‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 165 sur 201 · XLIII · texte numérisé non relu

XLIII

C’est lui qui crée les insensés qui ont embrasé les hommes de leur folie contagieuse, conquérants et rois, fondateurs de sectes et de systèmes; il faut y ajouter les sophistes, les poètes, les hommes d’état : êtres inquiets, ils font vibrer trop fortement les cordes secrètes de l’àme, et sont eux-mêmes les dupes de ceux qu’ils abusent. Le monde les envie : combien c’est à tort! quels aiguillons les transpercent! Le cœur de l’un d’eux, mis à nu, enseignerait le mépris de la gloire et de la puissance.

L’agitation est leur élément ; leur vie est un orage qui les emporte pour les laisser retomber ensuite ; et néanmoins, nourris dans ces luttes, ils s’y attachent tellement, que, s’il leur advient de survivre aux périls passés et de jouir d’un crépuscule tranquille, ils se sentent saisis d’ennui et de tristesse ; et c’est ainsi qu’ils meurent : semblables a une flamme sans aliment, qui vacille et s’éteint, ou à un glaive oisif qui se corrode lui-même et se rouille sans gloire.

Celui qui gravit la cime des montagnes reconnaît que ce sont les pics les plus élevés qu’enveloppent le plus la neige et les nuages. Celui qui s’élève au-dessus des autres hommes par le talent ou la puissance doit s’attendre a la haine de la foule qu’il domine. Bien loin au-dessus de lui brille le soleil de la Gloire ; bien loin au-dessous s’étendent la terre et l’Océan ; mais autour de lui sont des rochers de glace ; des tempêtes déchaînées assiègent de toutes parts sa tête nue, et voilà la récompense des fatigues qui l’ont conduit si haut.

Loin de moi tout cela ! le monde de la vraie Sagesse est dans ses propres créations, ou dans les tiennes, ô Nature, notre communé mère! Que peut-on comparer au tableau que , tu étales sur les rives de ton Rhin majestueux? Là les yeux d’Harold se promènent sur des œuvres divines, assemblage

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de toutes les beautés : ondes, vallées, fruits, feuillage, rochers, bois, moissons, montagnes, pampres, et castels solitaires qui semblent dire tristement adieu du haut de leurs créneaux grisâtres où la Ruine habite au sein de la verdure.

Ils sont là debout , comme un esprit altier miné par le malheur , mais qui dédaigne d’abaisser sa fierté devant la foule qu’il méprise ; ils n’ont d’habitants que les vents qui circulent dans leurs crevasses, et les nuages forment seuls leur société sombre. Il fut un temps où ils étaient pleins de jeunesse et de fierté; des bannières flottaient sur leur tête; des batailles se livraient à leurs pieds ; mais les combattants sont dans leur sanglant linceul ; les bannières eu lambeaux ne sont plus que poussière, et les créneaux vieillis ne soutiendront plus de sièges.

XLvm.

Sous ces créneaux, dans l’enceinte de ces murailles, habitaient le Pouvoir et les Passions qui l’accompagnent ; des chefs de brigands y tenaient leurs cours de guerriers, et faisaient tout courber devant leur audace, aussi fiers que des héros plus puissants et de plus longue date. Que manquait-il à ces bandits hors la loi, pour en faire des conquérants ? des historiens gagés qui les eussent appelés grands, un théâtre plus vaste, des trophées sur leurs tombes. Ils étaient tout aussi braves et non moins ambitieux.

Dans leurs luttes féodales et leur étroits champs de batailles, que d’actes de prouesse sont restés dans l’oubli ! L’amour, qui prêta ses armoiries à leurs écussons, et leur inspira maint emblème d’une tendre fierté , l’amour se faisait jour jusqu’à ces cœurs d’airain à travers leurs cottes de mailles; mais c’étaient des flammes farouches, sources de combats et de destruction ; et plus d’une tour, ensanglantée pour quelque beauté fatale, a vu à ses pieds rougir les flots du Rhin.

Mais toi, fleuve puissant et orgueilleux, tes vagues bénies fertilisent tout ce qu’elles arrosent, et tes rives brilleraient

LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. en. III. 3Ü9

d’une éternelle beauté si l'homme respectait ton ouvrage, et si tes belles promesses n’étaient pas moissonnées par la faux tranchante des batailles : c’est alors que ta vallée aux douces ondes offrirait sur la terre une image du ciel ; et maintenant môme encore, que manque-t-il à tes flots pour me paraître tels? — la vertu du Léthé.

Mille batailles ont assailli les rives; mais l’oubli a couvert la moitié de leur gloire. Le carnage y a entassé des monceaux de cadavres sanglants : quç sont devenus ces guerriers ? Leurs tombeaux mêmes ont disparu. Le sang d’hier, la vague d’aujourd’hui l’a effacé, et il n’en est plus resté de trace , et dans ton onde limpide le soleil a réfléchi ses rayons d’or; mais quand tu réunirais tous tes flots, ils ne pourraient effacer de ma mémoire les rêves douloureux qui l’assombrissent.

lu. -

Ainsi pensait Harold, et il continuait sa marche. Toutefois son âme ne restait point insensible au charme qui éveillait le chant matinal et joyeux des oiseaux dans ces vallons où l’exil lui-même eût semblé doux. Bien que les soucis austères eussent sillonné son front, et qu’une calme insensibilité y eût succédé à des sentiments d’une nature plus ardente, mais moins sévère, la joie n’était pas toujours bannie de ses traits; mais au milieu de tels tableaux, un rayon passager venait éclairer son visage.

LUI

Toute affection n’était pas non plus éteinte dans son cœur, bien que ses passions brûlantes se fussent d’elles-mêmes consumées. C’est en vain que nous voudrions regarder froidement ceux qui nous sourient ; le cœur dégoûté des amitiés terrestres n’en bat pas moins affectueusement sous une main amie : c’est ce qu’éprouvait Harold ; car il y avait un cœur où vivait son souvenir, un cœur qui répondait au sien et sur lequel il pouvait s’appuyer avec confiance; et dans ses heures d’attendrissement, c’est là qu’il aimait U reporter sa pensée.

Et il avait appris à aimer, — je ne sais pourquoi, dans un homme tel que lui , cela me parait étrange, — à aimer l’aspect innocent de l’enfance, même au berceau. Ce qui avait pu modifier ainsi un esprit si profondément imprégné du mépris des hommes, c’est ce qu’il importe peu de savoir; mais cela était ainsi. La solitude n’est pas favorable aux passions éteintes ; pourtant celle-ci avait survécu dans son cœur à la ruine de toutes les autres.

Ainsi que nous l’avons dit , il y avait un cœur aimant uni au sien par des liens plus forts que ceux qu’un prêtre a consacrés. Libre du joug de l’hymen , cet amour était pur et sincère ; il avait résisté k des inimitiés mortelles ; et des périls redoutables, surtout aux yeux d’une femme, l’avaient cimenté. Il était resté ferme, et un tel cœur méritait bien ce chant de regret qu’Harold exhala vers son amie absente :

Voyez là haut, sur la montagne.

Le Drakenfcls et ses créneaux 9 !

A ses pieds, baignant la campagne,

Coule le Rhin aux vastes eaux.

D’opulentes cités rayonnent Sur ses rives qu’au loin couronnent Pampres, moissons, double trésor;

Tout charme ici l’àme ravie ;

Nais près de toi, ma douce amie.

J’en jouirais bien mieux encori

Voilà que des beautés charmantes.

Anges de ce nouvel Eden,

Viennent, fraîches et souriantes.

M’offrir les fleurs de leur jardin.

Ici plus d’une tour antique Lève sa tète fantastique.

Et plus d’un rocher sourcilleux Recourbe sa voûte élancée ;

Mais ta main dans ma main pressée Manque au charme de ccs beaux lieux.

Ces lis qu’aujourd’hui je t’adresse.

Demain les verra se Détrir ;

LE PÈLERINAGE DE CH1LDE-HAR0LD. CH. III. 371 Que ce gage de ma tendresse Me rappelle à ton souvenir.

En voyant leur tête affaissée.

Vers moi volera ta pensée ;

Leur aspect te fera du bien ;

Et tu diras : « Fleurs fugitives.

Au bord du Bhin croissaient vos liges.

Et sou cœur les offrit au mien] »

Le noble fleuve écume et coule.

Charme de ces lieux enchantés;

Et son cours sinueux déroule Toujours de nouvelles beautés.

Dans cette retraite fleurie Qui ne voudrait passer sa vie ?

Sur ces bords quel doux avenir Sourirait & ma destinée,

Si ta présence fortunée Venait encor les embellir!

Près de Coblenlz, sur un terrain qui s’élève en pente douce, est une pyramide petite et simple qui couronne le sommet de la colline verdoyante. Sa base recouvre les cendres d’un héros, notre ennemi; mais que cela ne nous empêche pas d’honorer la mémoire de Marceau. Sur sa jeune tombe, plus d’un soldat farouche versa de grosses larmes en déplorant ce trépas qu’il enviait ; car celui-là, est mort pour la France, il est tombé en combattant pour reconquérir ses droits.

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