‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 146 sur 201 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

O toi dont la Grèce divinisa la naissance, Muse, fille de l’imagination capricieuse du poêle, tant de lyres maladroites ont depuis peu déshonoré ton nom sur la terre, que la mienne n’ose pas l’invoquer sur ta sainte colline ; et cependant j’ai erré sur les bords de ta source vantée; j’ai soupiré sur les antiques ruines de Delphes et son autel désert, où l’on n’entend d’autre bruit que le faible murmure de ton onde ; ma lyre n’ira point réveiller les neuf Sœurs pour orner un poëme aussi simple, un chant aussi humble que le mien.

Jadis en Albion vivait un jeune homme pour qui la vertu était sans attrait; il passait le jour dans les désordres les plus honteux, et affligeait les oreilles dé la Nuit des éclats de sa gaieté scandaleuse. S’il faut le dire, c’était un eflronlé libertin, s'adonnant outre mesure aux orgies et aux profanes joies; peu d’objets ici-bas avaient lo don de lui plaire, à

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l’exccplion des concubines, des compagnies charnelles, des mauvais sujets de haut et bas étage.

Il avait nom Childe-ÏIarold; mais d’où venait ce nom, quel était son lignage, c’est ce qu’il ne me convient pas de dire; il suffit qu’on sache qu’il était d’illustre race, et que ses ancêtres lui avaient légué plus d’un souvenir glorieux; mais il ne faut qu’une tache pour souiller un nom, quelle que soit son illustration antique : ni tout ce que l’art héraldique évoque de la poussière du cercueil , ni la prose fleurie , ni les mensonges d’un vers adulateur , ne peuvent décorer des actions coupables ou sanctifier un crime.

Childe-Harold tourbillonnait gaiement au soleil du jeune âge, comme toute autre mouche aurait pu faire, ne soupçonnant même pas qu’avant la fin de sa courte journée il suffirait d’un souffle de l’adversité pour glacer toute sa joie. Mais longtemps avant d’avoir parcouru le tiers de sa course, Cliilde éprouva pire que l’adversité; il ressentit le dégoût de la satiété : dès lors le séjour de son pays natal lui devint insupportable, et plus solitaire que la triste cellule d’un ermite.

Car il avait parcouru le long labyrinthe du péché, et n’avait point réparé les maux qu’il avait causés; ses soupirs avaient été adressés à plusieurs, bien qu’il n’en aimât qu’une seule ; et celle bicn-aimée, hélas ! ne pouvait jamais lui appartenir ! heureuse d’échapper à celui dont les embrassements eussent souillé la chasteté même, qui bientôt eût abandonné ses charmes pour des plaisirs vulgaires, eût gaspillé sa fortune pour soutenir sa prodigalité, et n’eût jamais daigné goûter le calme de la paix domestique.

Or, Childe-Harold se sentait le cœur affadi, et ne demandait qu’à s’éloigner de ses compagnons de débauche; on dit que parfois une larme était près de lui échapper, mais T. i. 19

l’orgueil venait soudain la glacer dans scs yeux. Il se promenait solitaire, triste et rêveur, résolu de quitter son pays natal et de visiter les climats brûlants par delà les mers. Rassasié de plaisirs, il invoquait presque l’infortune, et pour changer de théâtre, il fût volontiers descendu au séjour des ombres.

Childe-IIarold partit du manoir de ses pères; c’était un vaste et vénérable édifice , si vieux qu’il semblait près de s’écrouler; mais ses voûtes massives étaient solides encore. Monastique retraite condamnée aux plus vils usages ! dans ce lieu dont la superstition avait fait son repaire, on voyait chanter et sourire des filles de Paphos; les moines eussent pu croire que leur temps était revenu , si les vieilles traditions disent vrai et ne calomnient pas ces saints person- , nages.

Parfois, néanmoins, au milieu des plus bruyants transports de sa gaieté, d’étranges angoisses se trahissaient sur le front d’Harold, comme si sa conscience eût été troublée du souvenir de quelque mortelle haine ou de quelque passion déçue; mais c’est ce que tout le monde ignorait, ce que personne ne se souciait de savoir; car son âme n’était pas de celles qui, naïves et sans art, se soulagent en épanchant leur douleur; et, quels que fussent les chagrins qui l’oppressaient. il ne demandait des consolations ni à l’amitié ni aux consens de personne.

Et nul ne l’aimait de ceux qu’il faisait venir de près et de loin pour les débauches de sa table et de sou boudoir, flatteurs au milieu des fêles, parasites sans cœur h la table du festin. Non, personne ne l’aimait, pas même ses maîtresses; mais la Femme n’a souci que de la pompe et de la puissance, et l’Amour ne se plaît qu’aux lieux où ces biens se rencontrent. L’éclat attire les femmes comme les papillons, et Plulus réussit où échoueraient des séraphins.

Chiîde— Harold avait une mère ; il ne l’avait point oubliée, niais il évita de lui faire ses adieux; il avait une sœur qu'il aimait, mais il ne la vit point avant d’entreprendre son douloureux pèlerinage; s’il avait des amis, il ne prit congé d’aucun d’eux. N’allez pas croire toutefois que son cœur ût d’acier ; vous qui savez ce que c’est que d’affectionner un petit nombre d’objets chéris, vous comprenez que ces adicux-là ne font que briser les cœurs qu'ils voudraient soulager.

Sa maison, ses foyers, son héritage, ses domaines, les beautés souriantes qui faisaient ses délices, dont les grands yeux bleus, la blonde chevelure, les mains de neige auraient ébranlé la sainteté d’un anachorète, et avaient longtemps nourri l’appétit de ses jeunes désirs; sa coupe pleine jusqu’aux bords des vins les plus rares, et tout ce que le luxe peut offrir d’attrayant, il quitta tout cela sans regret, pour franchir l’Océan, parcourir les rives musulmanes et passer l’équateur *.

Un vent favorable vint enfler les voiles, comme charmé de l’emporter loin de sa terre natale; il vit les blancs rochers décroître rapidement h ses regards et se confondre bientôt avec leur ceinture d’écume; et alors peut-être il se repentit d’avoir voulu voyager; mais celte pensée silencieuse resta renfermée dans son sein, et pas une plainte n’échappa à ses lèvres pendant qu’autour de lui d’autres se prenaient h gémir et exhalaient aux vents de lâches douleurs.

Mais au moment où le soleil se plongeait dans l’Océan, il saisit sa harpe, dont il savait parfois tirer des mélodies que nul ne lui avait apprises, quand il croyait n’êtrc écouté d’aucune oreille étrangère. Il promena donc ses doigts sur ses cordes sonores pour préluder à ses chants au milieu du sombre crépuscule. Pendant que fuyait le navire aux

blanches ailes, et que le rivage s’éloignait h sa vue, il fit entendre aux vagues ce chant d’adieu ;

Adieu donc, mon pays natal I Ton rivage à ma vue expire.

Le flot mugit, le vent soupire;

J’entends la mouette au’ cri fatal.

Ce soleil aux clartés fécondes,

Nous suivons sa trace de feu ;

Son char disparaît sous les ondes ;

O mon pays natal, adieu 1

Demain ses rayons immortels Rallumeront une autre aurore ;

Cieux et mers me riront encore,

Mais non plus les champs paternels.

Solitaire est ma salie antique ;

A mon foyer s’assied le deuil ;

L’herbe croît sur le mur gothique,

Et mes chiens hurlent sur le seuil.

Mon petit page, approche-toi*!

Pourquoi ces pleurs sur ton visage?

De ces vagues crains-tu la rage?

Le vent cause-t-il ton effroi ?

Bannis des terreurs inutiles;

Le navire est rapide et sûr.

Et nos faucons sont moins agiles Quand des cieux ils fendent l’uzur.

—Non, ces flots ne me font point peur. ,

Que me fait le vent qui résonne ?

Mais que mon seigneur ne s’étonno i Si j’ai de la tristesse au cœur * ; \

, Pour vous j’ai quitté mon vieux père, \

, Et ma mère que j’aime tant.

Je n’ai d’amis que vous sur terre,

Et celui qui là-haut m’entend.

Pour mon père quel triste jour!

11 m’a béni sans plainte amère;

Mais combien va gémir ma mère , Jusqu’au moment de mon retour!

—Mon petit page, allons, silence!

La douleur te sied bien ; et moi,

Moi, si j’avais ton innocence,

Va, je pleurerais comme toi*.

LE PÈLERINAGE DE CIIILDE-IIAROLD. CH. I. 293 Approche, mon bon serviteur ®;

Quelle pâleur est sur ta face !

Est-ce la brise qui te glace?

Ou l’ennemi te fait-il peur?

— Non, non, ce n’est pas l'épouvante,

Sir Childe, qui me fait pâlir;

Mais je songe à ma femme absente,

Et je sens mon cœur défaillir.

Au bord du lac, près du manoir,

Habitent mes Sis et leur mère.

Quand ils demanderont leur père Que répondra-t-elle ce soir'?

—Bon serviteur, allons, silence!

Je ne blâme point tes ennuis;

Moi, je vis dans rindifTéreuce,

Et c’est en riant que je fuis.

Maîtresse ou femme, qui voudra En croire des soupirs perfides ?

Ces beaux yeux bleus de pleurs humides,

One autre main les séchera.

Nul bien que je regrette au monde. »

Quels périls peuvent m’entourer?

Las! ma douleur la plus profonde,

C’est de n’avoir rien à pleurer.

Me voilà seul et sans effroi,

Océan, sur tes vastes plaines.

Vous, humains, que me font vos peines Quand nul ne s’attendrit sur moi?

Mon chien qui hurle pour son maître,

Un étranger le nourrira;

Alors, que je vienne à paraître,

Et mon chien me dévorera ?.

Vogue, mon rapide vaisseau!

Pends l’onde! vogue à pleine voile!

Oh tu veux porte mon étoile!

Hors le mien, tout pays m’est beau.

Salut, mer! quand loin do tes plages Je ne verrai plus ton flot bleu,

Rcccvez-moi, déserts sauvages!

O mon pays natal, adieu!... ®

Le vaisseau continue it voler sur les ondes, la terre a disparu; les vents sont violents et les nuits sans sommeil

dans la baie de Biscaye. Quatre jours s’écoulent, et le cinquième, voilà qu’on aperçoit de nouveaux rivages, et la joie renaît dans tous les cœurs; voilà la montagne de Cintra qui se déploie aux regards, voilà le Tage qui se précipite dans l’Océan et lui porte le tribut de ses flots dorés; bientôt les pilotes lusitaniens nous abordent , et le navire s’avance entre des rives fertiles où quelques paysans achèvent la moisson.

O Christ! c’est plaisir que de voir combien le ciel a fait pour celte terre de délices ! Que de fruits embaumés couvrent les arbres! Que d’admirables points de vue se prolongent sur les collines ! Mais la main impie de l’homme gâte tous ces dons; et quand le Tout-Puissant saisira son fouet vengeur contre les transgresseurs de ses lois souveraines, son tonnerre allumé par une triple vengeance frappera les hordes dévastatrices du Gaulois , et purgera la terre de ses plus cruels ennemis.

A la première vue, quelles beautés Lisbonne déploie ! Son image se réfléchit dans ce noble fleuve que les poètes gratifient inutilement d’un sable d’or. Aujourd’hui ses flots sont sillonnés par mille navires puissants depuis que l’alliance d’Albion prête son appui protecteur à la Lusitanie; nation gonflée d’ignorance et d’orgueil, qui baise et maudit la main qui s’est armée pour elle afin de la mettre à l’abri de la colère du chef impitoyable des Gaules.

xvu.

Mais lorsqu’on pénètre dans l’intérieur de celte ville, qui brille de loin d’un céleste éclat, on erre plein de douleur au milieu des objets les plus repoussants aux yeux d’un étranger; cabanes et palais sont également malpropres; les habitants croupissent dans la saleté. Nul personnage de haut ou bas étage qui s’occupe de la propreté de ses vêlements ou de son linge; et, fussent-ils attaqués de la plaie d’Égypte, ils n’en donneraient pas pour cela plus de soins à leurs peisonnes, et n’en seraient pas plus émus.

LÇ PÈLERINAGE DE CIULDE-IIAROLD. Cn. I. 29o

Pauvres et vils esclaves! nés pourtant au milieu des plus nobles spectacles! — O nature! pourquoi gaspiller tes merveilles cn faveur de tels hommes 9? Mais voici Cintra qui vous offre son magnifique Éden, suite variée de monts et de vallées ! Ah ! quelle est la plume, quel est le pinceau capable de retracer la moitié seulement de ce que l’œil découvre dans ces sites plus éblouissants pour des regards mortels, que ceux qu’a décrits le poëte qui le premier ouvrit au monde étonné les portes de l’Élysée ?

Les rochers affreux que surmonte un couvent suspendu en l’air, les lièges blancs qui garnissent les pentes escarpées, la mousse des montagnes brunie par un ciel dévorant, la profonde vallée dont les arbrisseaux pleurent l’absence du soleil, le tendre azur de la mer sans rides, l’orange dont l’or brille au milieu du plus beau vert, les torrents qui bondissent du haut des rocs dans les vallons, là-haut des vignes, là-bas des saules, tout cela réuni forme un spectacle plein de magnificence et de variété.

Puis, gravissez lentement le sentier sinueux ; tournez fréquemment la tête pour jeter un coup d’œil derrière vous et découvrir d’un point de vue plus élevé de nouvelles beautés dans le paysage ; arrêtez-vous au couvent de « Notre-Damedes-Douleurs, » où des moines sobres montrent à l’étranger leurs petites reliques et lui content des légendes : ici ont été châtiés des impies ; dans celte profonde caverne Honorius habita longtemps, dans l’espoir de mériter le ciel, en se faisant ici-bas un enfer.

Çà et là, en franchissant des précipices, remarquez ces grossières croix de bois qui bordent le sentier ; ne croyez pas que ce soit la dévotion qui les ait mises là, ce sont les monuments fragiles de quelque assassinat; car là où une victime est tombée en poussant un cri sous le poignard d’un meurtrier, on élève une croix formée de deux lattes vermoulues;

les bosquets et les vallons en offrent des milliers sur celte terre sanguinaire, où la vie de l’homme n’est pas assurée par les lois 10

Sur le penchant des collines ou dans le sein des vallées, on voit des châteaux où des rois ont fait autrefois leur demeure ; mais aujourd’hui ces solitudes n’ont d’habitants que les fleurs sauvages qui croissent alentour. Pourtant on y découvre encore des traces d’une antique splendeur. Là s’élève le beau « palais du prince : » c’est là aussi, Vatheck11, fils opulent de l’Angleterre, que lu le bâtis un paradis, oubliant que lorsque la richesse capricieuse a épuisé tous les efforts de sa puissance, la douce paix fuit toujours les pièges de la volupté.

C’est ici que tu habitais, c’est là que tu projetais les plaisirs, sous la crête toujours belle de celte montagne; mais aujourd’hui, comme si c’était un séjour fatal, ton palais enchanté est aussi solitaire que loi! C’est à travers de grandes herbes parasites qu’on arrive à tes salles désertes, à tes portiques ouverts; leçon nouvelle, pour le cœur de celui qui pense, de la vanité des terrestres plaisirs, dont il ne reste bientôt que des débris quand les flots inexorables du Temps ont passé par là !

Voilà ce palais où des chefs se sont assemblés ’* naguère! Oh! que sa vue est déplaisante aux regards d’un Anglais! Là siège, en robe de parchemin, un petit démon moqueur, coiffé du chapeau de la Folie en guise de diadème ; il porte pendus à son côté un sceau et un noir rouleau où brillent des noms connus dans la chevalerie, et un grand nombre de signatures que le scélérat montre du doigt en riant à cœur joie.

Ce nain d’enfer s’appelle Convention; c’est lui qui dupa les chevaliers réunis dans le palais de Marialva : il les priva de leur cervelle, si toutefois ils en avaient une, et changea

LE TÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. CH. I. 2'J7 en tristesse la fausse joie d’une nation. Ici, la Sottise foula aux pieds le panache du vainqueur, et la Politique reconquit ce que les armes avaient perdu. Que les lauriers croissent en vain pour des chefs tels que les nôtres! Malheur, non aux vaincus, mais aux vainqueurs, depuis que la victoire, prise pour dupe, laisse flétrir ses palmes sur les côtes de la Lusitanie!

Depuis la réunion de ce belliqueux synode, ô Cintra ! ton nom fait pâlir la Bretagne; en l’entendaut, nos ministres se dépitent, et rougiraient môme de honte, s’ils pouvaient rougir. Que dira la postérité d’un pareil acte? Les nations ne se moqueront-elles pas de nous, en voyant nos guerriers dépouillés de leur gloire par des ennemis battus sur le champ de bataille, et diplomatiquement vainqueurs? Le mépris ne nous montrera-t-il pas au doigt dans l’avenir?

Ainsi pensait Harold, tout en gravissant silencieusement les montagnes. Ces sites étaient beaux, et pourtant il lui tardait de fuir, plus mobile que l’hirondelle dans les airs : toutefois il y apprit h faire quelques réflexions morales, car il se livrait parfois h la méditation, et la voix intérieure de sa raison lui disait tout bas de mépriser son jeune âge, consumé en caprices insensés ; mais en regardant la vérité, ses yeux blessés s’obscurcissaient.

A cheval ! h cheval 13 ! Il quitte, il quitte pour jamais un séjour de paix déjà doux h son âme; il sort de sa rôvçrie, mais ce n’est ni la femme ni le vin qu’il recherche maintenant. Il va, sans savoir encore où il terminera son pèlerinage; bien des tableaux variés devront passer sous ses yeux avant que sa soif de voyages soit étanchée, avant qu’il ait calmé son cœur, ou que l’expérience l’ait rendu sage.

Cependant Mafra l’arrêtera un instant. C’est là qu’habitait autrefois la malheureuse reine des Lusitaniens u; on y voyait réunies et l’église et la cour; la messe et les festins se

succédaient à tour de rôle : des courtisans et des moines, singulier mélange! — Mais ici la prostituée de Babylonne15 s’est bâti un palais où elle brille d’une telle splendeur, que les hommes oublient le sang qu’elle a versé, et s'inclinent devant la pompe dont le Crime se décore.

A travers des vallons fertiles , des collines pittoresques (ah! que ne sont-elles habitées par une race d'hommes libres!), parmi des sites délicieux, où partout la vue est charmée, Childe-IIarold dirige ses pas. Que les hommes amis d’un lâche repos regardent les voyages comme une folie, et s’étonnent qu’on déserte son fauteuil pour faire une route fatigante et parcourir de longues, bien longues distances, n’importe! il est doux de respirer l’air des montagnes ; il y a là une source de vie que ne connaîtra jamais l’Indolence.

Les collines blanchissent et décroissent dans le lointain, et des vallées moins riches, moins accidentées, se déroulent aux regards. Aussi loin que la vue peut s’étendre, apparaissent à l’horizon les domaines de l’Espagne, où les bergers font paître ces troupeaux dont la riche toison est si connue de nos commerçants. Ici, il faut que le pasteur s’arme pour défendre ses agneaux. L’Espagne est envahie par un ennemi redoutable; chacun doit se protéger soi-méme, ou subir les maux de la conquête.

Sur la frontière de la Lusitanie et de l’Espagne, sa sœur, que pensez-vous qui sépare les deux Etats rivaux ? Est-ce le Tage qui interpose son onde puissante entre ces deux nations jalouses? ou de sombres montagnes élèvent-elles leurs barrières menaçantes ? ou bien y a-t-il un mur de séparation semblable à la célèbre muraille de la Chine? Point de mur de séparation, point de rochers sourcilleux, point de sierras hautes et sombres semblables à celles qui séparent l’Espagne de la Gaule;

LE PÈLERINAGE DE CUILDE-IIAROLD. CU. I. 29 J

Mais, entre les deux pays, un ruisseau à l’onde argentée se glisse en silence; c’est à peine s’il a un nom, et cependant ses rives verdoyantes servent de barrière à deux royaumes rivaux. Là, le berger, tranquillement appuyé sur sa houlette, regarde d’un œil indifférent cette onde qui coule paisible entre des ennemis acharnés : car ici le paysan est aussi fier que le duc le plus noble, et le laboureur espagnol sait toute la distance qui le sépare de l’esclave lusitanien, vil entre les plus vils w.

xxx iv.

Non loin de cette limite imperceptible, la sombre Guadiana, si renommée dans les anciens romanceros, roule, en murmurant, ses tristes et vastes ondes. Autrefois elle vit s’accumuler sur ses rives d’innombrables légions de Maures et de chevaliers couverts d’éolalantes armures ; là s’arrêtèrent les guerriers les plus agiles; là succombèrent les forts; là roulèrent, confondus dans les flots ensanglantés, le turban du musulman et le casque du chrétien.

O belle Espagne! sol glorieux et romantique! où est cet étendard que déploya Pélage alors que le perfide père de Cava17 appela dans sa patrie les bandes qui teignirent du sang des Goths les eaux de ses montagnes? Où sont ces bannières sanglantes qui, au temps jadis, déployées sur la tête de te3 enfants, flottaient victorieuses au souffle des vents, et refoulèrent enfin les dévastateurs sur leurs propres rives? Oh ! combien dut briller la croix, et le croissant pâlir ! de quels gémissements les mères de la Mauritanie durent faire retentir les échos de l’Afrique !

Tes chants populaires ne sont-ils pas remplis de ces glorieux récits? Et voilà, en effet, la plus grande récompense que peut espérer le héros. Quand le granit tombe en poudre, que les témoignages de l’hisloire viennent à manquer, la complainte d’un paysan supplée aux annales douteuses. Orgueil ! détache tes regards du ciel pour les reporter sur ton

propre domaine ! vois comme la renommée des puissants va se réfugier dans une chanson ! Les livres, les colonnes, les monuments ne peuvent-ils immortaliser ta grandeur? faut-il donc que tu le confies au langage naïf de la tradition quand la flatterie est morte avec toi et que l’histoire te calomnie?

Éveillez-vous, fils de l’Espagne ! éveillez-vous ! aux armes ! c’est la Chevalerie, votre ancienne divinité, qui vous appelle; ^lle ne porte point, comme autrefois, sa lance altérée; elle n’agilc pas dans l’air son panache rouge; elle vole aujourd’hui h travers la fumée des tubes enflammés, et tonne par la voix de l’airain mugissant; à chaque détonation elle s’écrie : « Éveillez-vous! aux armes! » Répondez! sa voix trouvera-t-elle moins d’échos que jadis, quand son chant de guerre retentissait sur les rivages de l’Andalousie

Silence! n’entendez- vous pas résonner la terre sous les pas des coursiers? n’est-cc pas le bruit du combat qui arrive îi votre oreille ? ne voyez-vous pas ceux que frappe le sabre ensanglanté? Courez! courez sauver vos frères avant qu’ils tombent sous les coups des tyrans eide leurs esclaves. L’air est sillonné des feux redoutables du trépas; chaque décharge, répercutée de roc en roc, annonce que des milliers d’hommes ont cessé de vivre. La mort vole sur les ailes d’un aquilon de soufre; le Génie des batailles, rouge de sang, frappe du pied la terre, et les peuples ont ressenti la commotion.

Voyez-vous le Géant debout sur la montagne, étalant au soleil sa sanglante chevelure? Les foudres de la mort étincellent dans ses mains ardentes : son regard brûle tout ce qu’il fixe; ses yeux, tantôt roulant dans leur orbite, tantôt immobiles, lancent au loin des éclairs; et h ses pieds d’airain est couchée la Destruction, observant les calamités qui s’accomplissent : car cette matinée verra le choc de trois nations puissantes, et le sang qui va couler sur ses autels réjouira sa vue.

» LE PÈLERINAGE DE CIIILDE-UAROLD. Cil. I. 301

Par le ciel ! c’est un beau spectacle pour celui qui n’a là ni ami, ni frère, de voir se mêler toutes ces écharpes brillantes, et l’éclat des armes étinceler dans l’air ! Voyez ces limiers de la guerre qui ont quitté leur tanière, allongeant leurs griffes et hurlant pour leur proie; tous prennent part à la chasse ; mais bien peu au triomphe. La part la plus belle sera pour la tombe, et le Carnage, dans sa joie, peut à peinq compter le nombre des combattants.

Trois nations se réunissent pour offrir ce sanglant sacrifice; trois langues élèvent vers Dieu d’étranges prières; trois brillants étendards se déroulent sur le fond azuré du ciel ; les cris sont: France! Espagne! Albion! victoire! L’ennemi, la victime, l'allié généreux qui combat pour tous et combat toujours en vain, se sont donné là rendez-vous — comme s’ils ne pouvaient attendre la mort dans leurs foyers — pour nourrir les corbeaux sur la plaine de Talavera, et fertiliser la terre que chacun d’eux veut conquérir.

C*est là qu’ils pourriront, jouets glorieux de l’Ambition ! Oui, la Gloire élève le gazon qui recouvre leur argile! Vain sophisme ! voyez en eux des instruments brisés, que les tyrans sacrifient par myriades quand ils osent paver de cœurs humains leur criminelle voie pour arriver — à quoi ? — à un rêve. Les despotes connaissent-ils un seul lieu où leur domination soit volontairement consentie ? Y a-t-il un coin de terre qu’ils puissent dire à eux, sauf celui où leurs os tombent enfin pièce à pièce ?

O Albuera! glorieux champ de douleur! pendant qu’en parcourant la plaine le pèlerin pressait les flancs de son cheval, qui eût pu prévoir que bientôt lu servirais de théâtre à la lutte sanglante des deux armées rivales? Paix aux morts ! * puissent la palme du guerrier, les pleurs de la victoire, immortaliser leur récompense! Jusqu’à ce que d’autres lieux soient témoins d’autres funérailles, ton nom, Albion, réu-

nira en cercle la foule attentive, et les chants du peuple le décerneront une renommée passagère

C’est assez parler des favoris de Bellonc ; qu’ils s’amusent h jouer aux hommes et échangent la vie contre la gloire, cette gloire ne ranimera pas leur cendre, bien que des milliers d’hommes périssent pour illustrer le nom d’un seul. Ce serait vraiment dommage de leur dénier l’objet de leur noble ambition, h ces heureux mercenaires qui croient servir par leur mort la patrie dont leur vie eût peut-être fait la honte, qui auraient succombé dans quelque sédition domestique, ou, brigands obscurs, auraient suivi une carrière de vol et de rapines.

Harold continua rapidement sa route solitaire jusqu'aux lieux où Séville élève fièrement son front indompté 1#. Elle est libre encore, cette proie convoitée des envahisseurs! Hélas ! le temps approche où la conquête posera dans son enceinte son pied farouche, et souillera de son passage ses élégants édifices. Heure fatale ! il faut subir sa destinée quand la destruction triomphe et que tout cède h ses hordes affamées; autrement Ilion et Tyr seraient debout encore, la vertu serait toujours victorieuse, et le meurtre cesserait de prospérer.

Mais, insouciante de l’heure qui s’approche, Séville ne s’occupe que de chants, de banquets et de fêtes; le temps s’écoule au milieu des joies les plus étranges, et le cœur de ces patriotes ne saigne pas des blessures de la patrie. Ce n’est pas le clairon de la guerre qu’on entend, mais la guitare de l’amour. La Folie y domine en souveraine; le Libertinage, aux yeux jeunes, poursuit ses promenades nocturnes; et au milieu des crimes silencieux des capitales, le vice s’attache jusqu’au dernier moment à ces murs près de s’écrouler.

XLVJI.

Il n’en est pas de même de l’iiôte des champs; il se cache

LE PÈLERINACE DE CHILDE-TUItOLD. CD. I. 303

avec sa tremblante compagne et n’ose aventurer trop loin ses regards, de peur de voir sa vigne ravagée et flétrie sous le souffle brûlant de la guerre. On n’entend plus, à la clarté propice d’un beau soir, le joyeux fandango agiter ses castagnettes. O monarques! si vous pouviez goûter les plaisirs que vous troublez, vous n’iriez pas affronter les fatigues de la gloire; la voix triste et discordante du tambour se tairait, et il y aurait encore, pour l’homme, du bonheur icibas.

Quels sont maintenant les chants du robuste muletier? Est-ce, comme autrefois, la romance d’amour ou le cantique pieux qui charme les ennuis de la route, pendant que les clochettes de la mule font entendre leur pittoresque tintement? Non, il ne chante plus que Vt va el reyt0! et ne s’interrompt que pour maudire Godoy, l’imbécile roi Charles, et le jour où la reine d’Espagne vit pour la première fois le jeune homme aux yeux noirs, et où la trahison sortit rouge de sang de son lit adultère.

xnx.

Sur cette plaine longue et unie, bordée de rocs sourcilleux où vous voyez s’élever ces tours mauresques, l’empreinte du fer des coursiers a déchiré le sein de la terre, et le gazon noirci par les flammes annonce la présence de l’ennemi sur le sol de l’Andalousie. Ici étaient le camp, les feux du bivouac et les postes avancés; ici le paysan intrépide a pris d’assaut le nid du dragon; il vous fait remarquer ce lieu d’un air triomphant, et vous montre ces rochers tant de fois perdus et repris.

Tous ceux que vous rencontrez sur la route portent h leur chapeau la cocarde rouge*1; vous reconnaissez à ce signe qui vous devez accueillir et qui éviter. Malheur a quiconque se montre en public sans cet infaillible signe de loyauté! Le couteau est effilé, le coup est prompt ; et triste serait la destinée des soldats gaulois, si le poignard perfide caché sous

JOl ŒUVRES DE LORD DYRON.

le manteau, pouvait émousser le tranchant du sabre ou dissiper la fumée du canon.

A chaque détour dans les raorénas sombres, les rochers supportent des batteries meurtrières, et aussi loin que ia vue peut s’étendre, l’obusicr des montagnes, les chemin? coupés , les palissades hérissées , les fossés inondés , le postes militaires occupés, la sentinelle vigilante, les magasins cachés sous le roc, le coursier abrité sous le chaume, les boulets amoncelés en pyramide, la mèche toujours allumée”,

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