A LA FEMME
Femme, l’expérience aurait dû me dire qu’il est impossible de te voir sans l’aimer; certes, elle aurait dû m’apprendre que tes promesses les plus sacrées ne sont rien; mais dès que tu m’apparais avec tous tes charmes, j’oublie tout et ne sais plus que t’adorer. O mémoire ! bienfait si doux quand on espère ou qu’on possède encore, combien tous les amants te maudissent quand l’amour a fui et que la passion est éteinte ! Femme, objet cher et décevant, combien la Jeunesse est prompte à te croire ! Comme le cœur bat quand nous voyons pour la première fois ces yeux qui nagent dans l’azur, ou ces éclairs que lance une noire prunelle, ou cet
HEURES DE PARESSE. 23
éclat plus doux qui brille à travers des cils d’un brun clair! Comme nous ajoutons foi à tous les serments de la Beauté ! Avec quelle confiance nous accueillons scs promesses ! Insensés ! nous croyons que cela durera toujours ; mais, hélas ! un jour s’écoule, et voilà qu’elle a changé. 11 sera éternellement vrai cet adage : « Femme, tes serments sont écrits dans le sable 19. »
Quand je rêve que vous m’aimez, vous me pardonnerez sans doute. Que votre courroux ne s’étende pas jusque sur le sommeil, car votre amour ne peut exister qu’en rêve. — Je m’éveille, il ne me reste plus qu’à pleurer.
Eh bien donc, 6 Morphée! hâte-loi d'assoupir mes sens, épands sur moi ta douce langueur; si le rêve de cette nuit ressemble au songe de la nuit dernière , quel céleste ravissement sera mon partage !
On dit que le Sommeil, ce frère de la Mort, en est aussi l’emblème ; qu’il me tarde de rendre le dernier soupir, si ce que j’éprouve est un avant-goût du ciel !
Ah ! ne froncez point le sourcil, beauté charmante ! éclaircissez ce beau front, et ne m’enviez pas ma félicité. Si je suis coupable en rêve, maintenant j’expie mon crime, condamné que je suis à me contenter de la vue du bonheur.
Bien que je vous voie peut-être me sourire dans mes rêves, femme adorable, n’allez pas croire ma punition légère! Quand votre douce présence a charmé mon sommeil, le réveil est à lui seul un châtiment suffisant.