FRAGMENT D’UNE ÉPJTRE A THOMAS MOORE
« Que disais-je? » — Mais je n’ajouterai pas une syllabe de plus en prose; je suis votre homme « sur tous les tons, # cher Tora ; — en avant donc ! aventurons-nous à la nage, sur le fleuve du vieux Temps, soutenus par ces vessies boursouflées qu’on appelle rimes. Si notre poids les fait crever, et si nous allons à fond, nous nous noierons du moins dans un bourbier respectable, où avant nous se sont noyés en foule les plongeurs du Pathos, où dort le dernier poëme de Soulhey; véritable suicide de cet insensé, qui, à moitié ivre de son vin muscat, s’avisa de sortir de son trou, et fit naufrage en eau calme , chantant « gloire à Dieu » en stances lourdes et tout à fait neuves, telles que depuis Sternhold on n’en a jamais vu.
Les journaux vous ont sans doute appris tout le tapage, les fêtes et le fracas qu’on a fait pour l’arrivée de ces Russes; ils vous ont dit la suite de sa majesté, depuis le cocher jusqu’à l’hetman. La semaine dernière je l’ai vu à deux bals et à une soirée ; pour un prince, je l’ai trouvé un peu trop gaillard. Vous savez qu’on nous a habitués à des grâces tout à fait différentes.
J’avoue que l’air du czar m’a semblé avoir plus de vivacité et d’éclat ; mais en fait de favoris il est pauvrement partagé. Il était en habit bleu, sans crachat, en culotte de Casimir,
et valsait avec la Jersey qui , plus ravissante que jamais, ^paraissait, comme toutes les personnes invitées, charmée de la présence de sa majesté.
Juin! &I4.
ÊPITRE DE CONDOLÉANCE A SARA, COMTESSE DE JERSEY, SCR CE QUE LE PRINCE RÉCENT AVAIT RENVOYÉ SON PORTRAIT A MISTRISS MEE*.
Quand l’orgueilleux triomphe du maître impérial à qui Rome esclave obéissait tout en l’abliorrant, offrit aux regards de la foule les bustes glorieux des sages et des héros, pendant que passait Le cortège, dan» toute cette pompe qu’admirait-on de plus? Qui imprimait l’admiration sur tous les visages ? La pensée de Brulus, — car son image n’était pas là! son absence faisait sa gloire; — cette absence gravait sans mélange son souvenir dans les regrets de tous, et consacrait son nom d’une manière plus durable que n’eût pu faire une statue colossale d’or massif.
De même, belle Jersey, si notre avide regard, dans un étonnement muet et vain, cherche tes traits au milieu de tous ces charmes reproduits par le pinceau et dont la beauté eût effacé l’éclat; si ce présomptueux vieillard, digne héritier du trône et de l’esprit de son père, si ses yeux corrompus et son cœur flétri ont pu consentir à se séparer de ta douce image, h lui la honte de cette absence de goût ! à nous la douleur de contempler cette phalange de beautés sans son chef! Toutefois, une pensée égoïste nous console : nous perdons le portrait, mais nous gardons nos cœurs.
Que nous offriront maintenant les voûtes de sa galerie? un jardin où se trouvent toutes les fleurs, — hormis la rose ; — une fontaine h laquelle il ne manque que son onde limpide; une nuit où brillent toutes les étoiles, excepté l’astre de Diane; toutes ces beautés présentes, nous ne les verrons pas ; nos regards s’en détourneront pour rêver h toi, et s’arrêteront plus longtemps sur cette image évoquée par la
POÉSIES DIVERSES. 2ÜÎ5
mémoire, que sur lous ces portraits qu’il présente vainement à notre suffrage.
Puisse l’éclat de ton midi briller longtemps encore, et puisscs-tu conserver tout ce que la vertu demande d’hommages : les belles formes de la jeunesse, — la grâce dm visage, — les yeux qui portent la vie et la joie, — le regard empreint de sérénité , les tresses brillantes de ces cheveux noirs qui ombragent sans le cacher un front plus que beau, ce coup d’œil qui nous subjugue, et celte animation magique répandue sur toi, qui ne permet pas à nos yeux de se reposer, mais les oblige à regarder de nouveau, et les récompense sans cesse par la découverte de nouveaux charmes ! Ils n’ont point diminué, ils sont toujours aussi brillants, bien que leur éclat soit trop éblouissant pour la vue d’un vieil insensé; il te faut attendre que tous tes charmes soient partis si tu veux plaire au cœur vil qui ne plaît h personne, — à ce froid libertin dont le regard envieux et blasé a passé devant ton portrait sans paraître le voir, qui a cherché dans son étroite cervelle le moyen de manifester tout à la fois sa haine pour la beauté de la Liberté et pour la tienne.
Août 1814.