‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 73 sur 83 · CHRISTIAN ET SES COMPAGNONS · texte numérisé non relu

CHRISTIAN ET SES COMPAGNONS

AVERTISSEMENT

Les principaux événements qui forment la base de ce poëme sont tirés en partie du récit de la révolte et de la capture du vaisseau la Dounty dans les mers du Sud, en 1789, par le lieutenant Bligh, en partie de la relation des îles Tonga par Mariner.

Gènes, 4825.

L'ILE

CHANT PREMIER

L'heure de quart du matin était arrivée ; le vaisseau continuait sa marche et poursuivait avec grâce sa route liquide; au milieu des vagues jaillissantes la proue majestueuse creusait un rapide sillon. En face, le monde des eaux se déroulait à. perte de vue ; derrière, étaient semés les îlots de la mer du Sud. La nuit paisible, commençant à replier ses ombres et à se diaprer de lumière, était arrivée à ce moment qui sépare les ténèbres de l'aurore; les dauphins, sentant l'approche du jour, s'élevaient k la surface, comme empressés de recevoir ses premiers rayons ; lès étoiles voyaient leur clarté pâlir devant des clartés plus vives, et cessaient de baisser vers l'Océan leurs brillantes paupières; la voile, naguère obscurcie, reprenait sa blancheur, et une brise rafraîchissante soufflait sur les flots. Déjà l'Océan pourpré annonce la venue du soleil; mais avant qu'il paraisse, quçlque chose va se passer.

Le chef vaillant dort dans sa cabine, plein de confiance dans ceux qui veillent; ses songes lui retracent le rivage

aimé de la vieille Angleterre, ses fatigues récompensées, ses périls terminés; son nom a pris place sur la liste glorieuse de ceux qui ont été a la découverte du pôle qu'entourent les tempêtes. Le plus pénible est passé, et tout semble lui répondre du reste 8 ; pourquoi donc son sommeil ne serait-il pas paisible? Hélas! son tillac est foulé par des pieds indociles, et des mains audacieuses veulent s'emparer du commandement ; ce sont de jeunes cœurs soupirant après l'une de ces îles qu'un beau soleil éclaire, où î'àme se réchauffe au sourire de l'été et de la femme ; ce sont des hommes sans patrie, qui, après une trop longue absence, n'ont point retrouvé le toit natal, ou l'ont trouvé changé ; des hommes à demi civilisés, qui préfèrent une vie sauvage, douce et tendre, à la vague incertaine. Les fruits spontanés que la nature prodigue sans culture; les bois qui n'ont de sentiers que ceux que trace le caprice; les champs où l'abondance prodigue ses dons à tous indistinctement; la terre possédée en commun , n'appartenant à personne ; ce désir, que les siècles n'ont pu étouffer dans l'homme, de n'avoir de maître que sa volonté 8 ; la terre , dont les trésors invendus sont a sa surface , et n'ayant d'or que ses produits et les rayons du soleil; la liberté, qui dans chaque grotte trouve une demeure; ce jardin universel où tous peuvent se promener, où la nature avoue une nation pour sa fille, et se complaît au speclacle de sa sauvage félicité, nation heureuse, ayant pour toute richesse des coquillages et des fruits, pour marine des canots qui n'ont jamais perdu le rivage de vue, pour plaisirs la vague écumeuse et la chasse, et pour qui le spectacle le plus étrange c'est un visage européen : voilà les objets , voilà le pays que ces étrangers brûlent de revoir; cette vue leur coûtera cher.

Brave Bligh, éveille-toi ! l'ennemi est à ta porte ! Éveilletoi ! éveille-toi ! Hélas ! il est trop tard ! les mutins ont fièrement pris place à la porte de ta chambre, et ont proclamé le règne de la fureur et de la crainte. Tes membres sont garrottés; la baïonnette est appuyée sur ta poitrine; ceux

l'île, chant i. 423

qui tremblaient naguère à la voix te déclarent leur prisonnier, et te traînent sur le tillac, où désormais à ton commandement ne manœuvrera plus le gouvernail, ne s'enflera plus la voile. Le sauvage instinct qui cherche k étouffer sous des manifestations de colère la voix du devoir audacieusement violé, éclate autour de toi, aux regards surpris de ceux qui redoutent encore le chef qu'ils sacriûent ; car l'homme ne peut jamais faire totalement taire sa conscience, à moins d'épuiser la coupe enivrante de la passion.

rv.

En vain , sans te laisser imposer silence par l'aspect de la mort , ta voix , au péril de ta vie, fait un appel à ceux qui sont restés fidèles : ils ne viennent pas; ils sont en petit nombre, et, comprimés par la terreur, ils sont forcés d'approuver ce que des cœurs plus farouches applaudissent. En vain tu leur demandes les motifs de leur conduite; ils ne répondent que par un jurement et la menace d'un traitement plus rigoureux. On fait luire à tes yeux la lance éblouissante, on approche de ta gorge la pointe de la baïonnette. Les mousquets sont dirigés contre ta poitrine par des mains qui ne craindront pas d'achever leur crime. Tu tes déûes de consommer leur forfait, en t'écriant : « Feu! » Mais ceux sur qui la pitié n'a rien pu sont capables encore d'admiration; un reste de leur ancien respect a survécut la loi du devoir qu'ils ont brisée. Us ne veulent point tremper leurs armes dans le sang, mais t'abandonnent à la miséricorde des flou * !

« Lancez la chaloupe! » s'écrie alors leur chef; et qui osera répondre « Non » à la Révolte dans ce premier moment d'effervescence, dans les saturnales de sa puissance inespérée ? La chaloupe est descendue avec toute la promptitude de la haine, et bientôt, 6 Bligh ! il n'y aura plus entre la mort et toi que sa planche fragile; elle ne contient d'autres provisions que ce qu'il en faut pour promettre ce trépas que leurs mains te refusent; tout juste assez d'eau et de pain pour prolonger pendant quelques jours l'agonie des

42 l OEUVRES DE LORD BÏRON.

mourants. Néanmoins, quelques cordages, un peu de toile, du 01 à voile, véritables trésors pour l'homme exilé sur les solitudes de l'Océan, sont ajoutés ensuite, à la sollicitation pressante de ceux qui ne voient pour eux d'autre espoir que l'air et la mer; on y joint encore l'intelligente boussole, cette vassale tremblante du pôle, cette âme de la navigation \

Alors, le chef qui s'est élu lui-même croit devoir amortir la première sensation de son crime, et ranimer le courage de ses compagnons, de peur que la passion ne revienne au port de la raison. — « Holà ! la tasse h boire 6 ! » s'écrie-t-il. « De l'eau-de-vie pour les héros 7 ! » arriva-t-il un jour à Burke de s'écrier, voulant sans doute qu'on allât à la gloire épique par un liquide chemin. Nos héros de nouvelle date partagèrent son avis ; la coupe fut vidée avec de grands applaudissements , et ce cri : Huzza ! En route pour Otditi, » retentit de toutes parts. Quel cri étrange dans la bouche de ces fils de la révolte ! L'île paisible et son sol si doux , les cœurs amis, les banquets sans travail, la politesse prévenante inspirée par la seule nature, les richesses que n'a point amassées l'avarice, l'amour qui ne s'achète pas, tout cela peut-il avoir des charmes pour de farouches enfants des mers, chassés sur leur navire devant tous les vents du ciel ? Est-ce donc au prix du malheur d'autrui qu'ils se préparent à obtenir ce qu'implore vainement la douce Vertu, le repos? Hélas! telle est notre nature ; tous nous tendons au même but par des roules différentes; nos facultés, notre naissance, notre patrie, notre nom, notre fortune, notre caractère et même notre constitution physique exercent sur notre argile flexible plus d'influence que tout ce qui est en dehors de notre étroite sphère. Et cependant une voix murmure au-dedans de nous, que nous entendons à travers le silence de la cupidité , le tintamarre de la gloire; quelque croyance qu'on nous enseigne, quelque sol que nous foulions, la conscience de l'homme est l'oracle de Dieu !

l'île. CHANT I.

La chaloupe est encombrée par le petit nombre de ceux qui sont restés fidèles; cet équipage attend tristement son chef; mais il en est qui sont restés à contre-cœur sur le tillac de cet orgueilleux navire, — moralement naufragé, — et qui voient d'un œil de compassion la destinée de leur capitaine ; pendant que d'autres , insultant aux maux qui l'attendent, rient de voir sa voile pygmée et sa barque si fragile et si chargée. Le léger nautile qui dirige sa nacelle, cet enfant de la mer, heureux navigateur de son canot-coquille , cette Mab 8 <les ondes, cette fée de l'Océan, a une embarcation moins fragile, et plus de liberté, hélas! dans ses mouvements. Quand l'ouragan aux ailes de flammes balaie l'abîme, il est en sûreté, — il trouve un port au fond des eaux, — et survit triomphant aux flottes des rois de la terre, qui font trembler le monde, et que le vent anéantit.

Quand tout fut prêt sur ce navire qui obéissait à un révolté, — un matelot, moins endurci que ses camarades, laissa voir celte vaine pitié qui ne fait qu'irriter le malheur. Son regard chercha celui de l'homme qui fut son chef, et lui exprima un sympathique repentir ; puis il porta une liqueur bienfaisante à sa bouche altérée et brûlante. Mais on l'observa, on le fit retirer, et aucun nuage de commisération ne vint plus obscurcir l'aurore de la révolte». Alors s'avança l'audacieux jeune homme qui récompensait l'affection de son chef en le sacriGant ; et, montrant la frêle embarcation, il s'écria : «Partez sur-le-champ! Le délai c'est la mort! » Et néanmoins en ce moment même il ne put entièrement étouffer ses sentiments. Il suffit d'un mot pour éveiller en lui le remords d'un forfait qui n'était encore consommé qu'à demi ; et l'émotion qu'il dérobait aux regards de ses complices se dévoila à son chef. Quand Bligh, d'un ton sévère, lui demanda ce qu'étaient devenus sa reconnaissance pour l'affection qu'il lui avait témoignée, et l'espoir qu'il avait conçu de voir son nom, célèbre un jour, ajouter un nouveau lustre aux mille gloires de l'Angleterre, ses lèvres convulsives ne purent

articuler que ces mots terribles : « C'est cela ï c'est cela ! Je suis en enfer! en enfer. 10 » Il n'en dit pas davantage ; mais, poussant son chef vers la barque, il le confia à celte arche fragile. Ce furent les seules paroles qui tombèrent de ses lèvres ; mais que de choses étaient contenues dans ce féroce adieu!

En ce moment , le soleil arctique s'élevait tout entier audessus des ondes ; tantôt la brise se taisait, tantôt elle murmurait du fond de son antre ; comme sur une harpe éo lionne, ses ailes fébriles tantôt faisaient résonneries cordes de l'Océan, tantôt les effleuraient à peine. D'une rame lente et désolée l'esquif sacrifié se dirigeait péniblement vers les rocs qu'on voyait de loin poindre comme un nuage au-dessus des flots. Cette chaloupe et ce vaisseau ne doivent plus se revoir! Mais mon but n'est point de raconter leur lamentable histoire, leurs périls constants , leurs rares moments de consolation, leursjours de dangers et leurs nuits de douleur, leur mâle courage, lors môme qu'ils jugeaient leur position sans espoir; la famine poursuivant sourdement son œuvre de destruction, et rendant le squelette d'un fils méconnaissable même à sa mère ; les maux qui rendaient leur faible pitance plus insuffisante encore, et faisaient taire jusqu'au cri de la faim; l'inconstance de l'Océan, tantôt menaçant de les engloutir, tantôt les laissant lutter d'une rame paresseuse et avec de lents efforts contre une mer qui ne cédait qu'à regret à la force; l'incessante fièvre de cette soif dévorante qui accueillait comme l'onde d'une source pure la pluie épanchée des nuages sur des membres nus, éprouvait une jouissance au milieu des froides averses d'une nuit orageuse, et tordait la voile humide pour en extraire une goutte qui humectât les ressorts desséchés de la vie ; l'ennemi sauvage auquel U fallait se soustraire pour demander à l'Océan un refuge plus hospitalier; ces spectres décharnés, échappés enfin au trépas pour faire le récit véridique des dangers les plus horribles que les annales de l'Océan aient jamais offerts à l'effroi de l'homme et aux larmes de la femme.

l'île. CHANT I.

Nous les abandonnons à leur sort, qui ne resta pas ignoré, ni sans réparation. La vengeance réclame ses droits ; la discipline violée prend hautement en main leur cause, et toutes les marines, outragées dans leur personne, demandent le châtiment des infracteurs de leurs lois. Suivons dans leur fuite les révoltés, à qui une vengeance lointaine n'inspire aucun effroi. Les voilà qui .fendent les vagues, — ils volent! ils volent ! ils volent ! Leurs yeux une fois encore salueront la baie chérie; une fois encore ces rivages sans loi vont recevoir les hommes hors la loi qu'ils ont accueillis naguère ; la nature et la divinité de la nature, — la femme, —les appellent sur des bords où ils n'auront d'accusateurs que leur conscience, où la terre est un héritage commun dont tous îouissent sans querelle, où le pain se cueille comme un fruit où la possession des champs, des bois, des rivières, n'est contestée à personne. — L'âge sans or, celui où nul n'a son sommeil troublé par la pensée de l'or, règne sur ce rivage, ou plutôt y régna, jusqu'au jour où l'Europe en instruisit les habitants mieux qu'elle n'avait fait auparavant, leur donna ses coutumes, améliora les leurs, mais en même temps leur laissa l'héritage de ses vices. Oublions tout cela! Voyons-les tels qu'ils étaient, bons avec la nature, ou se trompant avec elle. «Huzza ! vers Otaïti !» tel est le cri qui résonne dans l'air pendant que s'avance le majestueux navire. La brise s'élève; devant son souffle , la voile naguère détendue arrondit ses arceaux ; les ilôts bouillonnent plus rapides autour de la proue hardie qui les écarte sans effort. Ainsi i'Argo 11 fendait l'onde vierge de l'Euxin ; mais ceux qu'il portait tournaient encore les yeux vers la patrie ; — ceux qui montent ce navire rebelle ont renié la leur, et la fuient comme le corbeau fuyait l'arche; et cependant ils se proposent de partager le nid de la colombe, et d'amollir aux feux de l'amour leurs farouches courages.

OCUVR£S DE LORD BYIION.

L'ILE

CHANT DEUXIÈME

Qu'ils étaient doux les chants de Toubonaï 13 au moment où le soleil d'été descendait dans la baie de corail ! « Venez ! » disaient les jeunes filles, « rendons-nous sous les plus charmants ombrages de l'île; allons entendre le gazouillement des oiseaux ; le ramier roucoulera dans la profondeur de la forêt comme la voix des dieux de Bolatou ; nous cueillerons les fleurs qui croissent sur les tombeaux, car elles ne fleurissent jamais mieux que là où repose la lêle du guerrier; et nous nous assoirons a l'heure du crépuscule, nous verrons les rayons charmants de la lune se jouer à travers l'arbre toua, et, couchées sous son ombre, le mélancolique murmure de ses rameaux nous fera éprouver une douce tristesse; ou bien nous gravirons les rochers du rivage, et de là nous regarderons la mer lutter en vain contre le roc gigantesque qui refoule en colonne écumeuse les flots vaincus. Comme cela est beau k voir! Comme ils sont heureux ceux qui se dérobent aux fatigues et au tumulte de la vie, pour contempler des scènes où il n'y a de luttes que celles de l'Océan! El, lui-même, il connaît l'amour, cet océan d'azur, alors que sous la douce influence de la lune sa crinière hérissée devient lisse et onduleuse.

« Oui, nous cueillerons les fleurs du sépulcre, puis nous ferons un banquet aussi délicieux que celui des Esprits dans leurs fortunés bocages ; puis nous nous plongerons et nous jouerons dans les vagues; puis nous nous étendrons sur le gazon, et, humides encore après cet exercice plein de charmes, nous oindrons nos corps d'une huile odorante, nous tresserons les guirlandes cueillies sur les tombeaux, et parerons nos têtes des fleurs nées sur la sépulture des braves. Mais voici venir la nuit; le Moua nous appelle; le bruit des nattes résonne sous nos pas le long du chemin; tout à l'heure

l'île, ciïànt ii. 429

les torches de la danse refléteront leurs étincelantes clartés sur la verdure du Marly y et nous aussi nous y serons, et nous aussi nous rappellerons la mémoire de ces jours brillants et heureux, avant que Fiji eut fait résonner la conque des batailles, quand des canots chargés d'ennemis vinrent pour la première fois envahir ce rivage. Hélas! par eux la fleur de l'espèce humaine verse son sang, par eux nos champs se couvrent d'herbes parasites, par eux on ignore ou on oublie le bonheur ravissant d'errer seul avec la lune et l'amour. Eh bien, soit ! ils nous ont appris à manier la massue, à couvrir la plaine d'une pluie de flèches ; qu'ils recueillent maintenant les fruits que leur art a semés ! Mais, cette nuit, réjouissons-nous, demain nous partons. Donnez le signal de la danse; remplissez la coupe jusqu'aux bords ! vidons-la jusqu'à la dernière goutte ! demain nous pouvons mourir. Revêtons-nous des tissus de l'été; que le blanc tappa ceigne nos reins; que notre front, comme celui du Printemps, soit couronné d'épaisses guirlandes, et qu'a notre cou brillent suspendus les grains de Yhouni; leurs vives couleurs contrasteront avec les brunes poitrines sous lesquelles battent nos cœurs.

« Maintenant la danse est terminée; — cependant, reste encore un moment! demeure Y ne bannis point encore le sourire de la joie. Demain nous partons pour le Moua, mais ce n'est pas cette nuit, — cette nuit est pour le cœur. Enlacez-nous encore des guirlandes après lesquelles nous soupirons doucement, 6 jeunes enchanteresses de l'aimable Likouï que vos formes sont ravissantes! comme tous les sens rendent hommage à vos beautés, pleines d'un charme suave, mais intense, comme ces fleurs qui, du sommet du Mataloco, exhalent leurs parfums sur l'Océan! Et nous aussi nous verrons Likou; — mais, — 6 mon cœur ! —que dis-je? — demain nous partons! »

Tels étaient les chants, —telle était l'harmonie qui résonnait sur ce rivage lorsque les vents n'y avaient pas encore

poussé les 61s de l'Europe. Ces hommes avaient leurs vices, il est vrai, — mais ceux-la seulement qui croissent avec la nature ; ils n'avaient que les vices de la barbarie : nous avons, nous, tout ce que la civilisation a de sordide, mêlé à tout ce qu'il y a de sauvage dans l'homme déchu. Qui n'a pas vu le règne de l'hypocrisie, les prières d'Abel unies aux actions de Caïn? Il suffit d'ouvrir sa fenêtre pour voir l'ancien monde plus dégradé que le nouveau, qui lui-même ne mérite plus ce nom de nouveau, excepté dans ces régions où la Colombie voit grandir deux géants jumeaux, enfants de la Liberté, et où le Chimborazo promène son regard de Titan sur l'air, la terre et les flots, sans apercevoir un seul esclave.

Tels étaient les chants d'une époque de tradition, où la gloire des morts revit dans des ckanis, ne laissant après elle d'autre trace que des sons dont le charme est a demi divin; époque qui n'offre point d'annales à l'œil du sceptique, et où la jeune Histoire est tout entière confiée a l'Harmonie, comme Achille enfant, tenant en main la lyre du centaure, apprenait a surpasser son père. Car les simples stances d'une ballade antique et populaire résonnant du haut des rocs, se mêlant au bruit des vagues ou au murmure du ruisseau, ou répétées par l'écho des montagnes, sont plus puissantes sui l'oreille et le cœur que tous les monuments érigés par les favoris de la victoire; elles plaisent, tandis que les hiéroglyphes ne sont qu'un sujet de travaux pour le sage et de conjectures pour l'érudit; elles attirent, pendant que les volumes de l'histoire ne sont qu'une fatigue; elles sont le premier, le plus frais rejeton qui croisse sur le sol du sentiment. Tel était ce chant rude et sauvage, — le chant est cher au Sauvage. — De pareils chants inspiraient la solitude de ces hommes du Nord qui vinrent et conquirent; ils existent partout où des ennemis ne viennent pas détruire ou civiliser : ils touchent le cœur; que saurait faire de plus notre poésie savante?

l'île, chakt ii. 431

Et maintenant, les suaves accords de cette mélodie sans art venaient interrompre le voluptueux silence de l'atmosphère, la délicieuse sieste d'un jour d'été, l'après-midi des tropiques dans l'Ile de Toubonaï; à cette heure, toutes les fleurs étaient épanouies, l'air était embaumé ; un premier souffle commençait à agiter le palmier ; la brise, silencieuse encore, k soulever la vague et à rafraîchir la grotte altérée où celle qui chantait était assise avec le jeune étranger. C'est à lui qu'elle devait de connaître les désolantes joies de l'amour, trop puissant sur tous les cœurs, mais principalement sur ceux qui ignorent qu'on puisse cesser d'aimer, sur ceux qui, consumés par leur nouvelle flamme, se délectent comme des martyrs sur leur bûcher funéraire, et, dans l'extase qui les transporte, ne trouvent point dans la vie de joie comparable a celle de mourir; et ils meurent en effet, car la vie terrestre n'a rien qui approche, même par la pensée, de cette explosion de la nature : et tous nos rêves de bonheur dans

une vie future se résument en un torrent d'un éternel

amour.

La était assise l'aimable Sauvage du désert, déjà femme par ses formes quoique enfant par les années, selon l'âge assigné à l'enfance dans nos froids climats, où le crime est la seule chose qui croisse vite ; enfant d'un monde enfant, dans sa pureté native, belle, aimante, précoce, noire comme la nuit, mais la nuit avec toutes ses étoiles, ou comme une grotte brillant de tous ses cristaux; des yeux qui étaient un langage et un charme, des formes semblables à celles d'Aphrodite portée dans sa conque sur l'écume des flots, entourée de son cortège d'amours ; voluptueuse comme la première approche du sommeil, et néanmoins pleine dévie, — car par moments sur ses joues basanées apparaissait une éloquente rougeur; son sang, fils d'un chaud soleil, colorait son sein, et donnait à sa peau, d'un brun clair, une teinte transparente pareille à ce rouge vif dont brille le corail vu à travers les vagues sombres, et qui attire le plongeur vers sa grotte

pourprée. Telle était cette fille des mers du Sud; douée de toute l'énergie de leurs vagues, elle portait l'esquif de la félicité des autres, et n'éprouvait de douleur que dans la diminution de leur joie; son âme ardente et chaleureuse, mais fidèle, ne connaissait point de bonheur plus doux que celui qu'elle donnait; ses espérances ne s'appuyaient en rien sur l'expérience, cette froide pierre de touche dont l'épreuve décolore tous les objets; elle ne redoutait aucun mal, parce qu'elle n'en connaissait aucun, ou ceux qu'elle connaissait étaient bientôt, — trop tôt oubliés : ses sourires et ses larmes avaient passé comme passe un vent léger sur la surface d'un lac dont il ride le miroir sans le détruire; les sources cachées dans ses profondeurs, les ruisseaux des collines alimentent et renouvellent ses ondes si calmes, jusqu'au jour où un tremblement de terre renverse la grotte de la naïade, bouleverse la source, refoule les vagues, et change les eaux vivantes en une masse inerte, un désert amphibie, un humide marécage! Est-elle donc réservée, la jeune fille, à un semblable destin? Les vicissitudes éternelles ne font qu'atteindre l'humanité avec plus de vitesse, et ceux qui tombent ne font que subir le sort que les mondes subiront un jour; mais s'ils ont été justes, leur âme immortelle planera sur les débris des mondes expirés.

Et lui, quel est-il ? c'est un enfant du Nord aux yeux bleus u , né dans ces lies plus connues, mais presque aussi sauvages; c'est le blond fils des Hébrides, où mugit le Pentland avec sa mer tourbillonnante ; bercé au souffle impétueux des vents, enfant de la tempête par le corps et par 1 ame, ses jeunes yeux s'étaient ouverts sur l'écume de l'Océan ; depuis lors il avait regardé l'abîme comme sa demeure, le géant confident de sa pensée rêveuse, le compagnon de ses rocheuses solitudes, le seul mentor de sa jeunesse, partout où voguait sa barque ; jeune homme insouciant, se laissant aller au vent et à la vague, s'abandonnant aux décisions du hasard , nourri des légendes et des ballades de son pays natal ; prompt à espérer, mais non

l'île, ciïant ii. 433

moins ferme à souffrir, ayant éprouvé tous les sentiments, sauf le désespoir. Sous le ciel de l'Arabie, il eût été le nomade le plus hardi qu'on eût vu fouler les sables brûlants, et eût bravé la soif avec la persévérance d'Ismaël naviguant sur son vaisseau du désert 15 ; il eût été sur les rives du Chili un fier Cacique, sur les montagnes de l'Hellade un Grec rebelle; né sous la tente d'un Tarlare, il eût pu devenir un Tamerlan; élevé pour le trône, il eût peut-être fait un mauvais roi ! car la même âme qui se fraie une route au pouvoir, dès qu'elle y est arrivée ne trouve plus d'aliment qu'elle-même, et il ne lui reste plus qu'à, marcher en sens inverse 16 , et k plonger dans la douleur, en quête de plaisirs : le même génie qui créa un Néron, la honte de Rome, avait, dans un rang plus humble, et aidé par la discipline du cœur, formé l'éclatant contraste de son glorieux homonyme 17 ; mais accordons-lui ses vices, admettons qu'il ne les tenait que de lui : combien, sans un trône, leur théâtre eût été rétréci !

Tu souris ; à ceux qui regardent toute chose avec des yeux éblouis, ces comparaisons semblent ambitieuses, rattachées au nom inconnu d'un homme qui n'a rien de commun avec la gloire ou Rome, avec le Chili, l'Hellade ou l'Arabie; — tu souris; — à la bonne heure ! cela vaut mieux que de gémir; et néanmoins il eût pu être tout cela ; c'était un de ces hommes, un de ces esprits qui planent au-dessus des autres, qu'on voit toujours k l'avant-garde ; il eût été un héros patriote ou un chef despotique ; il eût fait la gloire ou le deuil d'une nation, né qu'il était sous des auspices qui font de nous plus ou moins que nous n'aimons à l'envisager. Mais tout cela, ce sont des visions; ici qu'étail-il en réalité ? un jeune homme dans sa fleur, un marin révolté. Torquil aux blonds cheveux, libre comme l'écume de l'Océan, l'époux de la fiancée de Toubonaï.

Assis auprès de Neuha, il contemplait les flots ; — Neuha, la fleur des filles de l'île, d'une haute naissance (ici un ex- T. u. 28

port en blason va sourire, et demandera à voir l'écusson de ces îles ignorées), car elle descendait d'une longue race d'hommes vaillants et libres, chevaliers nus d'une chevalerie sauvage, dont les tombes de gazon s'élèvent au bord de la mer ; et la tienne, Achille, — je l'ai vue, — ne nous en offre pas davantage. Un jour, arrivèrent les étrangers, porteurs du tonnerre, dans de vastes canots hérissés de foudres enflammés; de leur sein s'élevaient des arbres gigantesques qui dépassaient le palmier en hauteur, et qui semblaient plonger leurs racines au sein de l'Océan calmé; mais dès que les vents s'éveillaient, on les voyait déployer des ailes larges comme celles que le nuage étend à l'horizon; ils commandaient aux flots, et devant ces villes de la mer, les vagues elles-mêmes paraissaient moins libres. Neuha, s'armant de la rame légère, darda son agile nacelle a travers les ondes, comme le renne à travers la neige ; effleurant la blanche tête des brisants, légère comme une néréide dans son traîneau marin, elle vint contempler et admirer la gigantesque carène soulevant et abaissant avec la vague sa masse pesante. On jeta l'ancre ; le navire resta immobile auprès du rivage, comme un énorme lion endormi au soleil, pendant qu'autour de lui voltigeaient d'innombrables pirogues, semblables a un essaim d'abeilles bourdonnant autour de la crinière du roi des forêts.

Xî.

L'homme blanc débarqua ! — Qu'est-il besoin de dire le reste? Le Nouveau-Monde tendit a l'ancien sa main basanée; ils étaient l'un à l'autre un spectacle merveilleux, et le lien de la curiosité ne tarda pas a se changer en une sympathie plus étroite sur cette terre du soleil. Affectueux fut l'accueil des pères; plus tendre encore fut l'accueil de leurs filles, qui sentirent s'allumer dans leurs cœurs un sentiment plus doux. Leur union se resserra : les fils de la tempête trouvèrent la beauté unie à plus d'un visage basané; cellesci a leur tour admirèrent l'éclat d'un teint plus clair, qui paraissait si blanc dans un pays où la neige est inconnue. La chasse, la course, la liberté d'errer librement j une île

l'île. cnANT h. 433

où chaque cabane offrait un foyer domestique ; le filet tendu dans la mer ; le canot agile lancé sur cet archipel au sein •d'azur, semé d'îles brillantes; le frais sommeil acheté par des travaux qui étaient des jeux ; le palmier, la plus haute des dryades, portant dans son sein Bacchus enfant, pen • dant que la crête qui ombrage le cep de vigne qu'il recèle rivalise de hauteur avec l'aire de l'aigle; le banquet de Cava, l'igname ; la noix du cocotier, qui renferme a la fois la coupe, le lait et le fruit; l'arbre à. pain,<mi, sans que la charrue ait sillonné la plaine, livre à l'homme ses moissons, cl, dans des bosquets que l'or n'a point achetés, prépare sans le secours d'une fournaise ses pains de pur froment ; marché gratuit où chaque convive vient puiser, et où l'on n'a jamais à redouter la disette; — tout cela, joint aux délices des mers et des bois, aux plaisirs gais et aux douces joies de ces riantes solitudes, avait apprivoisé la rudesse de ces hommes errants, les avait fait sympathiser avec ceux qui, moins sages peut-être, étaient du moins plus heureux; tout cela avait fait ce que la discipline n'avait pu faire, et civilisé les fils de la civilisation.

De tous ces couples fortunés, Neuha et Torquil n'étaient pas le moins beau, tous deux enfants des îles, quoique une grande distance séparât leurs patries ; tous deux nés sous l'étoile des mers; tous deux élevés au milieu de ces spectacles d'une nature sauvage, dont le souvenir nous est toujours cher : en dépit de tout ce qui peut s'interposer entre nous et les sympathies de notre enfance , nous revenons toujours aux objets qui ont frappé nos premiers regards. Celui dont la vue se reposa d'abord sur les cimes bleues des montagnes, saluera avec amour le moindre pic azuré qu'il verra poindre a l'horizon , retrouvera dans chaque rocher le visage familier d'un ami, et pressera la montagne dans les bras de son imagination. J'ai longtemps erré dans des pays qui ne sont pas le mien ; j'ai adoré les Alpes, aimé les Apennins, révéré le Parnasse, et contemplé l'Ida et l'Olympe dominant l'Océan de leurs cimes escarpées; mais

ce n'étaient ni les antiques souvenirs qu'ils rappellent, ni leurs imposantes beautés qui me tenaient plongé dans un muet ravissement; les transports de l'enfant avaient survécu a l'enfance; et c'était du haut de Loch-na-gar, autant que de l'Ida, que je contemplais Troie. Je mêlais au mont phrygien des souvenirs celtiques, et les torrents de l'Écosse h la source limpide de Castalie. Pardonne-moi, ombre universelle d'Homère! pardonne-moi, Phébus, cet égarement de mon imagination. Le Nord et la nature m'ont appris à adorer vos scènes sublimes par le souvenir de celles que j'avais aimées autrefois.

L'amour, qui rend toute chose sympathique et belle; la jeunesse, qui fait de l'air un arc-en-ciel ; les périls passés, qui font mieux goûter h l'homme ces moments d'intervalle où il cesse de détruire; la beauté mutuelle, qui communique une commotion soudaine aux cœurs les plus farouches comme la flamme électrique à l'acier : voilà ce qui absorba dans un sentiment commun ces deux âmes, le jeune homme et la jeune fille, celui qui était a demi sauvage et celle qui l'était tout à fait. Lui, la voix tonnante des combats cessa de vibrer dans sa mémoire et d'enivrer son cœur de sombres délices; il cessa d'éprouver dans son repos cette impatience inquiète de l'aigle dans son aire quand le bec aigu et le regard perçant du monarque ailé cherchent une proie dans l'espace des cieux ; son cœur amolli était dans celte situation voluptueuse, tout à la fois élyséenne et efféminée, qui ne confère point de lauriers à l'urne du héros; — ses palmes se flétrissent quand toute autre passion que celle du sang le consume; et néanmoins, quand ses cendres reposent dans leur étroite demeure, le myrte ne donnet-il pas une ombre aussi douce que le laurier? Si César n'avait jamais connu que les baisers de Cléopâtre, Rome eût été libre, il n'eût point été le maître du monde. Et qu'ont fait pour la terre les actions et la renommée de César? Nous en ressentons l'influence avec honte; la sanction sanglante de sa gloire colore la rouille des chaînes que les

l'île, chant il. 437

tyrans nous imposent. En vain la gloire, la nature, la raison, la liberté, commandent à des millions d'hommes de se lever et de faire ce que Brutus seul a fait, — de chasser du rameau où ils ont été si longtemps perchés, ces oiseaux moqueurs qui veulent imiter la voix du despotisme. Nous continuons encore à tomber sous la serre de ces chalshuants, de ces mangeurs de souris; nous prenons pour faucons ces ignobles oies, quand nous voyons à leurs terreurs qu'il suffirait d'un mot de la Liberté pour dissiper ces épouvantails.

Mais dans l'amoureux oubli de la vie, Neuha, l'insulaire de la mer du Sud, était exclusivement épouse; point de préoccupation mondaine venant la distraire de son amour; point de société tournant en ridicule sa nouvelle et passagère flamme; point de fats babillards exprimant tout haut leur admiration, ou s'eflbroant, par d'adultères paroles, de ternir sa vertu, et sa gloire, et son bonheur. Laissant sa foi et ses sentiments h. nu comme sa beauté, elle ressemblait à l'arc-en-ciel au milieu de l'orage, l'arc-en-ciel dont les couleurs, modifiées avec une variété brillante, se déploient toujours plus belles dans le firmament, et qui, quelles que soient les dimensions de son arc, la mobilité de ses teintes, est toujours le messager d'amour dont la présence écarte les nuages.

Dans cette grotte du rivage battu par la vague, ils avaient passé l'heure du midi des tropiques. Les heures ne leur semblaient pas longues : — ils ne les comptaient pas ; ils n'étaient pas informés de leur fuite par le tintement funèbre de l'horloge qui nous administre notre pitance journalière d'existence, et dont la voix d'airain nous avertit avec un rire insultant. Que leur importait l'avenir ou le passé? Le présent les retenait sous son joug despotique ; ils avaient pour sablier le sable de la mer, et la marée voyait glisser leurs moments comme ses lames paisibles; Irur horloge, c'était le soleil dans sa tour immense; qu'avaient-ils besoin

433 OELVHES DE LORD BYKON

de noter le cours du temps, eux dont les jours passaient comme des heures? Le rossignol , leur seule cloche du soir, chantait doucement à la rose les adieux du jour. Cependant Je vaste soleil se coucha à l'horizon , non à pas lents comme dans les climats du Nord, où il s'affaisse mollement sur les ondes ; mais d'un seul bond, dans toute son énergie et tout son éclat , comme s'il eût voulu pour toujours quitter le monde et priver sans retour la terre de ses feux ; il plongea dans les flots son front radieux , comme un héros qui s'élance impétueusement dans la tombe. Alors ils se levèrent, promenèrent d'abord leurs regards sur le firmament; puis chacun d'eux regarda les yeux de l'autre pour y chercher la lumière, s'émerveillant qu'un soleil d'été fût si court, et se demandant si en effet le jour était fini.

Et que cela ne semble point étrange ; l'enthousiaste religieux ne vit pas sur la terre; mais, dans son ravissement, autour de lui passent inaperçus les jours et les mondes ; son Ame est au ciel avant que la tombe ait recouvert sa cendre. L'amour a-t-il moins de puissance? Non. — Lui aussi il marche les yeux glorieusement levés vers Dieu, ou s'attache à tout ce que nous connaissons du ciel ici-bas, à cette autre moitié meilleure de nous-mêmes, dont la joie ou la douleur est plus que nôtre ; flamme qui absorbe tout, qui, allumée par une autre flamme, se confond avec elle pour former une seule et môme lumière; bûcher funèbre et pur, où, comme des bramines, des cœurs aimants prennent place et sourient. Combien de fois il nous arrive d'oublier le temps, lorsque, dans la solitude , nous admirons le trône universel de la nature, ses forêts, ses déserts, ses eaux, qui forment le langage sublime par lequel elle répond à notre intelligence ! Les étoiles et les montagnes ne sont-elles pas douées de vie? Un souffle n'anime-t-il pas les vagues? Les cavernes humides, n'y a-t-il pas du sentiment dans leurs larmes silencieuses? Non, non: — tous ces objets nous appellent à nous identifier avec eux, dissolvent avant son heure notre enveloppe dargile, et immergent notre âme dans l'Océan

l'île, chant a. 439

«lu grand Tout. Dépouillons cette identité chérie et mensongère. — Qui songe à soi en contemplant le ciel ? et même en reportant plus bas ses regards, quel homme, aux jours de sa jeunesse, avant que le lemps fût venu instruire le cœur, quel homme pensa jamais a la bassesse de ses semblables ou à la sienne? U a toute la nature pour empire, et pour trône l'amour.

Neuha et Torquil se levèrent ; l'heure du crépuscule arriva, mélancolique et douce, à leur berceau de rochers, dont les cristaux, s'allumant par degrés, reûétèrent les naissantes clartés des étoiles. Le jeune couple, partageant le calme de la nature, prit lentement le chemin de sa cabane, construite sous un palmier ; tantôt silencieux, tantôt souriant, comme le tableau qui l'entoure, charmant — comme le Génie de l'Amour — quand son front est serein! L'Océan faisait a* peine entendre un bruit plus fort que le murmure du Coquillage, quand ce jeune enfant des mers, éloigné de l'onde maternelle, crie et ne veut pas s'endormir, exhalant en vain sa petite plainte, et demandant le sein gonflé de la Vague sa nourrice. Les bois, plus sombres, inclinaient leurs rameaux comme pour goûter le repos; l'oiseau des tropiques dirigeait son vol circulaire, vers les rochers où est bâti son nid, et le bleu firmament se déployait devant eux, comme un lac de paix offert a la piété pour étancher sa soif.

Mais quelle est cette voix qui résonne à travers les palmiers et les platanes? Ce n'est pas celle qu'un amant désire entendre à une telle heure et au milieu de ce silence des airs; ce n'est pas lanrise du soir, soupirant sur la colline, faisant résonner les cordes de la nature , les rochers et les bois, ceslyresd'harmonie, les meilleures et les plus anciennes de toutes , avec l'écho pour former le chœur ; ce n'est pas un cri de guerre venant dissiper le charme de ces lieux ; ce n'est pas non plus le monologue du hibou, cet ermite exhalant son âme solitaire, cet anachorète ailé, aux yeux grands et obscurcis, qui fait entendre à la Nuit son chant funèbre :

440 CEUYRE8 DE LORD BYR0N.

c'est un long sifflement naval, le plus perçant qui soit jamais sorti du gosier d'un oiseau de mer. A ce bruit succède le silence d'un moment, puis une rauque exclamation: a Holà! Torquil! mon garçon! Comment va? Oh! camarade, oh! » — « Qui m'appelle ? » s'écria Torquil en regardant du côté d'où venait la voix. — « Me voici ! » fut la réponse brève qu'il reçut.

Mais en ce moment , un parfum parti de la même bouche se répandit dans l'air aromatisé du Midi et servit de messager à l'interlocuteur; ce n'était pas celui qui s'élève d'un parterre de violettes, mais celui qui, après avoir passé par une pipe fragile, plane comme un nuage sur le grog et sur l'aie ; cette pipe avait déjà exhalé ses doux parfums sous l'une et l'autre zone ; par tous les vents, sur toutes les mers, de Portsmouth jusqu'au pôle, elle avait envoyé sa fumée, avait opposé sa vapeur aux foudres de la tempête, et ni la fureur des vagues, ni le souffle inconstant d'Éole, ni les mille changements de l'atmosphère, n'avaient pu interrompre ses tranquilles fonctions. Et qui était le porteur de cette pipe? — je puis me tromper, mais, selon moi, ce devait être un matelot ou un philosophe. Tabac sublime ! qui du couchant à l'aurore charmes les fatigues du marin ou le repos du Turc, qui sur l'ottomane du musulman partages ses heures, et rivalises avec l'opium et ses femmes ; toi qui règnes dans toute ta splendeur à Stamboul, et qui, bien que plus que modeste, n'en es pas moins chéri dans Wapping 18 ou dans le Slrand 18 ; tabac divin dans les oukas, glorieux dans une pipe garnie d'ambre d'un jaune doré, comme d'autres beautés qui nous charment, c'est en grande toilette surtout que tes attraits vainqueurs nous éblouissent ; mais les adorateurs véritables admirent plus encore tes appas dans leur nudité ! — Qu'on me donne un cigare!

A travers les ombres naissantes de la forêt, une figure humaine apparut tout à coup dans ce lieu solitaire; c'était un matelot vêtu d'une manière burlesque, une sauvage masca-

l'île, chant ii. 411

rade, comme celle qui semble sortir de la mer quand les navires passent la ligne, et que les matelots, dans le char prétendu de Neptune, célèbrent sur le tillac leurs grossières saturnales' 0 . On dirait que le dieu se plaît encore a voir son nom invoqué de nouveau, bien que d'une manière dérisoire, par ses véritables enfants, dans des jeux grotesques que n'ont jamais connus ses Cyclades natales. Le dieu des mers, du sein de son empire , se réjouit de voir revivre encore quelques faibles traces de son ancien culte. La jaquette de notre matelot, bien qu'en guenilles; la pipe inséparable, qui pour s'allumer n'avait jamais été en retard ; son air décidé, sa démarche un peu balancée imitant le roulis de son cher navire, tout en lui annonçait son ancienne profession ; d'autre part, une sorte de mouchoir était noué autour de sa tête assez négligemment et sans beaucoup d'art ; et pour lui tenir lieu de culottes (trop tôt déchirées, hélas ! car il n'est pas de bois si doux qui n'aient leurs épines), un singulier tissu, une sorte de natte légère, avait remplacé ses inexprimables* 1 . Du reste, ses pieds et son cou nus, son visage brûlé du soleil, tenaient également du matelot et du Sauvage. Quant à ses armes, elles venaient exclusivement de celte Europe a qui deux mondes rendent grâce de leur civilisation ; le mousquet pendait à ses larges et brunes épaules, un peu voûtées par les dimensions incommodes de son logement nautique ; <jn dessous élait suspendu un coutelas sans son fourreau qui avait été usé ou perdu ; à sa ceinture était fixée une pairè de pistolets, couple matrimonial — ( cette métaphore n'est pas une plaisanterie; si l'un ne prenait pas feu, en revanche, l'autre partait avant le commandement) ; une baïonnette, un peu moins dégagée de rouille que lorsqu'elle était sortie des caisses de l'armurier, complétait son accoutrement et l'équipage hétéroclite dans lequel la nuit le voyait paraître

« Comnent va, Ben Bunling? » cria Torquil à notre nouvelle connaissance, lorsqu'il vit sa personne à découvert; « quoi de neuf? » — « Hé ! hé ! » répondit Ben, « rien de neuf, mais des nouteVes à foison ; une voile inconnue est en vue.»

— « Une voile! comment cela? As-tu pu distinguer ce que c'était? Cela ne se peut pas : je n'ai pas aperçu sur la mer un seul chiffon de toile.» — a C'est possible, de la baie où tu étais, » dit Ben ; « mais moi, de la hauteur où j'étais de quart, je l'ai vue, et elle venait à plein vent. » — « Quand le soleil s'est couché où était-elle ? avait-elle jeté l'ancre ? » — o Non, elle a continué à porter sur nous jusqu'à ce que le vent ait tombé. » — Son pavillon? » — « Je n'avais pas de lunetle; mais, de son avant a son arrière, morbleu! ce navire m'a paru ne nous apporter rien de bon. » — a Est-il armé ?» — a Je le crois ; il est envoyé sans doute à notre recherche ; il est temps, je pense, de virer de bord. »— « Virer de bord ! qui que ce soit qui vienne nous donner la chasse, nous ne fuirons pas! ce serait agir en lâches; nous mourrons dans nos quartiers en vrais braves. » — a Bien ! bien! cela est égal à Ben. » — a Christian saitril cela? » — « Oui, il a rassemblé tout notre monde. On s'occupe a fourbir les armes ; nous avons aussi quelques pièces de canon dont nous avons fait l'essai. On te demande. » — a C'est trop juste; et lors môme qu'il en serait autrement , je ne suis pas homme à laisser mes camarades dans l'embarras. MaNeuha! pourquoi faut-il que la destinée qui me poursuit enveloppe dans mon malheur une compagne si charmante et si ûdèle ! Mais, quel que soit le sort qui nous attende, ô Neuha! n'ébranle pas en ce moment mon courage; nous n'avons pas même le temps de verser une larme ; quoi qu'il arrive, je suis a toi ! »

— « Fort bien, » dit Ben, « cela est bon pour des soldats de, marine. »

Le combat avait cessé; on ne voyait plus respleadir à travers les ténèbres ce vêtement de lumière qui entoure les canons au moment où ils donnent des ailes/à la mort; les

L'ILE.

CHANT TROISIÈME

l'île, chant UT. 4i3

vapeurs sulfureuses s'élevant dans l'air avaient quitté la terre et ne souillaient plus que l'azur du ciel ; le mugissement sonore qui accompagnait naguère chaque décharge ne se faisait plus entendre ; l'écho ne répétait plus les lugubres déto-, nations, et avait repris son silence mélancolique; la lutte' était terminée ; les vaincus avaient subi leur sort : les révoltés étaient écrasés, dispersés ou pris, et ceux qui avaient survécu portaient envie aux morts. Bien peu avaient pu s'échapper, et ceux-là étaient poursuivis sur toute la surface de l'île qu'ils avaient préférée a leur rive natale ; il semblait 5 qu'il n'y eût plus d'asile pour eux sur la terre depuis qu'ils avaient renié le pays qui les avait vus naître ; traqués comme des animaux féroces, ils demandaient une retraite au désert, comme un enfant se réfugie au sein de sa mère ; mais c'est en vain que les loups et les lions s'enfifient dans leur tanière, et c'est plus inutilement encore que l'homme cherche à se dérober à la poursuite de l'homme.

11 est un roc qui projette au loin sa base sur l'Océan, alors même que sa fureur est plus grande : en vain, comme un guerrier qui monte le premier à l'assaut, la vague escalade sa cime gigantesque; elle en est soudain précipitée, et retombe sur la multitude onduleuse qui combat sous la bannière des vents, mais qui maintenant est calme. C'est sous cet abri que se sont retirés les faibles débris de la troupe vaincue;, épuisés par la perte de leur sang et dévorés par la soif, ils ont toujours leurs armes à la main et conservent encore quelque chose de l'orgueil de leur résolution première, comme des hommes que leur sang-froid n'a pas abandonnés, et qui luttent contre leur sort au lieu de s'en étonner. Leur destin actuel, ils l'avaient prévu, et s'y étaient exposés en connaissance de cause; néanmoins un espoir leur était resté : ils s'étaient dit que, sans être pardonnés, ils ne seraient point recherchés, qu'on les oublierait peutêtre ou qu'on ne pourrait les découvrir dans leur retraite lointaine, point imperceptible sur ces mers immenses; tout cela leur avait en partie fait perdre de vue la vengeance des

lois de leur pays, cette vengeance dont maintenant ils voyaient et ressentaient les effets. Leur île verdoyante, ce paradis gagné par le crime, ne pouvait plus abriter leurs vertus ou leurs vices : ce qu'ils pouvaient avoir de bons sentiments était refoulé au fond de leurs cœurs pour ne plus laisser surgir à leurs regards que la conscience de leurs fautes. Proscrits jusque sur le sol de leur seconde patrie, c'en était fait d'eux; en vain le monde était devant eux, toutes les issues étaient fermées. Leurs nouveaux alliés avaient combattu et versé leur sang pour leur querelle; mais que pouvaient la lance, la massue et le bras d'Hercule contre le sulfureux sortilège, la magie de ce tonnerre qui immole le guerrier avant qu'il ait pu faire usage de sa force, et, sem blable à un fléau pestilentiel, est en même temps le tombeau de la bravoure et du brave? Eux-mêmes, malgré l'inégalité de la lutte, avaient fait tout ce que le courage peut oser et faire contre le nombre; mais, quoique le désir de mourir libre soit inné en nous, la Grèce elle-même n'a pu se vanter que d'un seul combat des Thermopyles, jusqu'à ce jour où, transformant en glaive le métal de ses chaînes, elle meurt en combattant pour ressusciter glorieuse !

A l'abri de ce rocher s'était réfugié le petit nomore des vaincus; pareils aux derniers restes d'un troupeau de daims, leurs yeux étaient pleins d'une agitation fébrile, leur visage abattu, et pourtant on voyait encore sur leur bois l'empreinte du sang du chasseur. Un petit ruisseau descendait en cascades de la cime du rocher, et se frayait, comme il pouvait, un chemin vers la mer; son cristal bondissant se jouait aux rayons du soleil, et ses flots doux jaillissaient de roc en roc en gerbes écumeuses; dans le voisinage immédiat de l'immense et sauvage Océan, son onde, pure et fraîche comme l'innocence, mais moins exposée qu'elle, faisait reluire audessus de l'abîme son torrent argenté, comme on voit briller du sommet d'un roc escarpé l'œil du chamois timide, pendant que bien loin au-dessous de lui les Alpes de l'Océan soulevaient et abaissaient leur vaste et sombre azur. Ils se

l'île, chant m.

précipitèrent vers celte jeune source; la soif de la colère et la soif de la nature absorbèrent tout autre sentiment. — Ils burent comme des bommes qui buvaient pour la dernière fois, et se débarrassèrent de leurs armes pour se délecter dans cette bienfaisante rosée, abreuvèrent leurs gosiers desséchés, et lavèrent le sang de leurs blessures, qui peut-être ne devaient avoir que des chaînes pour bandage. Alors, une fois leur soif élanchée, ils jetèrent autour d'eux de douloureux regards, paraissant s'étonner qu'un si grand nombre encore eût échappé aux fers et à la mort ; — mais tous restèrent silencieux ; chacun porta les yeux sur son voisin, comme pour lui demander des paroles que ses lèvres lui refusaient, comme si leur voix eût expiré en môme temps que leur cause.

nr.

Sombre, et un peu à l'écart, se tenait Christian, les bras croisés sur la poitrine. La teinte colorée, l'air d'insouciance et d'intrépidité répandus naguère sur son visage, avaient fait place à une couleur plombée cl livide; ses cheveux d'un brun clair, qui naguère ombrageaient sa tête en boucles gracieuses, maintenant se hérissaient sur son front comme • des vipères irritées. Immobile comme une statue, comprimant ses lèvres comme pour refouler jusqu'à son haleine au fond de sa poitrine, il était appuyé contre le rocher dans une attitude muette et menaçante, et, sauf un léger mouvement de son pied, dont le talon, par intervalle, creusait le sable, on eût dit qu'il était changé en marbre. A quelques pas de la, Torquil appuyait sa tète sur une saillie du roc; il ne parlait pas, mais son sang coulait, — non qu'il fût blessé h mort, — sa blessure la plus dangereuse était intérieure : son front était pâle ; ses yeux bleus h demi fermés et les gouttes de sang qui souillaient ses blonds cheveux témoignaient que son affaiblissement ne provenait pas du désespoir. Auprès de lui était un autre individu ayant les manières d'un ours, mais l'affection d'un frère : — c'était Ben Bunling, qui commença par laver et panser comme il put la blessure de son camarade, — puis alluma tranquillement sa

pipe, ce trophée qui avait survécu à cent combats, cet astre ami qui tant de fois avait charmé ses nuits. Le quatrième et dernier personnage de ce groupe abandonné se promenait de long en large, — puis il s'arrêtait, se baissait pour ramasser un caillou, — puis le laissait retomber; — puis doublait le pas, — puis s'arrêtait de nouveau brusquement; — puis jetait les yeux sur ses compagnons, se mettait à siffler «un air qu'une pause venait bientôt interrompre; — puis il reprenait ses premiers mouvements avec un mélange d'insouciance et de trouble. Voilà une longue description pour exprimer ce qui occupa à peine un intervalle de cinq minutes; mais aussi quelles minutes! Des moments comme ceux-là sont autant d'éternités dans la vie de l'homme.

EnGn Jack Skyscrape, homme ayant les propriétés élastiques du mercure et la légèreté d'un éventail, plus bravo que ferme, plus disposé à affronter la mort qu'à lutter contre le désespoir, s'écria : a Goddamn ! » syllabes énergiques qui forment le fond de l'éloquence anglaise, comme « l'allah t » des Turcs, ou comme autrefois le « proh Jupiter ! » plus païen encore des Romains, servait d'expression à un premier mouvement, et d'écho à l'embarras. Jack était embarrassé, — jamais héros ne le fut davantage; ne sachant que dire, il jura, et ne jura pas en vain; ce son familier à son oreille réveilla Ben Buming absorbé par sa pipe; il l'ôta de sa bouche, prit un air capable, mais se contenta de terminer le jurement commencé par son camarade, péroraison qu'il me semble fort inutile de répéter.

Mais Christian, âme plus fortement trempée, ressemblait dans son immobilité morne à un volcan éteint; silencieux, triste, farouche, l'empreinte encore fumante de la colère était sur sa face voilée d'un nuage, quand tout à coup, levant ses yeux sombres, il regarda Torquil penché, faible et languissant à quelques pas de lui. a Voilà donc où nous en sommes réduits ! » s'écria-t-il ; « malheureux jeune homme, toi aussi, ma démence a causé ta perte ! » Il dit et s'avança

l'île, chant ni. -417

vers le jeune Torquil, encore souillé du sang qu'il venait de répandre, lui prit la main avec émotion, mais n'osa pas la presser, et recula comme effrayé de ses propres caresses, s'informa de son état, et lorsqu'il apprit que sa blessure élait plus légère qu'il ne l'avait pensé ou craint, un éclair de satisfaction brilla sur son front, autant du moins que pouvait le permettre un tel moment. « Oui, » s'écria-t-il, « nous sommes pris dans les rets du chasseur, mais l'ennemi ne trouvera pas dans nous une proie lâche ou commune; sa victoire lui a coûté cher, elle lui coûtera cher encore; — moi, il faut que je succombe; mais vous, mes amis, avezvous la force de fuir ? Ce serait pour moi une consolation de vous voir survivre; nous sommes en trop petit nombre pour combattre. Oh ! que n'avons-nous un seul canot, ne fût-ce qu'une coquille, pour vous transporter d'ici en un lieu où habite l'Espérance ! Quant a moi, j'ai le destin que j'ai moimême cherché : celui d'être, mort ou vivant, toujours libre et sans peur. »

vu.

11 parlait encore, lorsque du promontoire dont la cime haute et blanche se projetait sur les flots, on vit poindre sur l'Océan une tache noire; elle paraissait voler comme l'ombre d'une mouette qui prend l'essor ; elle approcha, — et Yoila tout a coup qu'on en distingua une seconde ; — tantôt elles étaient visibles, tantôt elles disparaissaient dans les cavités des flots; bientôt deux canots se dessinèrent aux regards, puis on ne tarda pas à reconnaître des visages amis dans les traits basanés de ceux qui les montaient; les pirogues s'avancèrent en effleurant les flots écumeux et en agitant comme des ailes leurs légers avirons ; — tantôt posées sur la cime des vagues, tantôt précipitées a une immense profondeur au milieu du fracas de l'onde amoncelant ses nappes d'écume ou lançant en l'air ses larges flocons réduits en une fine poussière comme celle du grésil; enfin les deux barques, rasant les lames comme des oiseaux par un temps d'orage, vinrent loucher la rive. L'art qui les guidait

448 OEUVRES Dl LORD BTRON.

semblait dû à la nature elle-même, — tant ils ont d'habileté sur les flots, ces insulaires habitués à se jouer avec l'Océan !

Et quelle est cette femme qui la première s'élance sur le rivage comme une néréide sortant de sa conque, cette femme à la peau basanée mais brillante, aux yeux humides, étincelants d'amour, d'espoir et de constance? C'est Neuha, l'aimante, la fidèle, l'adorée; — son cœur, où le sentiment déborde, s'épanche dans celui de Torquil ; elle sourit et pleure, et l'embrasse plus étroitement encore, comme pour s'assurer que c'est bien lui qu'elle presse dans ses bras ; elle tressaille h l'aspect de sa récente blessure ; puis, voyant qu'elle n'est pas dangereuse, elle sourit et pleure encore. Elle est fille d'un guerrier, elle peut supporter la vue du sang, s'émouvoir, s'affliger, mais non désespérer. Son amant vit. — Point d'ennemis, point de terreurs capables d'étouffer dans son cœur ce moment de délicieuse ivresse ; la joie brille dans ses larmes ; la joie donne a son cœur ce battement si fort qu'on pourrait presque l'entendre, et le paradis respire dans les soupirs de cette enfant de la nature, oppressée sous le poids de son ravissement.

Les hommes farouches témoins de cette entrevue se sentirent émus : qui ne le serait au spectacle de deux cœurs aimants qui se revoient! Christian, lui-môme, en contemplant la jeune fille et le jeune homme, ne sentit point, il est vrai, ses yeux humides de larmes; mais une joie sombre se mêla dans son âme h ces pensées amères qui surgissent au souvenir sans espoir d'un bonheur qui n'est plus, quand tout a disparu,— tout,— jusqu'au dernier rayon de Parc-enciel. « Sans moi ! » se dit-il, et il se détourna; puis il regarda les deux jeunes gens , comme dans sa tanière un lion regarde ses lionceaux; puis il retomba dans sa morne rêverie, comme un homme désormais indifférent à sa destinée ultérieure.

Mais il fut court l'intervalle laissé à leurs pensées bonnes

L'ILE . CHANT IV 4i0

ou mauvaises; sur les flots voisins du promontoire se fit entendre le bruit des rames ennemies. — Hélas! pourquoi ce son les effraie-t-il ? Tout ce qui les entoure semble ligué contre eux, tout, hormis la jeune fille de Toubonaï : a peine a-t-elle aperçu dans la baie les chaloupes armées qui s'avancent en hâte pour consommer la ruine de ce qui reste des révoltés, à. un signe qu'elle leur fait les Sauvages qui l'entourent se rendent a leurs pirogues, et y embarquent leurs botes européens; dans l'une on place Christian et ses deux compagnons; mais Neuha et Torquil ne se sépareront plus. Elle le fait asseoir dans sa pirogue. —Fuyez ! fuyez ! — Ils franchissent les brisants, sillonnent la baie avec la rapidité d'un trait, et, se dirigeant vers un groupe d'îlots où l'oiseau de mer suspend son nid, où le phoque établit son repaire, ils effleurent les cimes bleues des vagues; rapide est leur fuite, et rapide la marche de ceux qui les poursuivent sans relâche. Un moment ils sont gagnés de vitesse; l'instant d'après ils reprennent leur avantage , et laissent loin derrière eux les menaces de leurs ennemis; bientôt les deux canots se séparent et suivent deux directions différentes, pour rendre la poursuite plus difficile. — Fuyez! fuyez! — A chaque coup de rame il y va de la vie, et plus que de la vie pour Neuha : l'amour est embarqué sur sa frêle nacelle, et son souffle la pousse vers une retraite protectrice , — et maintenant le refuge et l'ennemi ne sont plus qu'a deux pas; — encore, encore un moment! — Fuis, arche légère, fuis!

L'ILE

CHANT QUATRIÈME

Blanc comme une blanche voile sur une mer obscure, quand une moitié de l'horizon est sereine et l'autre nébuleuse, comme une voile qui voltige entre la vague sombre et le ciel, est le dernier rayon de l'Espérance aux regards de

4r;0 oeuvres de r.or.n M BON.

l'homme placé dans un extrême péril. Son ancre est partie, mais nos yeux # découvrent encore sa voile de neige h travers la plus rude tempête; bien que chaque vague qu'elle franchit l'éloigné de plus en plus de nous, du rivage le plus solitaire le cœur ne cesse de la suivre.

A peu de distance de Hic de Toubonaï, un noir rocher s'élève au milieu des ondes; c'est un asile pour les oiseaux, un désert pour l'homme; la le phoque vient s'abriter contre le vent, s'endort pesamment dans sa noire caverne, ou se livre à ses lourds ébats aux rayons du soleil ; l'écho n'apporte à la pirogue que le hasard amène près de ce lieu que le cri perçant de l'oiseau des mers, ce pécheur ailé de la solitude qui élève sur le roc nu sa jeune couvée. Une étroite bande de sable doré forme une sorte de plage; c'est \h que la jeune tortue, brisant son œuf, se traîne en rampant vers les flots paternels, nourrisson du jour, que la lumière fit éclore, et qu'un soleil créateur couve pour l'Océan ; le reste n'est qu'un sombre précipice, un de ces lieux qui n'Offrent que le désespoir au marin naufragé, qui lui font regretter le UHftC qu'ont englouti les flots, et envier le destin de ceux qui ont péri. Tel était le lugubre asile que Neuha avait choisi pour y soustraire son amant à la poursuite de ses ennemis; mais tous les secrets de ce lieu n'étaient pas révélés, elle y connaissait un trésor caché à tous les yeux.

Près de cet endroit, avant que les canots se séparassent, les rameurs de l'esquif dépositaire du destin de Torquil passèrent, par l'ordre de Neuha, dans celui où était Christian, atin d'en accélérer la vitesse. Christian voulut s'y opposer; mais avec un sourire calme, la jeune fllle, montrant du doigt l'île rocheuse, lui dit : a Fuyez et soyez heureux! » ajoutant qu'elle se chargeait de ce qui concernait le salut de Torquil. Ils partirent avec cet accroissement de force; la pirogue s'élança, rapide comme une étoile qui file, laissant loin derrière elle ceux qui la poursuivaient. Ceux-ci se dirigèrent alors en droite ligne vers le rocher auprès duquel

l'île, cuant iv. 451

était l'esquif de Neuha et de Torquil. Les deux amants redoublèrent d'efforts; le bras de Neuha, bien que délicat, était adroit et robuste, accoutumé à lutter contre la mer, et le cédait a peine à la vigueur plus mâle de Torquil. Bientôt il n'y eut plus que la longueur d'une pirogue entre eux et ce roc escarpé, inexorable, n'ayant à sa base qu'une mer sans fond; à une distance de cent pirogues était l'ennemi. Après leur fragile canot, quel allait être en ce moment leur refuge ? c'est ce que demanda Torquil avec un coup d'œil de demi-reproche qui semblait dire : — «Neuha m'a-t-elle amené ici pour m'y sacrifier? Ce roc est-il un lieu de salut? N'est-ce pas plutôt un tombeau, et cet énorme rocher un monument funèbre élevé au sein des mers? »

Ils se reposèrent sur leurs rames ; Neuha se leva , et , montrant l'ennemi qui approchait, elle s'écria : « Torquil, suis-moi, et suis-moi sans crainte! » Elle dit, et soudain plongea dans les profondeurs de l'Océan. Il n'y avait pas de temps à perdre, ses ennemis étaient près de lui. Il voyait déjà leurs chaînes, entendait leurs voix menaçantes; ils faisaient force de rames, et en s'approchant , ils le sommaient de se rendre, l'appelant par le nom qu'il avait renié. 11 plongea à son tour. Il était habile nageur, et c'est de là qu'allait maintenant dépendre son salut. Mais où et comment? 11 plongea et ne reparut plus; l'équipage de la chaloupe regarda plein d'étonnement la mer et le rocher. Il n'y avait pas possibilité de débarquer sur ce précipice rude, escarpé et glissant comme une montagne de glace. Ils attendirent pendant quelque temps pour voir s'il reviendrait sur l'eau ; mais rien ne remonta a la surface des flots, qui continuèrent comme auparavant^ leurs paisibles ondulations; ils avaient disparu dans l'abîme sans laisser d'eux aucune trace; un léger bouillonnement avait seul suivi leur imraer*sion, une faible écume blanche avait surgi un instant sur ce qui semblait leur dernière demeure, sorte de blanc sépulcre élevé sur ce couple qui n'avait point laissé après lut de marbre funéraire; la pirogue vide qu'on voyait sur le»

flols se balancer tranquille (comme l'affliction d'un héritier), voilà tout ce qui rappelait la présence de Torquil et de sa fiancée ; cl sans ce vestige unique, on eût pu croire que le tout n'était que la vision évanouie du rêve d'un matelot. Ils s'arrêtèrent et cherchèrent inulilement , puis ils s'éloignèrent ; la superstition elle-même leur défendit de rester plus longtemps. Les uns dirent que Torquil n'ayait pas plongé dans les flots, mais qu'il s'était évanoui comme la flamme sépulcrale qui luit sur les tombeaux; d'autres, qu'il y avait dans sa personne quelque chose de surnaturel , et que sa taille était plus haute que celle d'un mortel ; et tous s'accordèrent à déclarer que son visage et ses yeux portaient la sombre empreinte de l'éternité. Cependant, tout en s'éloignant du rocher, ils s'arrêtaient un moment auprès de chaque touffe de plantes marines qu'ils rencontraient, s'attendant à voir paraître quelque vestige de leur proie; mais non, il s'était évaporé sous leurs yeux comme l'écume des flots.

Et où était-il, le pèlerin de l'abîme, parti à la suite.de sa néréide? Avaient-ils pour toujours cessé de verser des pleurs, ou , reçus dans des grottes de corail , obtenu la vie de la pitié des vagues ? Habitaient-ils avec les mystérieux souverains de l'Océan, faisant résonner avec les tritons la conque fantastique ? Neuha était-elle au milieu des sirènes, relevant les tresses de sa chevelure, ou les abandonnant aux vents et les laissant flotter sur les ondes ? ou bien avaient-ils péri , et dormaient-ils en silence dans le gouffre où ils s'étaient courageusement précipités?

La jeune Neuha avait plongé dans l'abîme , et Torquil l'avait suivie : elle nageait dans sa mer natale comme si c'eût été son élément, tant il y avait de grâce et d'aisance dans le mouvement rapide dont elle fendait l'onde; on voyait au sein des flots briller, comme un acier amphibie, ses pieds agiles, qui laissaient derrière eux un long sillon de lumière. Presque aussi exercé qu'elle à sonder les pro-

l'île, chant iv. 453

fondeurs où les pêcheurs vont chercher les perles, Torquil, l'enfent des mers septentrionales, la suivit avec joie et sans peine dans sa route liquide. Neuha, lui montrant le chemin, » commença par plonger plus avant; puis, remontant à la surface des flots, — elle étendit les bras, essuya l'eau dont ruisselait sa chevelure, et fit entendre un rire dont le son fut répété par l'écho des rochers. Ils étaient arrivés au sein d'une cavité terrestre où ni arbres , ni champs , ni firmament, ne s'offraient au regard. Autour d'eux s'étendait une caverne spacieuse dont l'unique entrée était sous les flots, portique inaperçu du soleil, si ce n'est à travers le voile verdàtre des vagues, par l'un de ces beaux jours transparents où il y a féle sur l'Océan et où le peuple des poissons se divertit. La jeune fille, avec sa chevelure, essuya les yeux de Torquil et battit des mains de joie en voyant sa surprise; puis elle le conduisit à un endroit où le roc paraissait faire saillie et former comme une grotte de tritons; car tout était ténèbres au premier moment, jusqu'à ce qu'un faible jour pénétrât par les fentes supérieures. Comme dans la nef à demi éclairée d'une vieille cathédrale les monuments poudreux se refusent à la lumière, ainsi dans leur asile sous-marin la caverne empruntait à son aspect même la moitié de ses ténèbres.

vu.

La jeune Sauvage lira de son sein une torche de pin étroitement enveloppée de gnatou, le tout recouvert d'une feuille de plantain, afin de mettre à l'abri de l'humidité pénétrante l'étincelle recélée dans ce bois; ce manteau l'avait maintenue sèche; ensuite, dans un pli de la même feuille de plantain, elle prit un caillou, quelques brins de bois desséché; h l'aide du couteau de Torquil, elle fit jaillir une étincelle, alluma sa torche et éclaira la grotte. Elle était haute et vaste, et présentait une voûte gothique de formation naturelle; l'architecte de la Nature en avait élevé les arceaux ; un tremblement de terre avait sans doute érigé l'architrave ; l'arcboutant avait peut-être été détaché du flanc de quelque montagne à l'époque où les pôles avaient fléchi et où l'onde

était tout l'univers; peut-être aussi le feu absordant de la terre l'avait-il solidiûé quand le globe fumait encore sur son bûcher funèbre; les cintres sculptés, les bas-côtés, la nef, s'y trouvaient exécutés par la Nuit dans celte caverne, son ouvrage. En prêtant un peu a. l'illusion, on eût pu voir grimacer en l'air ces figures fantastiques, et l'œil eût pu se reposer sur une mitre ou sur le crucifix d'une chapelle. C'est ainsi qu'avec les stalactites, la Nature, en se jouant, s'était bâti une église sous-marine

vin

Et Neuha prit son Torquil par la main, et agitant sous la voûte sa torche allumée, elle lui fit visiter chaque coin de leur nouvelle demeure, et lui en montra tous les secrets détours. Elle ne se borna pas là, car d'avance elle avait tout préparé pour adoucir le sort de son amant, ce sort partagé par elle ; la natte pour se reposer, le gnatou pour se vêtir, et l'huile de sandal pour se défendre de l'humidité; pour nourriture la noix de coco, l'igname, le fruit de l'arbre à pain; pour table, une large feuille de plantain ou une écaille de tortue dont la chair fournissait le festin; la gourde pleine d'une eau récemment puisée au ruisseau limpide, la banane mûre cueillie sur la colline; une provision de branches de pin pour maintenir une lumière perpétuelle, et elle-inôme, belle comme la nuit, répandant sur le tout le charme de sa présence, et éclairant de sa sérénité leur monde souterrain. Depuis que le navire de l'étranger avait approché leur lie, elle avait prévu que la force ou la fuite pourrait être impuissante, et elle avait,, dans cette caverne de rochers, préparé à Torquil un refuge contre la vengeance de ses compatriotes. •Chaque matin la brise ( avait poussé vers ce lieu sa pirogue agile chargée de tous les fruits les plus beaux; chaque soir l'avait vue transporter au même endroit tout ce qui pouvait égayer ou embellir leur boudoir de cristal; et maintenant elle étala devant lui tous ses petits approvisionnements, la plus heureuse des filles de ces îles d'amour.

Voyant qu'il la regardait avec une surprise reconnais-

l'île, chant iv.

santé, elle pressa sur son cœur passionné cet amant sauvé par elle; et tout en lui prodiguant ces douces caresses, elle lui raconta une vieille histoire d'amour, — car l'amour est vieux, vieux comme l'éternité, bien qu'il rajeunisse avec chaque être nouveau-né ou a naître; elle lui dit comment un jeune chef, il y avait de cela mille lunes, s'amusantun jour a plonger pour pécher des tortues, était arrivé, à la poursuite de sa proie, dans cette môme caverne où ils se trouvaient en ce moment; comment, plus tard, au milieu d'une guerre sanglante, il y abrita une jeune captive, une ennemie adorée, lille d'un père ennemi de sa tribu, et dont on n'avait sauvé la vie que pour la condamner à l'esclavage; comment, quand la tempête de la guerre fut calmée, il conduisit sa nation insulaire à l'endroit où les flots couvrent de leur ombre verdàlre l'entrée de la caverne, puis plongea, — selon toute apparence, pour ne plus revenir; comment ses compagnons étonnés, immobiles dans leurs pirogues, le crurent insensé, ou devenu la proie du bleu requin ; comment, pleins de tristesse, ils firent en ramant le tour du rocher environné par les ondes, puis s'arrêtèrent et se reposèrent sur leurs rames, lorsque tout à coup ils virent s'élever du sein des vagues une déesse, — telle du moins elle leur parut dans leur crainte respectueuse, et à ses côtés leur compagnon glorieux et fier de la néréide, sa fiancée; comment, quand ce mystère eut élé expliqué, le jeune couple fut ramené en triomphe au rivage, au bruit des conques et des acclamations joyeuses; comment ils vécurent en joie et moururent en paix. Et pourquoi n'en serait-il pas de même de Torquii et de sa fiancée ? Je n'entreprendrai pas de dire les ravissantes caresses qui, dans cette sauvage retraite, suivirent ce récit; pour eux, dans celte caverne, tout était amour, bien qu'ils fussent ensevelis dans une tombe plus profonde que celle où Abeilard, après vingt ans de mort, ouvrit les bras pour recevoir le corps d'IIéloïsc descendu dans leur caveau nuptial , et pressa sur son cœur ranimé les restes adorés de son amante Au dehors, les vagues murmuraient autour de leur couche : ils ne faisaient pas plus attention à leur mugissement que s'ils eussent été

privés de vie; au dedans, leurs cœurs étaient toute leur harmonie, formée des murmures entrecoupés de l'amour, et de ses soupirs plus entrecoupés encore.

Et ces hommes, causes et victimes avec eux de la calamité qui les exilait dans les profondeurs de ce rocher, où étaient-ils? Ils fuyaient sur les flots pour sauver leurs jours; ils demandaient au ciel le refuge que leur déniaient les hommes. Ils avaient vogué dans une autre direction, — mais où? La vague qui les portait portait aussi leurs ennemis, qui, désappointés dans leur première chasse, se remirent avec une nouvelle ardeur à la poursuite de Christian. La colère ajoutant à leur impatience, ils redoublèrent d'efforts, comme des vautours a qui une première proie a échappé. Les fugitifs se virent bientôt gagnés de vitesse, et il ne leur resta plus qu'à chercher leur salut sur quelque roc inaccessible ou dans quelque anse écartée ; ils se dirigèrent vers le premier rocher qu'ils virent pour y donner à la terre un dernier regard, comme victimes, ou mourir les armes a la, main; ils renvoyèrent les insulaires et leur canot; ceux-ci offraient de combattre pour eux jusqu'à la fin, malgré l'infériorité de leur nombre; mais Christian exigea qu'ils regagnassent leur île, et ne se sacrifiassent pas sans utilité; car que pouvaient la lance et l'arc du Sauvage contre les armes qui allaient être employées en cette occasion ?

Ils débarquèrent sur un espace étroit et sauvage, qui ne portait guère que l'empreinte des pas de la Nature, préparèrent leurs armes ; et avec ce regard sombre , farouche et déterminé de l'homme réduit à sa dernière extrémité, alors qu'il a dit adieu à l'espérance,, qu'il ne lui reste môme plus celle de la gloire pour fortifier son courage contre la perspective de la mort ou de la captivité, — ils attendirent l'ennemi , ces trois combattants , comme autrefois les trois cents qui rougirent les Thermopylcs d'un sang sacré. Mais, hélas ! quelle différence entre les uns et les autres ! c'est la cause qui fait tout, qui dégrade ou sanctifie le courage dans

l'île. CHANT IV 4hl

sa chute. Au-dessus de leur tête nulle gloire éternelle , intense, ne brillait à travers les nuages de la mort et ne les appelait à elle; point de patrie reconnaissante qui, leur souriant à travers ses pleurs, entonnera un hymne de louanges que dix siècles continueront ; les yeux d'une nation ne se fixeront pas sur leurs tombes ; nul héros ne leur enviera leur monument. Avec quelque bravoure que leur sang fût versé, leur vie était infâme, et N leur crime formera leur épitaphe. Et tout cela, ils le savaient et le sentaient, celui-la du moins, chef de la bande qui lui devait sa ruine; né peut-être pour de meilleurs deslins, il avait joué sa vie sur des chances qui allaient se décider; maintenant les dés allaient être jetés, et toutes les probabilités étaient en faveur de sa chute, et quelle chute! Néanmoins il faisait face au danger, impassible comme un fragment du rocher où il s'était posté, et sur lequel il appuyait le canon de son fusil mis en joue, sombre comme un nuage noir devant le soleil.

Page 1