‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 149 sur 201 · LXXVI · texte numérisé non relu

LXXVI

Il revient sur ses pas; rien ne l’arrête, ni les dards, ni les lances, ni les bonds rapides du coursier hors d'haleine. Que peuvent contre lui et l’homme et ses armes vengeresses? Vaines sont ses armes, plus vaine encore sa force. Déjà un courageux coursier est étendu sans vie; un autre est éventré (ô spectacle d’horreur!), et à travers son poitrail sanglant apparaissent les organes palpitants de la vie. Blessé à mort, il se soutient encore malgré sa faiblesse, et, continuant sa course d’un pas chancelant, arrache son maître au péril.

Vaincu, sanglant, haletant, la rage du taureau est montée h son comble. Au centre de l'arène, au milieu de ses blessures, des dards attachés h son flanc, des fers de lances brisées, des ennemis hors de combat, il s’arrête immobile. C’est alors que les matadors voltigent autour de lui, agitent le manteau rouge et brandissent le fer fatal ; une fois encore il s’élance avec la rapidité de la foudre ! Inutile fureur ! le manteau se détache de la main perfide, couvre ses yeux farouches. — C’en est fait, — il va tomber sur le sable.

A l’endroit où son large cou se joint à l’épine dorsale, le

312 ŒUVRES DE LOnD BYR0N.

glaive morlcl s’enfonce tout entier. Il s'arrête. — Il tressaille, — dédaignant de reculer. Lentement il tombe au milieu des cris de triomphe. Il meurt sans gémissement , sans agonie. Un char décoré avec pompe s’avance ; on y place le cadavre, spectacle délicieux aux regards de la foule ; quatre coursiers qui dédaignent les rênes, aussi agiles que bien dressés, entraînent cette lourde masse avec la rapidité de l’éclair.

Tels sont les jeux cruels qui , en Espagne , plaisent à la jeune fille et charment le jeune homme. Habitué de bonne heure au spectacle du sang, il se délecte dans la vengeance, il jouit des souffrances d’autrui ! Combien d’inimitiés privées ensanglantent le village ! Quoique les Espagnols ne forment aujourd’hui qu’une phalange contre l’ennemi commun, il en reste encore assez dans leurs humbles foyers qui, pour les motifs les plus frivoles, aiguisent en secret contre un ami le poignard homicide.

Mais la Jalousie a fui; ses grilles, ses verroux, la sage duègne sa sentinelle décharnée, tout ce qui révolte les âmes généreuses, toutes ces précautions d’un jaloux ridicule, tout cela a disparu avec la génération qui n’est plus. Avant l’éruption du volcan de la guerre, quelle femme pouvait so flatter d’être plus libre que la jeune Espagnole, alors que, déroulant les longues tresses de sa chevelure, elle bondissait sur la verte pelouse, pendant qu’à la danse joyeuse souriait l’astre cher aux amants?

Oh ! plus d’une fois Ilarold avait aimé ou rêvé qu’il ai mait, puisque le bonheur n’est qu’un rêve; mais maintenant son cœur capricieux était insensible, car il n’avait pas encore bu au fleuve de l’Oubli; et récemment il avait appris que ce que l’Amour a de plus doux, ce sont ses ailes. Quelque beau, jeune et charmant qu’il paraisse, il y a au fond de ses jouissances les plus délicieuses une amertume qui en corrompt la source, et répand son venin sur les plus belles fleurs.

Cependant il n’était point aveugle aux charmes de la beauté. Elle faisait sur lui l’impression qu’elle fait sur le sage. Non que sur un esprit comme le sien la philosophie eût daigné jeter son chaste et imposant regard; mais, ou la passion prend la fuite, ou elle s’affaisse sous ses propres fureurs ; et le Vice, qui creuse de ses propres mains sa tombe voluptueuse, avait depuis longtemps et pour toujours enseveli ses espérances. Victime de la satiété, une sombre haine de la vie avait, sur son front livide, écrit la sentence fatale de Caïn le maudit.

Il se contentait de regarder, sans se mêler à la foule. Pourtant il ne voyait pas les hommes avec la haine d’un misanthrope. Il eût désiré parfois prendre part U la danse et aux chants. Mais comment sourire quand on succombe sous le poids de sa destinée? Rien de ce qui s’offrait h ses regards ne pouvait alléger sa tristesse. Un jour pourtant il essaya de secouer le démon qui l’oppressait; et rêveur, assis pensif dans le boudoir d’une jeune beauté, il improvisa ce chant, adressé à des attraits non moins beaux que ceux qui l’avaient charmé en des jours plus heureux :

Page 1