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Tout annonce ce qui va se passer. Mais celui qui, d’un signe de tète, a jeté bas de leur trône des despotes moins forts que lui, s’arrête un instant avant de lever le bras ; il daigne accorder un moment de répit: bientôt ses légions vont s’ébranler et balayer ces obstacles; il faut que l’Occident reconnaisse le Fléau du monde. Espagne, oh ! malheur, malheur à loi quand le vautour gaulois, déployant ses ailes, prendra son essor, et que lu verras tes fils précipités en foule au séjour du trépas !
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Et faut-il donc qu’ils périssent ? que la jeunesse, le courage, l’honneur, succombent pour assouvir la fatale ambition d’un chef orgueilleux ! Eh quoi ! point de milieu entre la soumission et la tombe? entre le triomphe du brigandage cl la chute de l’Espagne? La Puissance Suprême que l’homme adore l’a-t-elle donc ordonné ainsi ? est-elle sourde aux supplications des victimes ? tout sera-t-il donc inutile : l’héroïsme des vaillants, les conseils des sages , le dévouement des patriotes , l’habileté des vieux guerriers , l’ardeur de la jeunesse, le cœur d’acier de l’àge mûr?
Est-ce donc pour cela que la jeune Espagnole a saisi le glaive, alors que, suspendant aux saules sa guitare muette, dépouillant son sexe et s’armant d’audace, elle a entonné le chant des batailles, et pris place dans les rangs des guer-
LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. CH. I. 303 ricrs? Elle qui pâlissait à la vue de la moindre blessure, que le cri de la chouette faisait tressaillir d’effroi, elle coutemple d’un œil tranquille les baïonnettes hérissées, l’épée flamboyante ; et sur les cadavres encore chauds elle s’avance, Minerve intrépide, où Mars lui-même craindrait de la suivre.
Vous qu’émerveillera le récit de son histoire, oh! si vous l’aviez connue en des temps plus doux, si vous aviez vu son œil noir briller à travers le noir tissu de son voile, si vous aviez entendu dans le boudoir sa voix joyeuse et légère, contemplé ses longs cheveux qui défient l’art du peintre, ses formes enchanteresses, sa grâce plus que féminine, vous n’eussiez pu croire qu’un jour les tours de Sarragosse la verraient regarder en face le Danger h la tête de Méduse, et lui sourire, éclaircir les rangs de l’ennemi, et guider les guerriers au chemin périlleux delà gloire.
Son amant tombe ; — elle ne verse point d’inopportunes larmes. Son chef est tué; — elle le remplace au poste fatal. Ses concitoyens fuient; — elle arrête leur lâche retraite. L’ennemi recule; — elle marche à la tête de ceux qui le poursuivent. Qui mieux qu’elle apaisera les mânes d’un amant? qui mieux qu’elle vengera le trépas d’un chef? Voyez- vous la jeune fille relever le courage abattu des guerriers? la voyez-vous fondre sur l’ennemi fuyant, vaincu par la main d’une femme, h l’aspect des remparts qu’il assiège”?
Pourtant elles ne sont point des Amazones, les jeunes filles de l’Espagne ; elles furent créées pour l’amour et ses enchantements. Si, aujourd’hui armées, elles rivalisent avec ses fils et se mêlent h l’horrible phalange, c’est le tendre courroux de la colombe qui frappe de son bec la main étendue pour saisir son époux. En douceur comme en énergie, l’Espagnole surpasse de beaucoup les femmes de certains pays renomt. i. 20
rnées pour leur babil fastidieux; elle a une âme plus noble,
et ses charmes égalent peut-être les leurs.
LYIII.
Elle doit être douce la joue dont la fossette indique l’empreinte qu’y laissa le doigt de l’Amour ! ces lèvres qui recèlent une nichée de baisers prêts h s’envoler, disent a l’homme que pour les mériter il faut qu’il soit vaillant. Comme son regard est énergiquement beau ! Les rayons de Phébus , en caressant sa joue, ne l’ont point fanée; elle est sortie plus fraîche encore de ses baisers amoureux. Qui pourrait, après l’avoir vue, rechercher les fades beautés du Nord ? que leurs formes sont pauvres, frêles, pâles et languissantes !
Climats que les poètes se plaisent à vanter, harems de cette contrée lointaine où je fais maintenant1* entendre ces chants à la gloire des beautés espagnoles qu’un cynique luimême ne pourrait s’empêcher d’admirer, pourriez-vous comparer ces houris h qui vous permettez à peine de prendre l’air, de peur que le vent ne serve de conducteur h l’amour, avec l’Espagnole aux yeux noirs et brillants15? Sachez que c’est dans leur patrie que nous trouvons le Paradis de votre prophète, avec ses vierges célestes aux yeux noirs, et leur angélique bonté.
O Parnasse18! maintenant je te contemple, non avec les yeux insensés d’un rêveur, non dans le fabuleux paysage d’un poème; mais je te vois, avec ton manteau de neige et sous ton ciel natal, t’élever dans toute la pompe sauvage de la majesté des montagnes. Ne t’étonne pas que j’essaie de chanter en ta présence; et moi aussi, moi le plus humble des pèlerins qui l’ont visité, je voudrais en passant éveiller tes échos, quoique nulle Muse sur ta cime ne déploie aujourd’hui ses ailes.
Que de fois j’ai rêvé de toi ! car qui ignore ton nom glorieux, celui-là est étranger h ce que l’homme a de plus divin. Et maintenant que lu es là sous mes yeux, je rougis de t’of-
LE PÈLEMHAGE DE CUILDE-IIAROLD. CH. I. 307 frir en hommage d’aussi faibles accents. Quand je rappelle à ma mémoire le cortège illustre de tes anciens adorateurs, je tremble et n’ai plus que la force de fléchir le genou. Au lieu d’élever ma voix , et de tenter un inutile essor, je te contemple sous ton pavillon de nuages, dans l’extase d’une joie silencieuse, en pensant qu’A la fin je te vois”.
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Plus heureux que tant de poètes illustres que le destin enchaîna dans leur lointaine patrie, foulerais-je sans émotion cette terre sacrée que d’autres idolâtrent sans la connaître? Quoique Apollon ne visite plus sa grotte, et que le séjour des Muses en soit aujourd’hui le tombeau, je ne sais quel doux génie règne encore en ces lieux, soupire dans la brise, habite le silence des cavernes, et glisse d’un pied léger sur cette onde mélodieuse.
Un jour, ô Parnasse ! je reviendrai à toi. J’ai interrompu mes chants pour te payer mon tribut; j’ai oublié un moment pour toi, et la terre d’Espagne, et ses fils et ses filles, et son destin, cher h toute âme libre, et je t’ai salué, non peut-être sans verser une larme. Je reprends maintenant mon sujet. — Mais que j’emporte de mon pieux séjour auprès de loi uu gage, un souvenir; laisse-moi cueillir une feuille de l’arbre immortel de Daphné, et ne permets pas que, dans l’esperancc de celui qui t’implore, les hommes ne voient qu’une vanteric impuissante.
Mais jamais, mont sublime, jamais, quand la Grèce était jeune encore, tu ne vis a ta base gigantesque un chœur de beautés plus brillantes; jamais quand la prêtresse, embrasée d’un feu divin, faisait entendre l’hymne pythique, Delphes ne contempla un cortège de vierges plus dignes d’inspirer les chants d’une lyre amoureuse que ces filles de l’Andalousie, élevées dans la chaude atmosphère des tendres désirs. Oh ! que n’ont-elles ces paisibles ombrages dont jouit encore la Grèce, bien que la gloire ait déserté ses rives !
Elle est belle l’orgueilleuse Séville! qu’elle soit fière de sa force, de sa richesse, de son antiquité! mais Cadix, qui s’élève plus loin sur la côte, réclame des éloges moins glorieux, mais plus doux. O Vice! que tes voluptueux sentiers ont de charmes! Comment le cœur où bouillonne un sang adolescent, fera-t-il pour échapper aux fascinations de ton regard magique? Serpent h tête d’ange, tu nous magnétises, et tes formes séduisantes se plient à tous les goûts.
Quand le Temps eut détruit Paphos, — Temps maudit, la reine qui soumet tout a son empire doit se soumettre à toi, — les plaisirs exilés cherchèrent pour s’y fixer un climat aussi doux, et Vénus, fidèle seulement h la mer qui fut son berceau, inconstante dans tout le reste, daigna se réfugier dans Cadix et transporter le siège de sa puissance dans l’enceinte de ses blanches murailles. Néanmoins elle n’a pas voulu circonscrire son culte h un seul temple, mais on lui a élevé des milliers d’autels où brille sans cesse la flamme des sacrifices *8.
De l’aube jusqu’à la nuit, depuis le soir jusqu’au moment où l’Aurore étonnée éclaire en rougissant l’orgie de la bande joyeuse, on chante, on se couronne de guirlandes de rose; de nouveaux amusements, des folies toujours nouvelles sc succèdent sans interruption. Celui qui séjourne en ce lieu doit dire un long adieu aux sages plaisirs. Rien n’interrompt les fêtes; à défaut de dévotion véritable, l’encens monacal monte seul vers le ciel ; l’amour et la prière marchent ensemble, ou régnent à tour de rôle.