‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 167 sur 201 · LX · texte numérisé non relu

LX

Lasimplicilé unie’a la grandeur, une végétation luxuriante, indice d’une prochaine fécondité, les cités aux blanches murailles, le fleuve majestueux , le précipice sombre , la forêt verdoyante, les châteaux gothiques semés çà et là , les rocs sauvages taillés ainsi que des tourelles, comme pour imiter en les surpassant les ouvrages de l’homme ; et, au milieu de ce tableau, une population au visage riant comme la Nature qui l’environne, et dont les bienfaits répandus sur tous semblent jaillir de tes rives, à côté des empires écroulés.

Mais tout cela est déjà loin de moi. Au-dessus de ma tête s’élèvent les Alpes, palais de la nature, dont les vastes murs cachent dans les nuages leurs têtes neigeuses; là trône l’É-

LE PÈLERINAGE DE CniLDE-HAROLD. CH. III. * 373

tcrnilé sous des lambris de glace, séjour sublime et froid où se forme l’avalanche, cette foudre de neige. Tout ce qui agrandit l’âme et l’effraie tout ensemble est réuni autour de ces sommets, comme si la Terre voulait montrer qu’elle peut s’approcher du ciel et laisser en bas l’homme superbe.

Mais avant d’oser mesurer ces hauteurs sans égales, il est un lieu qui mérite notre attention : c’est Morat , le noble et patriotique champ de bataille! Là l’homme peut contempler les horribles trophées du carnage, sans avoir à rougir pour ceux qui ont vaincu dans cette plaine. Ici la Bourgogne laissa une armée sans sépulture, monceau d’ossements qui vivront d’âge en âge , se servant à eux-mêmes de monument ; les ombres de ces guerriers, privés des honneurs de la tombe, errent sur les bords du Styx, qu’elles font retentir de leurs gémissements ,s.

De même que Waterloo rivalisera avec la sanglante défaite de Cannes , Morat et Marathon verront réunir leurs noms jumeaux ; victoires sans tache, avouées par la véritable Gloire, remportées par des cœurs et des bras sans ambition, par une vaillante légion de citoyens et de frères, et non par des soldats mercenaires, esclaves de la Corruption, vendant leurs épées au service des princes; ceux-là n’obligèrent aucun peuple à gémir sur ces lois blasphématoires et draconiennes qui proclament le droit divin des rois

Près d’un humble mur, une colonne plus modeste encore s’élève, grisâtre, antique, et usée parla douleur; c’est le dernier vestige du naufrage des ans. On croirait voir l’altitude égarée d’une personne que l’étonnement a pétrifiée, mais qui a conservé encore l’usage de ses sens : elle est là , debout , qui résiste à l’outrage des ans, tandis qu’Aventicura 1S, l’orgueil d’une civilisation contemporaine, est abattue, et jonche de ses débris les campagnes où jadis elle régnait.

C’est ici que Julia, — oh ! béni soit ce doux nom ! — c’est

ici que, victime de ia religion et de l’amour filial, Julia donna sa jeunesse au ciel; son cœur, cédant à l’affection la plus sacrée après celle du ciel, son cœur se brisa sur la tombe d’un père. Les larmes ne peuvent rien sur la Justice; les siennes demandaient la conservation d’une vie dans laquelle elle-même vivait; mais le juge fut juste, et alors elle mourut sur le cadavre de celui qu’elle n’avait pu sauver. Une tombe simple et sans sculptures les réunit tous deux, et renferma dans la même urne une volonté, un cœur, une poussière *•.

LXYII.

Ce sont là des actes dont la mémoire ne devrait pas périr, des noms qui ne devraient pas s’éteindre dans l’oubli qui dévore justement les empires, les enchalneurs et les enchaînés, leur naissance et leur mort; la haute et colossale majesté de la Vertu devrait survivre et survivra à ses malheurs, rayonnant dans son immortalité à la face du soleil, comme celte neige des Alpes 16 dont l’éternelle blancheur efface par son éclat tout ce qui est au-dessous d’elle.

J’aime le lac Léman et sa nappe de cristal16, miroir où les étoiles et les montagnes voient reproduire leur image tranquille dans la profondeur de celte eau limpide qui reflète les formes et les couleurs. Il y a trop de l’homme ici pour contempler comme je le voudrais ces grands spectacles; mais bientôt la solitude réveillera en moi des pensées cachées, mais non moins chères qu’autrefois, alors que je ne m’étais pas encore mêlé aux hommes et ne faisais point partie de leur bercail.

Fuir les hommes, ce n’est pas les haïr ; tout mortel n’est pas propre à partager leur activité et leurs travaux. 11 n’y a point de misanthropie à retenir Pâme au fond de sa source, de peur que son ébullition ne la consume dans la foule brûlante où nous devenons les victimes de notre corruption, pour nous repentir trop tard et longtemps, et user nos forces dans une lutte déplorable, rendant le mal pour le mal, livrés à

des contentions sans nombre où tous les efforts ne sont que faiblesse.

Là nous pouvons en un moment nous préparer de longues années de funestes repeutirs, et, frappant notre àme de stérilité, changer tout notre sang en larmes et teindre notre avenir des couleurs de la nuit. A ceux qui marchent dans les ténèbres, la course de la vie devient une fuite désespérée. Sur mer, les plus hardis ne tournent leur voile que vers lo port qui les attend; mais il est des navigateurs égarés sur les flots de l’Éternité, dont le navire avance toujours, toujours, sans jamais jeter l’ancre nulle part.

Dès lors ne vaul-il pas mieux être seul et aimer la terre pour elle-même, auprès des flots d’azur du Rhône rapide17, ou du paisible sein de son lac maternel, qui le nourrit comme une mère qui, trop indulgente pour son unique enfant, apaise ses cris par ses baisers ? ne vaut-il pas mieux ainsi couler ses jours que d’aller, oppresseur ou victime, se mêler à la foule tumultueuse !

Je ne vis point en moi, mais je m’identifie avec ce qui m’entoure; il y a du sentiment pour moi dans les hautes montagnes, mais le tumulte des villes m’est un supplice. Je ne vois rien de haïssable dans la nature, sinon la nécessité de former malgré moi l’un des anueaux d’une chaîne charnelle, classé parmi les créatures, tandis que l’àme peut prendre son vol et s’incorporer d’une manière réelle au firmament, à la montagne, à la plaine ondoyante de l’Océan, ou au cortège des étoiles.

Voilà ce qui m’absorbe, voilà quelle est ma vie; je considère le désert peuplé que j’ai laissé derrière moi comme un lieu d’agonie et de tourments, un exil de douleur, où, pour quelques péchés, j’avais été condamné à agir et à souffrir; je remonte enfin et prends un nouvel essor ; je sens que mes ailes, jeunes encore, mais déjà vigoureuses, sont capables

de lutter contre les vents qu’elles doivent fendre, méprisant

les liens d’argile qui retiennent notre être captif.

Et lorsqu’enfin l’esprit sera affranchi de tout ce qu’il abhorre sous cette enveloppe dégradée, dépouillé de sa vie charnelle, sauf cette portion plus heureuse qui revivra dans les mouches et les vers; — lorsque les éléments se réuniront aux éléments semblables, cl que la poussière ne sera plus que poussière, ne verrai-je pas alors d’une manière plus intime tout ce qui aujourd’hui éblouit ma vue, la pensée incorporelle, le Génie de chaque lieu, dont maintenant même je partage quelquefois les immortels attributs ?

Les montagnes, les flots, le firmament, ces choses ne fontelles pas partie de moi et de mon âme, comme moi d’elles? Mon cœur ne les aime-t-il pas d'une passion pure et profonde? Ne mépriserais -je pas tout autre objet comparé à ceux-là? N’endurerais-je pas mille tourments plutôt que d’échanger de tels sentiments contre la dure et mondaine indifférence de ces hommes dont les regards sont attachés à la terre et dont la pensée redoute le grand jour?

Lxxvr.

Mais je me suis écarté de mon sujet; je me hâte d’y revenir. Que maintenant ceux qui se plaisent h rêver sur un tombeau , contemplent avec moi la poussière d’un homme qui fut jadis tout de flamme, né dans le pays dont je respire un moment l’air pur, hôte passager de la terre qui lui donna le jour. 11 eut la folie d’ambitionner la gloire, et sacrifia son repos h la conquête et à la conservation de cette idole.

C’est ici que Rousseau commença une vie de malheurs, Rousseau, sophiste sauvage, auteur de ses propres tourments, apôtre de l’affection, qui revêtit la passion d’un charme magique, et puisa dans ses douleurs une irrésistible éloquence; il sut embellir jusqu’à la folie, et répandit sur des actes et des pensées coupables un céleste coloris; ses paroles

LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. CU. III. 377 éblouissaient comme les rayons du soleil, et arracbaient des larmes d’attendrissement.

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