‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 164 sur 201 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

Et il y eut alors une étrange confusion, et des pleurs versés, eide tendres alarmes, et des joues toutes pâles qui tout à l’heure rougissaient à l’éloge de leur beauté, et des séparations soudaines qui arrachent aux jeunes cœurs tout ce qu’ils ont de vie, et des soupirs étouffants qui seront peut-être les derniers. Qui peut dire si ces yeux se reverront jamais, alors que sur une nuit si douce va se lever une si formidable aurore?

On monte h cheval à la hâte ; les escadrons se forment, l’artillerie fait rouler ses chars bruyants; tout se précipite, tout va prendre place sur le champ de bataille; le canon se fait entendre dans le lointain; dans la ville, le tambour d’alarme éveille le soldat avant qu’ait brillé l’étoile du matin, et cependant les citoyens s’assemblent, muets de terreur, et se disent tout bas, la pâleur sur les lèvres: « C’est l’ennemi ! 11 arrive ! il arrive ! »

L’air des Camérons fait retentir sa sauvage harmonie; c’est le chant de guerre de Lochiel qu’ont souvent entendu les collines d’Albyn, ainsi que les Saxons ses ennemis. Comme dans les ténèbres de la nuit les sons de ce Pibroch sont aigus et terribles! Mais le même souffle qui enfle la cornemuse, jette au cœur des montagnards une belliqueuse ardeur, leur rappelle la mémoire d’un passé glorieux, et fait résonner à leurs oreilles les exploits d’Évan et de Donald*.

xxvn.

La forêt des Ardennes* les ombrage, en passant, de son vert feuillage, humide encore des larmes de la nuit; on dirait qu’elle pleure, si les objets inanimés sont capables de douleur, sur tant de braves qui ne reviendront pas. Hélas! ils seront foulés avant le soir, comme le gazon qui croit

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maintenant sous leurs pieds, mais qui les couvrira de sa prochaine verdure alors que celte ardente masse de courage vivant qui, brûlante d’espoir, précipite ses flots vers l’ennemi, pourrira étendue sur sa couche glacée.

Hier, le milieu du jour les vit pleins de force et d’ardeur; le soir les trouva orgueilleusement joyeux au milieu d’un cercle de beautés; minuit apporta h leurs oreilles le signal du combat. Aujourd’hui , l’aube les a vus se ranger en bataille, et midi, déployer leurs rangs magnifiques et terribles; un nuage tonnant les enveloppe, et chaque fois que les éclairs de la foudre le déchirent, l’argile de la plaine est jonchée d’une autre argile qu’elle recouvrira demain, entassant dans une fosse sanglante cavalier et coursier, ami et ennemi, mêlés et confondus.

Des harpes plus sonores que la mienne ont chanté leur gloire; pourtant il est un nom que je voudrais choisir dans celte foule de morts illustres, parce que c’est celui d’un guerrier dont j’ai h me reprocher d’avoir offensé le père-, ensuite parce que les liens du sang m’unissaient à lui; et puis les noms glorieux consacrent noblement les chants du poète. Celui-là brillait entre les plus braves ; au fort de la tempête, alors que les boulets de la mort tombaient plus rapides et plus multipliés, ils n’alleignirent point de cœur plus noble que le tien, jeune et vaillant Howard!

Pour toi des cœurs ont été brisés , des larmes ont coulé : que seraient les miennes, lors même que j’en aurais à l’offrir? Mais quand je fus sous l’arbre verdoyant qui, plein de vie, se balance sur le lieu où tu as cessé de vivre; quand je vis autour de moi la vaste campagne couverte de fruits et d’espérances de fertilité, et le Printemps, reprenant son œuvre de joie, rapporter sur ses ailes ses oiseaux exilés, je détournai les regards de tout ce qu’il ramenait vers ceux qu’il ne pouvait pas ramener.

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Je les reportai vers toi et vers des milliers d’autres, dont la perte a laissé une lacune douloureuse dans des cœurs pour qui l’oubli serait un bienfait du ciel. La trompette de l’arcbange, et non celle de la gloire , réveillera seule ceux que pleure leur tendresse. Le doux bruit de la gloire peut charmer un moment la fièvre des vains regrets, mais ne saurait l’éteindre; et le nom ainsi honoré ne fait qu’acquérir à nos pleurs des droits plus sacrés et plus douloureux.

xxxu.

On pleure, mais on finit par mêler un sourire à ses larmes. L’arbre se flétrit longtemps avant que de tomber ; le vaisseau dérive après avoir perdu ses mâts et ses voiles ; la poutre s’affaisse et pourrit dans sa longue vieillesse ; le mur en ruine s’élève encore debout à côté de ses créneaux écroulés; les barreaux survivent aux captifs qu’ils emprisonnaient; il fait encore jour malgré la nue orageuse qui cache le soleil : de même le cœur se brise, mais tout brisé qu’il est, il continue à vivre.

Comme un miroir brisé qui se multiplie dans chacun de ses fragments, et reproduit mille et mille fois la même image, ainsi fait le cœur qui se souvient; existence pulvérisée, silencieuse, froide ; point de sang dans les veines, des douleurs sans sommeil ; on arrive enfin à la vieillesse sans aucun signe visible de souffrances, car ces choses ne se disent pas.

Il y a de la vie dans notre désespoir, vitalité de poison , racine vivace qui nourrit les branches mortes; car ce ne serait rien que de mourir; mais la vie féconde la douleur et son fruit délesté , semblable à ces pommes des bords de la mer Morte, qui ne laissent que des cendres dans la bouche de celui qui les goûte 7. Si l’homme supputait les années de son existence par ses jours de jouissances, en compteraitil soixante?

Le Psalmiste a fait le compte des années de l’bomme. Elles sont suffisamment nombreuses; elles le sont même trop, si nous devons t’en croire, loi qui lui as même envié cette durée fugitive, ô fatal Waterloo ! Ton nom est dans des milliers de bouches; nos enfants le répéteront et diront :

« C’est ici que les naiions réunies tirèrent le glaive! C’est dans cette journée que nos compatriotes combattirent! » Et de ce grand événement , c’est là tout ce qui survivra.

Là tomba des hommes le plus grand , et non le pire, esprit formé de contrastes, s’appliquant avec une égale persévérance, un moment aux plus grandes conceptions, et l’instant d’après aux plus petits objets ; extrême en toute chose! Si lu avais su te tenir dans une ligne plus égale, tu n’aurais jamais régné, ou tu régnerais encore; car l’audace fit ton élévation comme ta chute; et même en ce moment tu voudrais reprendre ton rôle impérial, et, Jupiter tonnant, ébranler de nouveau le monde.

Vainqueur de la terre, te voilà son captif! Tu la fais trembler encore, et ton nom redouté ne fut jamais plus présent à la pensée du genre humain que maintenant que lu n’es rien, rien que le jouet de la Renommée. Elle fut autrefois ta vassale, te courtisa , flatta ton farouche génie, te fit un dieu à tes propres yeux ainsi qu’aux yeux des nations étonnées, qui , dans leur stupeur, te crurent longtemps ce que tu voulais être pour elles. -

Oh ! plus ou moins qu’un homme , — ou plus haut ou plus bas, livrant bataille aux nations, et désertant le champ du carnage; tantôt prenant la tête des rois pour marchepied, tantôt plus prompt à fléchir que le dernier de les soldats, tu pouvais régner, abattre ou relever un empire, et tu ne pouvais pas gouverner la moindre de tes passions; habile à sonder l’esprit des autres, tu ne savais pas voir dans le tien , ni

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réprimer ta convoitise de guerre, et tu ignorais que, lorsqu’on ose tenter le Destin, il abandonne la plus haute étoile.

Et cependant ton âme a supporté les revers avec cette philosophie naturelle et innée qui , fruit de la sagesse, de l’indifférence ou de l’orgueil , est une absinthe amère au cœur d’un ennemi. Quand la haine, accourant en foule, venait insulter ’a ta chute, toi, tu te pris à sourire; ton œil resta calme et serein. Enfant gâté de la Fortune, abandonné par ta mère, tu n’as pas courbé le front sous le poids du malheur.

Plus sage qu’aux jours de tes prospérités, car alors l’ambition te fit porter trop loin ton juste mépris des hommes et de leurs pensées ; ce dédain, il était sage de l’avoir, mais il ne l’était pas de le porter sans cesse sur tes lèvres et sur ton front ; il ne l’était pas d’humilier les instruments dont tu étais obligé de te servir, et qui se sont enfin tournés contre toi pour te renverser. Qu’on le perde ou qu’on le gagne, c’est un triste enjeu que ce monde; tu l’as éprouvé, comme tous ceux qui ont choisi la môme destinée.

Si, comme une tour bâtie au sommet d’un roc escarpé, lu avais été destiné à régner ou à tomber seul, ce mépris des hommes eût pu l’aider à résister au choc; mais les pensées des hommes servaient de degrés à ton trône; leur admiration était ton arme la plus puissante; ton rôle était celui du fils de Philippe, et, à moins d’abdiquer la pourpre, il ne t’appartenait pas de faire le Diogène et de railler l’humanité. Pour des cyniques couronnés, la terre est un tonneau trop vaste 8.

Mais pour les âmes actives, le repos c’est l’enfer; et ce fut lâ ce qui causa ta perte. Il est un feu de l’âme qui ne peut se restreindre à ses étroites limites, mais aspire sans cesse h franchir le seuil de la modération : une fois allumé, il ne peut plus s’éteindre; il lui faut d’aventureqses destinées; il

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ne se lasse que du repos ; fièvre intérieure fatale à tous ceux qu’elle dévore.

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