L ILE. CHANT IV
jeta un regard en arrière, ferma le poing, frappa dans un dernier mouvement de rage la terre qu'il allait quitter, puis se précipita : le roc reçut sur sa base son corps brisé comme du verre, n'offrant plus qu'une masse de sang sans un lambeau dont pût se repaître l'oiseau des mers ou le ver; une touffe do cheveux blonds entremêlée d'herbes et de sang, voilk tout ce qui resta de ses crimes et de lui; quelques fragments de ses armes (jusqu'au dernier moment sa main les avait retenues avec force) brillaient encore à quelque dislance, — dispersés ça et lket destinés k se rouiller sous la rosée et l'écume des vagues. Hormis cela il ne restait plus rien, sauf une vie mal employée, et une àme! — mais qui peut affirmer où elle est allée ? C'est k nous a porter les morls, non k les juger; et ceux qui vouent les autres à l'enfer en prennent eux-mêmes la route ; k moins qu'k ces farouches distributeurs des peines éternelles, Dieu ne pardonne leur mauvais cœur en faveur de l'état plus déplorable encore de leur cervelle.
Xllî.
Le combat était terminé ! tout avait disparu ou était pris; tout était ou fugitif, ou captif, ou mort. Enchaînés sur ce même tillac où naguère, équipage courageux, ils figuraient avec honneur, étaient le petit nombre de ceux qui avaient survécu au combat livré dans l'île ; mais le dernier rocher n'avait laissé aux mains des vainqueurs aucune dépouille vivante. Ils gisaient glacés et baignés dans leur sang k l'endroit où ils avaient succombé. Les oiseaux de mer accourus des flots voisins vinrent tournoyer au-dessus d'eux, agitant leurs ailes humides, et leur donnant pour hymne funèbre le concert discordant de leurs cris affamés. Mais plus bas, la vague, dans son éternelle indifférence, continua k onduler insouciante et tranquille; les dauphins continuèrent k se jouer k sa surface, l'oiseau volant k s'élancer vers le solefl, jusqu'à ce que, monté k une faible hauteur, son aile desséchée l'obligeât k redescendre pour s'humecter et reprendre un nouvel essor.
L'aurore avait paru ; Neuha, s'élant, à la pointe du jour, élevée légèrement au-dessus de l'eau pour voir les rayons du soleil naissant, et épier si personne ne s'approchait de la retraite amphibie où était caché son amant, aperçut h quelque distance une voile ; ses plis ondulèrent, puis elle se gonfla, puis présenta au souffle de la brise sa large toile courbée en voûte. Le cœur de Neuha commença a battre de crainte, la respiration à lui manquer, dans le doute où elle était de la direction qu'allait prendre le navire. Mais non ! il ne s'approcha pas; elle le vit s'éloigner de la baie, et son ombre décroître rapidement dans le lointain. Elle essuya ses yeux humide3 de l'écume des flots, et regarda de nouveau comme pour chercher un arc-en-ciel à l'horizon. Elle aperçut le navire déjà bien loin ; il diminua, ne parut bientôt que comme un point noir, — - puis disparut. Tout était océan, tout était joie! Elle plongea, et alla dans la grotte appeler son amant, lui dit tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle espérait, et tout ce que l'amour heureux voyait dans le passé et l'avenir; elle reprit sa route humide; Torquil suivit avec joie sur la vaste mer sa bondissante néréide; ils firent à la nage le tour du rocher, pour remonter dans leur pirogue. La veille, lorsque les étrangers les avaient poursuivis, Neuha avait laissé son esquif flottant sans rames à la merci des flots ; mais après leur départ, elle avait été le reprendre, l'avait ramené et caché dans une embrasure du rocher, où maintenant ils le trouvèrent, et jamais ne vogua sur l'Océan plus d'amour et de joie que n'en porta en ce moment cette fragile nacelle.
Ils revirent leur rivage bien-aimé, que ne souillait plus rien d'ennemi ; sur les flots, plus de navire menaçant, de prison flottante : — tout était espérance et joie du foyer ! D'innombrables pirogues couvrirent la baie et ramenèrent les deux amants au son des conques marines; les chefs vinrent les recevoir, la population accourut, et salua Torquil comme un fils retrouvé; les femmes entourèrent Neuha,
l'île. — NOTES. 461
l'embrassèrent et lui demandèrent jusqu'où on les avait poursuivis, comment ils avaient échappé. Elle leur raconta tout; une acclamation unanime frappa les airs, et depuis ce temps une nouvelle tradition donna au sanctuaire qui les avait abrités le nom de « caverne de Neuha. » Cent feux allumés sur les hauteurs illuminèrent les ténèbres de la nuit, et éclairèrent la féte générale en l'honneur de leur hôte, rendu à la paix et au plaisir si chèrement achetés ; et celte nuit fut suivie d'heureux jours, tels qu'un monde enfant peut seul en offrir encore.
NOTES
l L'Ile fut écrite à Gènes au commencement de Tannée 4823, et publiée dans le mois de juin.
* Quelques heures avant la révolte, ma position était on ne peut meilleure; j'avais un vaisseau dans l'ordre le plus parfait, abondamment fourni de tout ce qui pouvait être nécessaire en munitions et en provisions; le but de mon voyage était atteint et les deux tiers de ma mission étaient déjà remplis, et ce qui restait à faire s'annonçait sous les ph£ heureux auspices. Bligb.
8 Les femmes d'Oialti sont belles, douces, agréables dans leurs manières et leur conversation, douées d'une grande sensibilité et suffisamment coquettes pour se faire admirer et aimer. Les chefs étaient tellement bien disposés à notre égard qu'ils voulaient nous forcer à rester parmi eux et nous promettaient de grands biens. Doit-on s'étonner qu'une bande de matelots, sans aucun lien de famille, se soit fixée là ou se présentait une si belle occasion, au milieu de l'abondance, dans une des plus belles îles du monde, où il n'est nul besoin de travailler, et où les douceurs de la paresse sont au-delà de toute idée ? Blich.
* Un peu avant le lever du soleil, lorsque j'étais endormi, M. Christian, le maître armurier, le lieutenant des canonniers, et Thomas Burkitt, matelot, entrèrent dans ma cabine, se saisirent de moi et me lièrent les mains derrière le dos avec une corde, me menaçant de me tuer à l'instant si je parlais ou si je faisais le moindre bruit. Néanmoins je criai au secours aussi fort que je le pu3; mais ce fut inutilement. Les officiers, qui n'étaient pas complices de la révolte, étaient gardés par des sentinelles placées à leur porte ; à la mienne se tenaient trois hommes, outre les quatre du dedans; tous, excepté Christian, avaient des mousquets et des baïonnettes; lui n'avait qu'uu coutelas. Je fus tiré hors de mon lit, et amené sur le pont, en chemise. Lorsque je demandai les motifs d'une telle violence, on me répondit de me taire. On ordonna au bosseman de mettre la chaloupe à la mer, en le menaçant, s'il ne se dépêchait pas, de prendre
soin (te lui. La chaloupe fut lancée, et MM. Heyward et Hallet, tous' deux
aspirants, et M. Samuel, le ministre, reçurent l'ordre de dcscondre dedans. Je demandai le motif d'un pareil ordre, et je cherchai à persuader à ceux qui m'entouraient de ne pas persister dans de pareils actes de violence; mais mes représentations étaient sans effet, et je n'obtenais d'autres réponses que : « Retenez votre langue, ou vous êtes mort à l'instant. » Bligh.
• On permit au bosseman et aux matelots qui devaient partir dans la chaloupe, d'emporter du fil, des canevas, des lignes, des cordages, vingthuit barriques d'eau; on donna à M. Samuel cent cinquante livres de pain, une petite quantité de rhum et de vin, et aussi un cercle et un compas. Bligh.
• Les mutins ayant forcé leurs compagnons k partir dans la chaloupe, Christian ordonna qu'on servit une ration d'eau-de-vie à tous les gens de sa troupe. Bligh.
7 11 paraît que c'est le docteur Johnson qui donnait cette prééminence au cognac. « On lui conseilla, » dit Bosswell, « de prendre un verre de clairet. Il branla la tète et dit : « Le bordeaux est la liqueur des enfants, le porter celle des hommes; mais celui qui veut devenir un héros doit boire de l'eau-dc-vie. * Bosswell, éd. Croker, t. IV, p. 252.
• Mab ou Titania, l'épouse d'Obéron. JV. du Trad.
9 Isaac Martin avait le désir de me secourir, et au moment ou il approcha la gourde de mes lèvres entièrement desséchées, nous exprimâmes nos sentiments mutuels par des regards ; mais on s'en aperçut, et il fut éloigné. 11 descendit alors dans la chaloupe, mais il fut forcé de remonter. Bligh.
»© Christian dit alors :« Venez , capitaine Bligh; vos officiers et vos hommes sont maintenant dans la chaloupe, et vous devez aller avec eux; si vous cherchez à faire la moindre résistance, vous serez à l'instant mis à mort» : et sans plus de cérémonie, je fus descendu dans la chaloupe par une bande de scélérats armés. On nous jeta quelques pièces de porc et quatre coutelas. Après être restés quelque temps le jouet de ces misérables et le but de leurs plaisanteries, nous fûmes poussés en pleine mer. Dix-huit personnes étaient avec moi dans la chaloupe ; lorsque nous fûmes éloignés, nous entendimes les mutins s'écrier à plusieurs reprises « Huzza pour Otaïti ! » Christian, leur chef, était d'une famille respectable du nord de l'Angleterre; lorsqu'il me poussait hors du vaisseau, je lui demandai si c'était là une manière de me prouver sa reconnaissance pour les témoignages d'amitié qu'il avait reçus ae moi. Cette question le troubla, et il répondit avec beaucoup d'émotion : « Capitaine Bligh, c'est une fatalité ; je suis dans l'enfer. » Bligh.
11 Le célèbre arbre à paiu, que le capitaine Bligh avait entrepris de transplanter.
»* Le vaisseau sur lequel Jason s'embarqua pour conquérir la toison d'or.
« Les trois premières sections sont tirées d'une chanson des insulaires
l'île. — NOTES. 403
de Tonga. Mariner en a donné une traduction en prose. Toubonaï ne fait point cependant partie de ce groupe d'îles; mais ce fut une de celles ou Christian et ses camarades cherchèrent un refuge. J'ai changé et ajouté, tout en conservant autant que possible l'original. D.
>* « Georges Stewart était,»» dit Bligh,« un jeune homme d'une bonne famille des Orkneys. Nous avions été si bien reçus par sa famille au retour de mon voyage, en 4780, que, sur cette seule garantie, je fus enchanté de le prendre avec moi ; outré cette recommandation, il était bon matelot et avait un excellente réputation. »
* 5 Le vaisseau du désert. Tel est le nom pittoresque que les Orientaux donnent au chameau ou au dromadaire, et qu'ils méritent, le premier par sa patience, le second par sa docilité.
»• « Lucullus, pour qui la frugalité ne manquait pas de charme, mangeait des navets rôtis dans sa ferme Sabine. » Pope.
* 7 Le consul Néron, qui fit cette marche admirable au moyen de laquelle il trompa Annibal et dé6t Asdrubal. C'est un fait d'armes presque inouï dans les annales militaires. La première nouvelle qu'Annibal eut de son retour fut la tète d' Asdrubal qui vint tomber à ses pieds. A cette vue, le Carthaginois s'écria avec un soupir, — que « désormais Rome était la maîtresse du monde.» Ainsi c'est à cette victoire que Rome dut son élévation; mais l'infamie qui s'attache à ce nom a éclipsé la gloire de celui qui le porta le premier. Quand on prononce le nom de Néron, qui est-ce qui pense au consul ? Ainsi vont les choses de ce monde. B.
18 Quartier de Londres habité en grande partie par les familles des mar telots. N. du Trad.
19 L'une des principales rues de Londres. N. du Trad.
*o La joviale mais grossière cérémonie du baptême du passage de la ligne a été si souvent décrite qu'il suffit de la rappeler.
«i Ses culottes. C'est qu'en effet on évite, en anglais, ce mot et beaucoup d'autres réputés peu décents. N. du Trad.
** La tradition rapporte que, lorsque le corps d'Héloïse fut descendu dans le tombeau d'Abeilard, qui avait été enterré vingt ans auparavant, ce dernier ouvrit les bras pour le recevoir.