus orthodoxes ; je sais que l'église d'Angleterre est la seule <jui soit dans le vrai, et que les deux fois deux cents autres églises et synagogues ont fait un marché diablement mauvais.
Dieu vous soit en aide à tous ! et à moi aussi ! Je suis, Dieu le sait, aussi impuissant que le diable peut le désirer, et il n'est pas plus difficile de me damner que d'amener h terre un poisson pris, ou de conduire un agneau à la boucherie; non que je me croie pourtant digne de figurer dans la poêle immortelle où doit frire presque tout ce qui ets né pour mourir.
Saint Pierre était assis à la porte du ciel, et s'endormait sur ses clefs, quand tout à coup il se fit un grand bruit, qu'il n'avait pas entendu depuis longtemps, semblable au sifflement du vent, des eaux et des flammes, en un mot, un mugissement paraissant provenir d'êtres gigantesques, et
qui aurait fait pousser un cri d'exclamation à tout autre qu'à un saint; mais lui, après avoir d'abord tressailli, puis cligné de l'œil, se contenta de dire : <r Encore une étoile éteinte, je suppose! »
Mais avant qu'il eût eu le temps de rentrer dans son repos, un chérubin lui frappa les yeux de son aile droite ; — sur quoi saint Pierre, ayant bâillé et s'élant frotté le nez : a Saint portier, » lui dit l'ange, « lève-toi, je le prie; » et en môme temps il déploya une aile fort belle, resplendissante de célestes couleurs, comme brille ici-bas la queue d'un paon. Le saint répondit : « Eh bien ! de quoi est-il question ? Est-ce Lucifer qui est de retour avec tout ce tintamarre? »
— « Non, » dit le chérubin ; « Georges le troisième est mort. » -— a Et qui est Georges le troisième ? » répondit l'apôtre; « Quel Georges? quel troisième? » — a Le roi d'Angleterre, » dit l'ange. — a Fort bien, il pourra marcher ici sans être coudoyé par des rois ; mais a-t-il encore sa tête sur ses épaules? Je le demande, parce que le dernier que nous avons vu venir a éprouvé quelques difficultés, et ne se fût jamais mis dans les bonnes grâces du ciel s'il ne nous eût jeté sa léte au visage.
a C'était un roi de France 5 , autant qu'il m'en souvienne. Celte téte, qui n'avait pu conserver une couronne sur la terre, osa, a ma face, prétendre à celle du martyr, — ni plus ni moins que la mienne ! Si j'avais eu mon épée, comme au temps où je coupais des oreilles, je l'aurais étendu sur le carreau ; jnais n'ayant que mes clefs au lieu de ma lame, je me bornai à faire rouler par terre sa léte, qu'il tenait à la main.
a Et alors il jeta des cris si piteux, que tous les saints accoururent et le firent entrer; là, il est assis côte k côte près de saint Paul, Paul le parvenu ! La peau de saint Bar-
thélemy, dont il s'est fait an ciel un capuchon, et qui, sur la terre, a racheté ses péchés de manière à en faire un martyr, ne servit pas plus à propos que ne l'a fait cette stupide caboche.
« Mais s'iî eût eu sa tête sur les épaules, l'affaire eût pris une tout autre tournure : la sympathie, à ce qu'il semble, agit en cette occasion comme un talisman sur les saints qui le virent; et c'est ainsi que le ciel a replacé cette UHe imbécile sur le tronc qui la portait. Je n'ai rien à redire a cela; il paraît que c'est la coutume d'annuler ici tout ce qui se fait de sage sur la terre. »
L'ange répondit : « Pierre ! ne faites pas la moue : le roi qui nous arrive a sa tête intacte, et le reste aussi ; et celte tête n'a jamais trop su ce qu'elle faisait. — C'était une marionnette qu'on faisait mouvoir par des fils d'archal ; on le jugera sans doute comme tous les autres. Vous et moi, notre office n'est pas de nous enquérir de ces choses, mais de nous occuper de notre rôle, qui est de faire ce qu'on nous ordonne. »
Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, la caravane des anges arrivait avec la rapidité d'un ouragan, fendant les champs de l'espace comme le cygne fend le cristal argenté d'une rivière (par exemple, le Gange, le Nil, ou l'Indus, ou la Tamise, ou la Tweed). Au milieu d'eux était un vieillard, ainsi que sa vieille àme, tous deux frappés d'une cécité complète. Le cortège fit halte devant la porte, et, enveloppé de son suaire, leur compagnon de voyage resta assis sur un nuage.
Mais à Tarrière-garde de cette brillante phalange, un esprit d'un aspect difl'érent balançait ses ailes semblables a ces nues recélant le tonnerre, qui planent sur une côte dont la plage stérile est féconde en naufrages ; son front ressemblait à la mer agitée par la tempête ; des peasées farou-
la vision du jugement. 375
ches, impénétrables, gravaient un éternel courroux sur sa face immortelle, et son regard assombrissait l'espace.
En s'approchant, il jeta sur cette porte, que le Péché ni lui ne franchiront jamais, un tel coup d'œil de haine surnaturelle, que saint Pierre regretta de se trouver dehors; il fit résonner ses clefs avec grand bruit, et sua dans sa peau apostolique : comme de raison, sa transpiration n'était que de l'ichor ou quelque autre liqueur spirituelle.
Les archanges eux-mêmes se serrèrent les uns contre les autres comme des oiseaux quand plane le faucon ; la peur les gagna jusqu'au bout des plumes de leurs ailes, et ils formèrent un cercle semblable à la ceinture d'Orion autour du vieux et chétif personnage confié h leur garde, qui savait à peine où ses guides le menaient, quoiqu'ils traitassent avec égard ses mânes royaux; car nous savons, par des renseignements authentiques, que tous les anges sont torys.
Les choses en étaient là. quand la porte s'ouvrit, et l'éclat de ses gonds flamboyants jeta sur l'espace une vaste flamme de diverses couleurs , dont les teintes s'étendirent môme h notre petite planète, formant une aurore boréale sur le pôle nord , la même qu'aperçut du milieu des glaces l'équipage du capitaine Parry dans le « détroit de Melville 6 . »
Et de la porte ainsi ouverte sortit radieux un être de lumière puissant et beau, rayonnant de gloire comme une bannière qui flotte victorieuse après une bataille dont l'empire du monde a été le prix : mes chétives comparaisons abondent naturellement en images terrestres ; car la nuit de la matière obscurcit nos meilleures conceptions, à nous autres hommes, à l'exception de Johanna Southcote 7 ou de ce fou de Robert Southey.
C'était l'archange Michel : tout le monde sait comment sont faits les anges et les archanges, puisqu'il n'est pas d'é-
crivailleur qui n'en ait au moins un à produire, depuis le chef des démons jusqu'au prince des anges; on en voit aussi dans quelques tableaux d'église, quoique, à vrai dire, ceux-ci ne répondent guère a l'idée que nous nous formons des esprits immortels; mais je laisse aux connaisseurs le soin d'expliquer leurs mérites.
Michel, les ailes déployées, s'avança dans sa gloire et dans sa vertu, noble ouvrage de celui de qui procèdent toute gloire et tout bien; après avoir franchi le portail, il s'arrêta; devant lui les jeunes chérubins et les vieux saints (quand je dis jeunes, je veux parler de leur mine et non de leurs années; je n'entends nullement dire qu'ils n'étaient pas plus vieux que saint Pierre, mais seulement qu'ils avaient l'air tant soit peu plus avenant),
Les chérubins et les saints s'inclinèrent devant cette puissance archangélique, la première des essences angéliques, dont l'aspect était celui d'un dieu; mais celui-la n'avait jamais nourri d'orgueil dans son céleste cœur ; tout grand, tout exalté qu'il était, il n'avait de pensée que pour le service de son créateur, et savait qu'il n'était que le vice-roi du ciel.
Lui et l'esprit silencieux et sombre s'abordèrent. — Ils se connaissaient l'un l'autre en bien comme en mal ; telle était leur puissance qu'aucun d'eux n'avait pu oublier son ami d'autrefois, son futur ennemi ; pourtant il y avait dans leurs yeux un noble, immortel et magnanime regret; comme si la destinée, plus que leur volonté, avait donné à leur guerre l'éternité pour durée et les sphères pour champ clos.
Mais ici ils se trouvaient sur un terrain neutre : nous savons d'après Job que trois fois l'an, ou à peu près, il est permis a Satan de visiter le ciel, et que o les enfants de Dieu,» comme ceux de la poussière , sont tenus alors de lui faire compagnie ; nous pourrions montrer dans le même liv re avec
quelle politesse esl conduite la conversation entre les puissances du bien et du mal, — mais cela nous mènerait trop loin.