‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 163 sur 201 · CHANT TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIÈME

* Afin que cette application von» forçât k penser à antre chose ; il n'y a, cn vérité « de remède que •elui-là et le temps. •

Lettre du roi de Prusse à d'Alembert, T sept. 1776.

Tes traits ressemblent-ils à ceux de ta mère, ma belle enfant! Ada 1 ! fille unique de ma maison et de mon cœur!

La dernière fois que j’ai vu l’azur de tes jeunes yeux, ils m’ont souri , et alors nous nous sommes quittés , — non comme nous nous quittons maintenant, mais avec une espérance. —

Je m’éveille en tressaillant; autour de •'

moi les vagues se gonflent; au-dessus de ma télé les vents élèvent leurs voix; je pars; où je vais, je l’ignore; mais le

temps n’est plus où, à la vue des rives d’Albion fuyant devant moi, mes yeux étaient émus de douleur ou de joie *.

ti.

Une fois encore sur les flots! Oui, une fois encore! et les vagues bondissent sous moi comme un coursier qui connaît son cavalier. Salut, vagues mugissantes! Que rapide soit votre course, peu importe le but! dût le mât près de rompre trembler comme un roseau, et la voile déchirée flotter à tous les vents, il faut que j’aille, que j’aille toujours; car je suis comme l’herbe marine jetée du haut d’un roc sur l’écume de l’Océan, pour voguer partout où l’entraînera le flot, partout où la poussera le souffle de la tempête

Dans l’été de ma jeunesse, j’ai pris pour sujet de mes chants un exilé volontaire fuyant les ténèbres de son propre cœur. Je reprends celte histoire à peine commencée, et je l’emporte avec moi, comme le vent impétueux pousse devant lui le nuage; j’y retrouve la trace de mes longues pensées, de mes larmes taries dont le reflux a laissé sur son passage un sillon stérile que parcourent les années dans leur marche pesante, dernier désert de la vie, où ne croît aucune fleur.

Depuis mes jours de jeunesse et de passion , il est possible que mon cœur et ma harpe aient perdu une corde, soit pour la joie, soit pour la douleur. Il en résulte peut-être pour tous deux une dissonnance; peut-être essaierai-je en , vain de chanter comme autrefois, et pourtant, quelque amer que me soit ce sujet , je m’y aifectionne ; — pourvu qu’il m’arrache au rêve fatigant de mes douleurs et de mes joies égoïstes, pourvu qu’il jette autour de moi l’oubli, je lui trouverai des charmes, dût-il n’en avoir que pour moi.

Celui qui, dans ce monde de misères, a vieilli par ses actes et non par ses années, qui a pénétré les profondeurs de la vie, en sorte que rien ne peut l’étonner, dont le cœur est

LE PÈLERINAGE DE CHIL DE-HAROLD. CH. III. 357 a l’épreuve des blessures profondes, silencieuses, qu’inflige le poignard acéré de l’amour, de la douleur, de la gloire, de l’ambition, de la discorde; celui-là peut dire pourquoi la pensée cherche un refuge dans les antres solitaires, mais peuplés d’images aériennes, de ces formes que rien n’altère, et qui habitent, toujours jeunes, la retraite enchantée de l’âme.

C’est pour créer, et par là vivre d’une vie plus intense, que nous donnons une forme à nos pensées, nous appropriant en la donnant celte existence que nous inventons, comme je l’éprouve en ce moment. Que suis-je? Rien; mais il n’en est pas de môme de loi, âme de ma pensée! Avec toi je parcours la terre,, spectateur invisible; je m’unis à ton souffle, m’associe à ton origine, et retrouve en toi une sensibilité nouvelle après que la mienne s’est éteinte.

Mais je dois penser avec plus de calme. — Je me suis trop longtemps livré à. mes sombres pensées, jusqu’à ce que j’ai senti bouillonner dans mon cerveau épuisé, comme dans un gouffre, un tourbillon de visions et de flammes; c’est ainsi que, n’ayant point appris dans ma jeunesse à calmer mon propre cœur, les sources de ma vie ont été empoisonnées. Il est trop tard ! et pourtant je suis changé, quoiqu’il me reste encore assez de force pour supporter ce que le temps ne peut guérir, et pour me nourrir de fruits amers sans accuser le destin.

Mais en voilà assez sur ce sujet. — Tout cela est passé aujourd’hui : le charme a cessé, et le sceau du silence y est apposé. Harold, après sa longue absence, reparaît enfin; Harold dont le cœur voudrait ne plus rien sentir, déchiré par des blessures qui ne tuent pas, mais ne se guérissent jamais. Cependant le temps, qui change tout , avait modifié son âme et ses traits en môme temps que son âge J ; les années diminuent to feu de l’âme, non moins que la vigueur

des membres, et la coupe enchantée de la vie ne mousse

que sur les bords.

Il avait trop rapidement vidé la sienne, et au fond il avait trouvé une lie d’absinthe ; il la remplit de nouveau en puisant à une source plus pure, sur un sol plus sain, et il la crut intarissable, mais en vain! Il continua à sentir une imisible chaîne s’appesantir sur lui; bien qu’on ne pût la voir, son contact n’en était pas moins douloureux ; ses lourds anneaux ne résonnaient pas, mais son poids était pénible; c’était une souffrance sans bruit qui accompagnait partout Ilarold et devenait plus vive à chaque pas qu’il faisait.

S’armant d’une froide réserve, il avait cru pouvoir sans danger renouer commerce avec les hommes; jugeant son caractère assez irrévocablement fixé, et comme défendu par un esprit invulnérable, s’il n’avait aucune joie h espérer, il croyait aussi n’avoir aucune douleur à redouter, et, ignoré au milieu de la foule, pouvoir y trouver un aliment à sa pensée, comme il en avait trouvé sur la terre étrangère dans les œuvres de Dieu et les merveilles de la nature.

Mais qui peut voir la rose épanouie et n’être pas tenté de la cueillir ? Qui peut considérer d’un regard curieux le velouté et l’incarnat d’une belle joue et ne pas sentir que le cœur ne vieillit jamais? Qui peut contempler, sans essayer de le gravir, le mont escarpé au-dessus duquel brille, à travers les nuages, l’étoile de la gloire ? Harold s’abandonna donc une fois encore au torrent, tourbillonnant avec lui, chassant le temps devant lui, mais avec un but plus noble qu’aux jours de sa belle jeunesse.

Mais il ne tarda pas h reconnaître qae nul n’était moins propre que lui à se mêler au troupeau des hommes, avec lequel il n’avait presque rien de commun. Il n’avait point appris h soumettre ses pensées h celles des autres; sa jeune âme n’obéissait qu’h elle-même, et il ne pouvait consentir h

LE PÈLERINAGE DE C1IILDE-HAR0LD. CII. III. 359 céder l’empire de son intelligence à. des créatures contre lesquelles elle était en révolte. Fier dans son désespoir, il se sentait en lui-même assez de vie pour vivre seul et sans communion avec le reste des hommes.

Oh s’élevaient des montagnes, là étaient pour lui des amis; où mugissait l’Océan, la était sa patrie; où s’étend un ciel bleu, où luit un chaud soleil, là il aimait à errer; le désert, la forêt, la caverne, le flot écumeux formaient sa société. Leur langage était pour lui plus intelligible que sa langue maternelle, qu’il lui arrivait souvent d’oublier pour le livre de la Nature, lu à la clarté d’un beau soir, sur la surface d’un lac limpide.

Comme les Chaldéens, il suivait dans les deux la marche des étoiles, et les peuplait d’êtres aussi brillants que leurs rayons; alors la terre et ses intérêts discordants, et les fragilités humaines, étaient complètement oubliés ; et s'il eût pu soutenir à celte hauteur le vol de sa pensée, il eût été heureux ; mais notre argile étouffe celte étincelle d’immortalité, lui enviant les clartés vers lesquelles elle aspire comme pour briser le lien qui nous retient loin de ce ciel dont le sourire nous appelle.

Mais dans les habitations de l’homme, il était inquiet, fatigué, sombre, à charge à lui-même et aux autres, semblable au faucon dont on a coupé les ailes , et qui ne peut vivre qu’au vaste sein de l’air; alors ses accès sauvages le reprenaient; il essayait de les vaincre, mais, de même que l’oiseau prisonnier heurte sa poitrine et son bec contre les barreaux de sa cage jusqu’à ce que le sang souille son plumage, de même l’ardeur de son âme captive cherchait à se faire jour à travers sa poitrine oppressée.

Harold , exilé volontaire , recommençait son pèlerinage sans un reste d’espérance, mais avec moins de tristesse. La certitude qu’il vivait en vain, que tout était fini pour lui de ce

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côlé de la tombe, avait donné à son désespoir je ne sais quel sourire qui, tout vague qu'il était, lui inspirait une espèce de gaieté qu’il s’abstenait de réprimer : ainsi, quand le navire est menacé du naufrage, les matelots cherchent dans l’ivresse le courage insensé de subir leur destin.

Arrête ! — Tu foules la cendre d’un empire ! Ici 6ont ensevelis les débris d’un tremblement de terre. Aucune statue colossale, aucune colonne triomphale ne décorent-elles ce lieu ? Aucune ! Mais la leçon morale n’en est que plus simple et plus vraie : Que cette terre demeure ce qu’elle fut. Comme cette pluie de sang a fait croître les moissons! Estce donc là tout l’avantage que tu as valu au monde, ô le premier et le dernier des champs de bataille, ô victoire créatrice de rois?

Et Ilarold est debout au milieu de cette plaine d’ossements, le tombeau de la France, le terrible Waterloo! Ainsi donc une heure suffit à la Fortune pour reprendre ce qu’elle a donné; et la gloire, aussi inconstante qu’elle, passe de main en main ! Ici l’aigle prit dans les deux son dernier et plus vigoureux essor; mais, percé par la flèche des nations coalisées, il mordit la poussière, déchirant la plaine de ses serres sanglantes, et traînant encore après lui quelques anneaux brisés de la chaîne du monde! Ce jour-là une vie d’ambition vit anéantir le fruit de ses travaux.

Juste châtiment! la Gaule peut mordre son frein et écumer dans les fers; mais la terre en est-elle plus libre? Les nations n’ont-elles combattu que pour vaincre un seul homme? ou se sont-elles liguées pour apprendre aux rois où réside la véritable souveraineté? Eh quoi ! verra-t-on revivre l’Esclavage, idole replâtrée d’un siècle de lumières? Nous qui avons terrassé le lion, courberons-nous la tête devant le loup, et baissant humblement le regard, fléchironsnous devant les trônes un genou servile ? Non, non ; prouves avant de louer !

Sinon, cessez de vous enorgueillir de la chute d’un despote ! En vain les joues de la beauté ont été sillonnées de larmes brûlantes ; en vain la fleur de l’Europe est tombée foulée aux pieds d’un conquérant ; en vain des années de mort, de dépopulation, d’esclavage et de crainte ont pesé sur nous; en vain pour briser ce joug des millions d’hommes se sont levés dans un accord unanime : ce qui donne du prix h la gloire, c’est lorsque le myrte couronne un glaive, comme celui qu’IIarmodius leva sur le tyran d’Athènes.

Il était nuit, l’air résonnait du bruit d’une fêle joyeuse; l’élite de la beauté et de la chevalerie était réunie dans la capitale de la Belgique. L’éclat des bougies éclairait de belles femmes et des hommes vaillants; mille cœurs palpitaient de bonheur et de joie; et aux sons d’une musique voluptueuse, des yeux humides d’amour échangeaient de tendres regards, et tout était gai comme la cloche qui sonne un mariage; mais silence! écoulez! Un bruit sinistre s’entend, pareil au glas des funérailles !

L’avez-vous entendu? — Non; ce n’était que le souffle du vent, ou le bruit d’un char dans la rue sonore. Continuons la danse! Que rien n’interrompe la joie; point de sommeil jusqu’au matin, quand la Jeunesse et le Plaisir se réunissent pour accélérer la fuite des Heures. — Mais écoutez ! — Ce son redoutable se fait entendre encore ; ou dirait que les nuages lui servent d’écho ; il semble s’approcher, et, de moment en moment, devient plus distinct et plus terrible ! Aux armes! aux armes! C’est — c’est — c’est la canonnade qui commence à mugir !

Dans une des embrasures de la vaste salle était assis le chef malheureux de Brunswick; le premier il avait, au milieu de la fêle, entendu ce son fatal, et il l’avait saisi avec l’ouïe prophétique de la Mort; en vain autour de lui régnait un sourire d’incrédulité, son cœur avait trop bien reconnu

HC2 ouvres df. lord dïros.

la voix du bronze redoutable qui avait étendu son père sur une bière sanglante4, et allumé une vengeance qui ne pouvait s’éteindre que dans le sang. 11 s’élança sur le champ de bataille, et tomba aux premiers rangs.

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