A INÈS
No souris point à mon front sombre et blême!
Ma bouche, à l’avenir, jamais ne sourira.
Te préserve le ciel, en sa bonté suprême,
Do répandre des pleurs que nul ne séchera!
Tu veux savoir d’oh vient cette douleur qui ronge Tout, jeunesse, joie, avenir?
Laisse-moi les tourments où mon &me se plonge ;
Tu no peux rien pour les guérir.
Ce n’est ni l’amour, ni la haine.
Ni de l’ambition les vains honneurs perdus,
Qui me font maudire ma chaîne,
Et fuir loin des objets que je prisais le plus ;
) C’est cet ennui qui désenchante,
Et tout ce que j’enteuds, et tout ce que je voi (
La beauté sur mon cœur, hélas! est impuissante »
▲ peine si tes yeux ont des attraits pour moi; |
C’est cette tristesse fatale Oui du Juif voyageur accompagnait les pas ;
Qui, sans voir au-delà de la nuit sépulcrale.
N’espère de repos qu’à l’ombre du trépas.
Ah ! de son propre cœur nul mortel ne s’exile.
En vain, pour échapper au fléau qui me suit.
Aux plug lointains climats je demande un asile;
L’infernale pensée en tous lieux me poursuit.
Aux doux plaisirs chacun se livre,
Ces plaisirs pour moi sans appas.
Dure l’enchantement dont leur âme s’enivre !
Et comme moi, du moins, qu’ils ne s’éveillent pas 1
À moi l’exil de rive en rive,
A moi les souvenirs d’un passé de douleur !
Le seul soulagement à mon âme plaintive,
C’est d’avoir épuisé la coupe du malhour.
Ce qu’on rencontre au fond de cette coupe amère,
Ne le demande pas. Ne cherche pas à voir Ce qu’un cœur d’homme peut contenir de misère,
Et l’enfer qui bouillonne en cet abime noir*'.
Belle Cadix, adieu, et un long adieu ! Qui pourrait oublier la glorieuse défense qu’ont faite tes remparts ? Quand tout changeait, toi seul restas fidèle; la première h devenir libre, la dernière h être vaincue. Et si; au milieu d’aussi grands événements, de chocs si violents , le sang espagnol a coulé dans tes murs, le meurtre du moins n’a choisi qu’un traître pour victime8*; ici tous ont agi noblement, hormis la noblesse ; nul n’est allé au-devant des chaînes du vainqueur, si ce n’est la chevalerie dégénérée.
Espagne! tels sont tes enfants! Oh ! qu’il est étrange ton destin ! Des hommes qui ne furent jamais libres luttent pour la liberté; un peuple privé de son roi combat pour un pouvoir sans force; pendant que leurs seigneurs fuient, les vas-
LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. CH. I. 315 snux prennent le glaive et demeurent fidèles aux esclaves de la Trahison; ils se dévouent h un pays qui ne leur a donné que la vie; l'orgueil leur montre le chemin de la liberté; vaincus, Us retournent au combat; leur cri de ralliement est: « La guerre! la guerre, même aux couteaux”! b
Vous qui désirez connaître l'Espagne et les Espagnols, lisez l’histoire de leur lutte sanglante; tout ce que peut la vengeance la plus implacable contre un ennemi étranger, est mis là en pratique contre la vie de l’homme. Depuis le cimeterre étincelant jusqu’au couteau perfide, l’Espagnol se fait des armes de tout; que lui importe, pourvu qu’il protège sa sœur ou sa femme, et qu’il fasse couler le sang des oppresseurs maudits? Puissent tous les envahisseurs recevoir un aussi terrible châtiment !
LXXXTIII.
Seriez-vous tentés de donner une larme à ceux qui succombent? Jetez les yeux sur la plaine ravagée et sanglante; regardez ces mains rouges encore du meurtre des femmes; puis abandonnez aux chiens les morts sans sépulture ; que les cadavres servent de proie au vautour, qui les dédaignera peut-être ; que leurs ossements blanchis et la marque ineffaçable du sang indiquent à l’œil épouvanté la place du champ de bataille! C’est ainsi seulement que nos enfants pourront concevoir les spectacles que nous avons eus sous les yeux.
Hélas ! l’œuvre terrible n’est pas encore terminée : les Pyrénées vomissent de nouvelles légions; l’horizon se rembrunit encore; la lutte est à peine commencée; qui peut en prévoir la fin? Les nations abattues fixent leurs regards sur l’Espagne; si elle devient libre, elle affranchira plus de pays que ses cruels Pizarres n’en ont jamais enchaîné. Etrange rétribution ! maintenant le bonheur de Colombie répare les calamités infligées aux enfants de Quito, pendant que le carnage promène ses fureurs sur la mère patrie!
Ni tout le sang versé à Talavera, ni tous les prodiges du
31t) ŒUVRES DE LORD BYRON.
combat de Darossa, ni les cadavres dont Albuera fui jonché, n’ont pu assurer à l’Espagne la conquête de ses droits. Quand verra-t-elle dans ses champs l’olivier refleurir? quand respircra-t-elle de ses longues épreuves? combien de jours douteux feront place à la nuit avant que le spoliateur franc abandonne sa proie , et que l’arbre exotique de la liberté s’acclimate dans le sol ibérique?
Et toi, mon ami**, puisque mon inutile douleur s’échappe de mon cœur malgré moi et se mêle k mes chants , si tu étais tombé sous l’épée avec le cortège des braves, l’orgueil pourrait arrêter les pleurs, même de l’Amitié. Mais mourir ainsi sans gloire et sans utilité, oublié de tous, si ce n’est de mon cœur solitaire, et mêler ta cendre paisible k celle des guerriers tombés sur le champ de bataille, quand la gloire couronne tant de fronts moins nobles! Qu’as-tu fait pour descendre si paisiblement dans la tombe ?
xcn.
Ole plus ancien de mes amis et le plus estimé! cher k un cœur où ton affection avait survécu ^ toutes les autres, bien qu'a jamais perdu pour ma vie désolée, laisse-moi te voir encore dans mes rêves. Le malin renouvellera mes larmes en me rendant le sentiment de ma douleur, et mon imagination planera sur ton pacifique cercueil , j usqu’k ce que ma frêle dépouille soit rendue k la poussière d’où elle est sortie, et que le repos de la mort réunisse l’ami pleuré et celui qui le pleure.
xetn.
Voici la première partie du pèlerinage d’Harold. Ceux qui désireraient entendre encore parler de lui auront prochainement de ses nouvelles, si toutefois celui qui écrit ces rimes peut encore en griffonner d’autres. En est-ce déjà trop comme cela? Critiques impitoyables, c’est peut-être lk votre avis. Mais patience , et vous apprendrez ce qu’IIarold a vu dans d’autres contrées où sa destinée l’a conduit, contrées qui renferment les monuments des temps antiques, alors que des mains barbares n’étaient point encore venues opprimer la Grèce et y étouffer les beaux-arts.
NOTES