XXX1V
Ceci n'est point un traité de théologie où il soit nécessaire d'examiner, les textes hébreux ou arabes a la main, si Job est une allégorie ou un fait; ceci est un récit véridique; c'est pourquoi je choisis dans ce que je raconte les faits qui peuvent le mieux écarter toute idée d'imposture; tout ce que cet ouvrage contient est littéralement vrai et aussi authentique que vision le fut jamais.
Les deux esprits se trouvaient sur un terrain neutre, devant la porte du ciel. Semblable au seuil d'un palais d'Orient esl le lieu où se débat le grand procès de la Mort, et d'où les âmes sont expédiées vers l'un ou l'autre monde; c'est pourquoi Michel et son antagoniste prirent un air civil, bien qu'ils ne s'embrassassent pas; néanmoins son altesse de ténèbres et son altesse de lumière échangèrent un regard plein de courtoisie.
L'archange salua, non comme un de nos modernes élégants , mais à l'orientale et avec une gracieuse inclinaison de tête, appuyant une main radieuse sur l'endroit où, dans les honnêtes gens, on suppose qu'est la place du cœur. Il se tourna vers Satan comme vers un égal , avec une bienveillance sans servilité; Satan accueillit son ancien ami avec plus de hauteur, et comme un vieux Castillan pauvre et noble accueillerait un riche parvenu.
XXXVH.
Il se contenta d'incliner légèrement son front diabolique ; puis, le relevant, il se prépara a revendiquer son droit et à établir que le roi Georges ne devait pas être exempté de supplice éternel, pas plus que tant d'autres rois que mentionne l'histoire, doués de plus de sens et de cœur que lui, et qui depuis longtemps ont pavé l'enfer de leurs bonnes intcn- ' tions.
Michel commença : <t Quels droits peux-tu faire valoir sur cet homme, maintenant mort et amené devant le Seigneur? Quel mal a-t-il fait depuis le commencement de sa carrière mortelle, pour justifier tes prétentions sur lui? Parle! et si tu as raisou, fais ta volonté ; si dans le cours de sa vie terrestre il a grandement failli k ses devoirs comme roi et comme homme, parle, et il est à toi; sinon, laisse-le entrer.»
— « Michel ! » répondit le prince do l'air, <r sur le seuil même de celui que tu sers, je viens revendiquer mon sujet : j'espère démontrer qu'ayant été mon adorateur dans la chair, il doit l'être également en esprit, quelque intérêt que vous lui portiez, toi etles tiens, parce queni le vin, ni la luxure n'ont été du nombre de ses faiblesses; et néanmoins sur le trône il n'a commandé a des millions d'hommes et n'a régné que pour me servir.
« Regarde notre terre, ou plutôt la mienne ; il fat un temps où elle appartenait davantage à ton maître; mais je ne m'enorgueillis pas de la conquête de cette pauvre planète ; hélas ! celui que ta sers ne doit pas m'envier mon partage : avec toutes ces myriades de mondes brillants qui se meuvent autour de lui et l'adorent, il aurait pu oublier cette chétive eréation d'êtres misérables : je pense que peu d'entre eux valent la peine d'être damnés, à l'exception de leurs rois ;
« Et ceux-ci uniquement comme une sorte* de redevance, pour établir mon droit de suzeraineté ; et puis, lors même que je le voudrais, vous savez fort bien que ce serait un soin superflu : ils sont devenus si pervers, que Penfer n'a rien de mieux à faire que de les abandonner a eux-mêmes; tel est l'état de démence et de crime où les a réduits leur corruption innée, que le ciel ne peut améliorer leur situation, ni moi l'empirer.
« Regarde la terre, disais-je, et je le répète encore. A Pé-
poque où ce vieux, aveugle, insensé, impuissant, chétif et pauvre vermisseau commença à régner, dans la première fleur de sa jeunesse, le monde et lui avaient un aspect tout autre qu'aujourd'hui; une grande portion de la terre et toute l'étendue des mers le reconnaissaient pour roi ; à travers plus d'un orage, ses îles avaient flotté sur l'abime du Temps, car elles étaient alors la patrie des mâles vertus.
XLIÏI.
« Jeune, il avait saisi le sceptre; H ne l'a quitté que vieux; voyez l'état où il a trouvé son royaume et celui où il Va, laissé; lisez les annales de son règne : voyez-le d'abord confiant à un favori le timon des affaires; voyez croître dans sen cœur la soif de l'or, ce vice du mendiant, cette passion des cœurs les plus vils; et pour ce qui est du reste, jetez les yeux sur l'Amérique et sur la France.
« H est vrai", du commencement jusqu'à la fin, il ne fut qu'un instrument (déjà je me suis assuré de ceux qui l'ont fait mouvoir) ; n'importe, qu'il' soit brûlé comme instrument. Dans toute la suite des siècles passés, depuis que le genre humain a connu la domination des monarques, — interrogez les sanglantes annales du crime et du carnage, — cherchez le pire élève qu'ait produit l'école de César; et citez-moi un règne plus inondé de sang, plus encombré de morts.
c Toujours il a fait la guerre a la Liberté et aux hommes libres : les peuples comme les individus, se3 sujets comme les étrangers, dès qu'ils prononçaient le mot a liberté! » étaient sûrs de trouver dans Georges III leur premier adversaire. Quel est le roi dont l'histoire fut souil fée d'autant de calamités nationales et individuelles? J'aecorde son abstinence domestique; il eut, je le sais, ces vertus neutres qui manquent à la plupart des monarques.
« Je sais qu'il fut époux fidèle, assez bon père et maître passable. Tout cela est beaucoup, et surtout sur un trône, de même que la tempérance est plus méritoire à la table
d'Apicius qu'au souper d'un anachorète. Je lui concède tout ce que les plus bienveillants peuvent lui concéder; tout cela était bien pour lui, mais non pour ces millions d'hommes qui trouvèrent toujours en lui ce que l'oppression voulait qu'il fût.
« Le Nouveau-Monde secoua son joug; l'ancien hémisphère gémit sous le poids des maux que lui ou les siens ont préparés, sinon complétés : il laisse sur plus d'un trône des héritiers de ses vices, sans aucune de ces vertus timides qui appelaient sur lui la compassion; ces fainéants qui dorment, ou ces despotes qui ont maintenant oublié une leçon qui leur sera donnée encore, et veillent sur les trônes de la terre, qu'ils tremblent!
« Cinq millions de ces chrétiens primitifs professant la foi qui fait votre grandeur sur la terre, imploraient une portion de ce vaste tout qu'ils possédaient autrefois, — la liberté d'adorer, non pas votre Seigneur seulement, Michel, mais vous, et vous aussi, saint Pierre ! Froides doivent être vos âmes si vous n'abhorrez pas celui qui fut l'ennemi de la participation des catholiques a tous les privilèges d'une nation chrétienne.
a II est vrai qu'il leur permit de prier Dieu; mais il leur refusa ce qui en était la conséquence, une loi qui les aurait placés sur le même niveau que ceux qui ne vénéraient pas les saints. » Ici saint Pierre se leva brusquement, et s'écria: a Vous pouvez emmener le prisonnier. Si jamais, tant que je serai portier, le ciel ouvre ses portes à ce Guelphe, puisséje être damné moi-même !
« J'aimerais mieux échanger mes fonctions contre celles de Cerbère (qui certes ne sont pas une sinécure) que de voir ce royal bigot, cet échappé de Bedlam, parcourir les champs azurés du ciel, je vous en donne ma parole !» — « Saint ! » répondit Satan, « vous faites bien de ressentir les injures
qu'il a infligées à vos satellites 8 ; et pour peu que vous soyez disposé à l'échange dont vous avez parlé, je tâcherai d'obtenir de notre Cerbère qu'il veuille bien venir au ciel. »
Ici Michel s'interposa : a Bon saint ! — et vous, diable,— pas si vite, je vous prie; vous dépassez tous deux les bornes de la discrétion. — Saint Pierre! vous avez l'habitude d'être plus poli. — Satan ! excusez la chaleur de son expression, et le tort qu'il a eu de descendre au niveau du vulgaire : les saints eux-mêmes s'oublient quelquefois sur le banc judiciaire. Avez-vous quelque chose à ajouter? » — « Non. » — « Veuillez, je vous prie, appeler vos témoins. »