LXXVI
La ville enlevée au giaour par les sectateurs d’Allah, le giaour peut encore l’arracher à la race d’Olhman; et l’impénétrable tour du sérail peut recevoir encore le Franc belliqueux, son premier hôte; la nation rebelle des Wahabites, qui eux naguère l’audace de dépouiller la tombe du prophète de ses pieux trésors, peut se frayer jusque dans l’Occident une route sanglante; mais jamais la Liberté ne visitera ce
LE PÈLERINAGE PE CHILDE-HAROLD. Cil. II. 343 sol maudit, et, a travers des siècles d’un labeur sans repos, l’esclave y succédera à l’esclave.
Observez cependant leur gaieté, h l’approche de ces jours de pénitence pendant lesquels la religion prépare l’homme à se décharger du poids de ses fautes mortelles par l’abstinence du jour et les prières de la nuit; avant que le repentir revête le cilice, des réjouissances publiques sont proclamées ; alors, libre à chacun de se livrer a tous les amusement qu’il préfère, de prendre le masque, de se mêler h la danse, et d’aller grossir le cortège bouffon du joyeux Carnaval.
Et où cette époque est-elle signalée par plus de divertissements que dans tes murs, ÔStamboulss! loi, l’ancienne métropole de leur empire, bien que la présence des turbans souille aujourd’hui la nef de Sainte-Sophie, et que la Grèce contemple en vain ses propres autels (hélas! ses douleurs viennent encore attrister mes chants)? Ils étaient gais jadis ses ménestrels, quand son peuple était libre ; tous éprouvaient alors sincèrement la joie qu’ils sont obligés de feindre aujourd’hui. Jamais spectacle pareil n’avait frappé et séduit mes regards; jamais je n’avais entendu des chants semblables à ceux qui firent alors tressaillir les rives du Bosphore.
Une joie bruyante résonnait sur la plage; la musique variait, mais sans jamais cesser de se faire entendre, accom • pagnée par le bruit cadencé des rames et le doux murmure des flots. La Reine des Marées souriait du haut des deux; lorsqu’une brise passagère venait h souffler sur la plaine liquide, un rayon plus brillant, échappé de son trône, se réfléchissait dans l’onde, et la mer étincelante semblait éclairer les rives que baignaient ses flots.
Les caïques effleuraient légèrement la vague écumeuse; les filles de la contrée dansaient sur la rive; jeunes hommes et vierges avaient également oublié le sommeil et le toit pa-
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lerncl; des yeux languissants échangeaient ces regards auxquels il est peu dé cœurs qui résistent, et la main frémissante répondait à' la main qui la pressait doucement. O Amour, jeune Amour ! le front ceint d’un diadème de roses, quoi que puissent dire les cyniques et les sages, de telles heures, et de telles heures seulement, rachètent dans la vie bien des années de douleur!
Mais au milieu de cette foule en masque, n’y a-t-il pas des cœurs battant d’une peine secrète, à moitié trahie à travers les traits composés du visage ? A ceux-là le doux murmure des vagues semble l’écho de leurs inutiles gémissements. La gaieté de la foule joyeuse les importune et soulève leurs mépris ! Comme ces rires bruyants leur sont odieux ! Qu’il leur tarde d’échanger leurs habits de fête contre un linceul !
C’est ce que doit éprouver un véritable 01s de la Grèce, si toutefois la Grèce peut s’honorer encore d’un patriote sincère; non pas de ceux qui parlent de guerre tout en se réfugiant dans la paix , la paix de l’esclave qui soupire après ce qu’il a perdu , et aborde son tyran , le sourire sur les lèvres, et manie la faucille servile au lieu du glaive. Ah ! Grèce ! ceux-là l’aiment le moins qui te doivent le plus , qui le doivent leur naissance, leur sang, et celte sublime généalogie d’héroïques aïeux qui fait rougir la horde de tes üls maintenant dégénérés.
Quand ressuscitera l’austérité de Lacédémone, quand Thèbes produira de nouveaux Ëpaminondas, que les enfants d’Athènes auront des cœurs vaillants , que les mères grecques donneront le jour à des hommes; alors, mais seulement alors, pourra sonner l’heure de ta délivrance. Il faut mille ans et plus pour former un empire, une heure suffit pour le réduire en poudre. Combien de temps faudra-t-il aux hommes pour ranimer sa splendeur éteinte, rappeler ses vertus, et triompher du temps et de la destinée ?
' Et pourtant, combien tu es belle encore dans ta vieillesse douloureuse, patrie déshéritée des dieux et des héros ! La verdure de tes vallons, la neige de tes montagnes annoncent la variété d’un sol favorisé de la nature. Tes autels, les temples, s’inclinent vers ta surface, et , brisés par le soc de la charrue, se mêlent lentement à une terre héroïque. Ainsi périssent les monuments, ouvrages de l’homme ; tous disparaissent successivement, tous, excepté le souvenir des grandes actions retracées dans les œuvres du génie ;
Excepté çà et là une colonne solitaire qui pleure sur les débris de ses sœurs nées de la même carrière, et maintenant gisantes à ses pieds ; excepté ce temple aérien de Tritonie, qui orne encore le r cher de Colonne , et brille audessus des flots; excepté la tombe obscure d’un guerrier, dont les pierres grises et la mousse touffue bravent faiblement encore, non l’oubli, mais les siècles, attirant tout au plus l’attention de quelque étranger qui, comme moi peutêtre, s’arrête un moment, regarde et soupire.
Et cependant ton ciel est toujours aussi bleu , tes rocs aussi sauvages ; tes bosquets sont doux; vertes sont tes campagnes; tes olives mûrissent comme au temps où tu voyais Minerve te sourire; un miel pur coule encore sur l’Hymette, et, libre voyageuse dans l’air de la montagne, l’abeille joyeuse y bâtit encore sa citadelle odorante ; Apollon dore toujours tes longs étés, et les marbres de Mendéli resplendissent encore au feu de ses rayons. Les arts, la gloire, la liberté ont disparu ; mais la nature est belle encore.