SI JE POUVAIS REMONTER LE FLEUVE DE MES ANS
Si je pouvais remonter le fleuve de mes ans jusqu’à la première source de nos sourires et de nos larmes, je ne voudrais
pas recommencer le cours des heures, et voguer de nouveau enlre des rives minées par les eaux et des fleurs desséchées; je le laisserais couler comme il fait maintenant, et se perdre dans la foule des ondes inconnues.
Qu’est-ce que la mort? — le repos du cœur? le tout dont nous faisons partie? car la vie n’est qu’une vision, — il n’y a de vie pour moi que ce que je vois des êtres vivants ; et cela étant,— les absents sont les morts qui viennent troubler notre tranquillité, étendre autour de nous un lugubre linceul, et mêler de douloureux souvenirs a nos heures de repos.
Les absents sont les morts, — car eux, ils sont froids, et ne peuvent plus redevenir ce que nous les avons vus ; et ils sont changés et tristes, — ou si ceux qu’on n’oublie point n’ont pas tout oublié, puisqu’ils sont séparés de nous, — qu’importe qu’il y ait entre nous une barrière de terre ou d’eau ? c’est peut-être l’une et l’autre, mais celle séparation doit un jour cesser dans l’union sombre de l’insensible poussière.
Les habitants souterrains de notre globe ne sont-ils que la décomposition informe de millions d’hommes redevenus argile, que les cendres de milliers de siècles semées partout où l’homme a porté ou portera ses pas? ou bien habitent-ils leurs cités silencieuses, chacun dans sa cellule solitaire? ont-ils leur langue à eux, et le sentiment d’une existence dépourvue de souffle, — sombre et intense, comme Minuit dans sa solitude ? — O terre ! où sont ceux qui ne sont plus? — Et pourquoi sont-ils nés ? Les morts sont tes héritiers, — et nous, nous ne sommes que des bulles d’air à ta surface; et la clef de les profondeurs est dans la tombe, celle porto d’ébène de ta caverne peuplée, où je voudrais errer en esprit, et contempler nos éléments transformés en des choses sans nom, et pénétrer de mystérieuses merveilles, et explorer l’essence des grandes âmes qui ne sont plus
Diodati, juillet <810,