LXXV1II
Son amour était l’essence de la passion : comme l’arbre embrasé par la foudre, qui, après avoir brûlé d’une flamme céleste, reste flétri et consumé ; ainsi fut son amour. Mais ce n’était pas l’amour des femmes vivantes, ni des morts qu’évoquent nos songes ; c’était l’amour d’une beauté idéale ; ce sentiment était devenu sa vie; il déborde dans ses pages brûlantes, quelque insensé qu’il puisse paraître.
Ce sentiment anima Julie de son souffle et la revêtit d’un charme romanesque et doux. 11 sanctifia ce mémorable baiser18 que déposait chaque malin sur sa lèvre tremblante celle qui ne répondait à son amour que par l’amitié; mais à ce doux contact, une flamme dévorante allait embraser son cerveau et son cœur, et tout son être était absorbé dans une ineffable jouissance que ne donne point aux amants vulgaires la possession de l’objet aimé.
Sa vie fut une longue gnerre contre des ennemis que luimême s’était créés, ou des amis que lui-même avait repoussés; car son âme était devenue le sanctuaire de la défiance. Ceux qui l’aimaient étaient les victimes que choisissait de préférence son étrange et aveugle fureur. Mais il était en démence. Pourquoi? nul ne peut le dire; la cause en était peut-être impénétrable. Sa frénésie, qu’elle fût l’ouvrage de la maladie ou du malheur, était arrivée à ce point funeste où le délire revêt les apparences de la raison.
Car alors il était inspiré, et de lui, comme jadis de l’antre mystérieux de la pylhonisse, parlaient ces oracles qui mirent le monde en flammes, et ne cessèrent de brûler que lorsque des empires eurent cessé d’exister. La France s’en souvient, la France, abattue aux pieds d’une tyrannie consacrée parles siècles, tremblante sous le joug qui pesait sur elle, jusqu’au
jour où, à sa voix et à la voix de ses élèves, elle se leva tout à coup et passa d’un excès de servilité pusillanime a un excès de colère.
LXXXIÏ.
Ils s’élevèrent un effroyable monument des débris des vieilles opinions, des abus dont la naissance était contemporaine de celle du monde; ils déchirèrent le voile, et exposèrent aux regards du monde entier les secrets qu’il cachait. Mais ils détruisirent le bien en môme temps que le mal, et ne laissèrent que des ruines, avec lesquelles on a rebâti sur les mômes fondements; ainsi, à la voix de l’Ambition, cachots et trônes se relevèrent et furent simultanément occupés.
LXXXIlt.
Mais cela ne saurait durer, ni longtemps se souffrir! Le genre humain a compris sa force et l’a fait comprendre. Les peuples auraient pu mieux en user. Enivrés de leur nouvelle puissance, ils en ont fait les uns contre les autres un terrible essai ; ils ont étouffé la douce voix de la pitié. Mais élevés dans l’antre ténébreux de l’Oppression, ils n’avaient point, comme des aiglons, grandi h la face du jour: comment donc s’étonner qu’ils se soient mépris quelquefois sur le choix de leur proie ?
Quelles blessures profondes se ferment sans cicatrices? Le cœur est le plus longtemps à saigner; sa guérison laisse des traces qui le défigurent. Trompés dans leurs espérances, les vaincus se taisent, mais ce silence n’est pas la soumission : l’implacable Ressentiment relient son souffle dans sa tanière jusqu’à l’heure qui doit lui payer des années d’attente. Nul ne doit désespérer : il est venu, il vient et viendra encore, le pouvoir dè punir ou de pardonner; nous serons plus lents à exercer le premier.
Limpide et pacifique Léman ! ton lac tranquille, qui contraste avec le monde orageux où j’ai vécu, m’avertit par son silence d’échanger les eaux troublées de la terre contre un
LE PÈLERINAGE DE CI1ILDE-HAR0LD. CH. III. 379 cristal plus pur. Cette barque paisible est comme une aile silencieuse sur laquelle je vais fuir le désespoir, il fut un temps où j’aimais les mugissements de la mer agitée; mais tou suave murmure est doux a mon oreille comme la voix d’une sœur qui me reprocherait mes sombres plaisirs.
Voici venir la nuit silencieuse; depuis tes bords jusqu'aux montagnes, le crépuscule jette le voile de ses molles ombres; pourtant tous les objets se détachent encore distinctement h l’horizon, à l’exception du sombre Jura, dont on découvre à, peine les flancs escarpés ; en approchant du rivage, on aspire le vivant parfum qui s’exhale des fleurs a peine écloses; l’oreille attentive suit le bruit léger de la rame, ou écoute les derniers chants du grillon.
11 aime h s’égayer le soir, fait de sa vie une enfance et la passe il chanter ; par intervalle un oiseau fait entendre un moment sa voix dans les buissons, puis il se lait. Je ne sais quel murmure semble flotter sur la colline ; mais ce n’est qu’une illusion; car les rosées de la nuit brillante distillent silencieusement leurs larmes d’amour, qu’elles s’épuisent à pleurer, jusqu’à ce qu’elles aient imprégné le sein de la nature de l'essence où elle puise scs couleurs.