‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 169 sur 201 · LXXXVI1I · texte numérisé non relu

LXXXVI1I

Étoiles! poésies du ciel! si nous cherchons h lire dans vos pages étincelantes la destinée des hommes et des empires, nous sommes pardonnables, alors que dans notre désir de grandeur nous osons franchir notre sphère mortelle, et aspirer a nous unir à vous; car vous êtes une beauté et un mystère, et vous nous inspirez de loin tant d’amour et de respect , que nous avons donné une étoile pour emblème h la fortune, à la gloire, à la puissance, h la vie.

Le ciel et la terre se taisent. Ils ne dorment pas, mais ils retiennent leur haleine comme nous faisons dans un moment d’émotion vive; ils sont muets, comme nous quand une pensée nous préoccupe profondément. Le ciel et la terre

sc taisent: du cortège lointain des étoiles jusqu’au lac assoupi et à la rive montagneuse, tout est concentré dans une vie intense, où il n’est pas un rayon, pas un souffle, pas une feuille qui n’ait sa part d’existence et ne sente la présence de l’Être créateur et conservateur de toute chose.

Alors s’éveille ce sentiment de l’infini que nous éprouvons dans la solitude, là où nous sommes le moins seuls; c’est la Vérité qui s’infuse dans notre être et le purifie du moi personnel ; c’est une vibration, âme et source de la musique, qui nous initie à l’éternelle harmonie, répand autour de nous un charme pareil à la ceinture fabuleuse de Cythérée, unissant toutes choses dans les liens de la beauté, et qui désarmerait jusqu’au spectre de la Mort, si sa fatale puissance était matérielle.

Ils eurent raison, les anciens Persans, de lui donner pour autels les hauts lieux et le sommet des monts sourcilleux, et de ne point emprisonner dans des murailles le culte de l’Esprit qui n’est honoré qu’imparfaitement dans des sanctuaires élevés parla main des hommes. Venez donc comparer vos colonnes, vos temples grecs ou gothiques, destinés à abriter des idoles, avec l’air et la terre, ces temples de la nature, et gardezvous de circonscrire la prière dans une étroite enceinte.

L’aspect du ciel est changé ! — Et quel changement ! O nuit, orages, ténèbres! vous êtes admirablement forts, et néanmoins attrayants dans votre force, comme l’éclat d’un œil noir dans la femme. Au loin, de roc en roc et d’écho en écho, bondit le tonnerre animé ! Ce n’est plus d’un seul nuage que partent les détonations; mais chaque montagne a trouvé une voix; et, à travers son linceul de vapeurs, le Jura répond aux Alpes joyeuses qui l’appellent.

xciu.

Et la nuit règne; — nuit glorieuse! tu n’as pas été faite pour le sommeil ! Laisse-moi partager tes sauvages et ineffables délices, et m’identifiera la tempête et à loi1*. Le lac

étincelle comme une mer phosphorique, et la pluie ruisselle à grands flots sur la terre! Pendant quelque temps tout redevient ténèbres; puis les montagnes font retentir les éclats de leur bruyante allégresse, comme si elles se réjouissaient de la naissance d’un jeune Tremblement de terre.

Il est un endroit où le Rhône rapide s’ouvre un passage entre deux rochers semblables k deux amants que le ressentiment a séparés: Rien que leur cœur soit brisé par celte séparation, ils ne peuvent plus se réunir, tant est profond l’a— bime ouvert entre eux ! Et cependant, lorsque leurs âmes se sont ainsi mutuellement blessées, l’amour était au fond de la fureur cruelle et tendre qui est venue flétrir leur vie dans sa fleur; puis ils se sont quittés : l’amour lui-méme s’est éteint, ne leur laissant plus que des hivers k vivre et des combats intérieurs k se livrer.

C’est là, c’est k l’endroit où le Rhône se fraie une issue, que les ouragans les plus furieux se sont donné rendez-vous.

Ils sont plusieurs qui ont pris ce lieu pour théâtre de leurs ébats; ils se lancent de main en main des tonnerres qui flamboient et éclatent au loin; le plus brillant de tous a dardé ses éclairs entre ces rocs séparés, comme s’il comprenait que la où les ravages de la destruction ont fait un tel vide, la foudre dévorante ne doit rien laisser debout.

Cieux, montagnes, fleuves, vents, lacs, éclairs ! seul avec la nuit, les nuages, le tonnerre, et une âme capable de vous comprendre, vous méritiez bien que je veillasse pour vous contempler. Le roulement lointain de vos voix expirantes est l’écho de ce qui ne dort jamais en moi, — si toutefois je dors. Mais où allez-vous, ô tempêtes? Êtes-vous comme celles qui grondent dans le cœur de l’homme? ou bien, semblables aux aigles, y a-t-il Ik-kaut un nid qui vous attende?

Oh ! si je pouvais maintenant produire en dehors ce qu’il y a en moi de plus intime, et lui donner une forme ! — si je

pouvais trouver une expression à -mes pensées, et jeter ainsi âme, cœur, esprit, passions, sentiments faibles ou forts, tout ce que je voudrais avoir recherché, tout ce que je recherche, souffre, connais, éprouve, sans en mourir: — si je pouvais jeter tout cela dans un mot unique, et que ce mot fût une foudre, je parlerais ; mais cela n’étant pas, je vis et meurs avec mon secret, et je refoule ma pensée silencieuse comme l’épée dans le fourreau.

L’Aurore a reparu, avec sa rosée matinale, son haleine embaumée, ses joues rougissantes ; son sourire écarte leg nuages; joyeuse comme si la terre ne contenait pas un seul tombeau, elle ramène le jour: nous pouvons reprendre la marche de notre existence ; et moi, ô Léman ! je puis continuer à méditer sur tes rives, où tant d’objets réclament mon attention.

xeix.

Clarens! doux Clarens! berceau de l’amour sincère! on respire dans ton air le souffle de la pensée jeune et passionnée ; les arbres ont leur racine dans le sol de l’Amour, ses couleurs se reflètent sur les neiges de tes glaciers, et les derniers rayons du soleil couchant y déposent affectueusement une ternie de rose. L’Amour nous parle encore jusque dans ces rochers immuables où il chercha un asile contre les agitations du monde, ses soucis, ses cuisantes douleurs, ses décevantes espérances.

Clarens ! tes sentiers sont foulés par des pas célestes, — les pas de l’Amour immortel. Là s’élève pour lui un trône dont tes montagnes sont le marchepied; làle dieu est une vie et une lumière qui pénètrent tout, et ce ne sont pas seulement les sommets sourcilleux, les antres, les forêts, qui sont pleins de sa présence : la fleur s’épanouit sous son regard ; l’air est échauffé de son souffle, plus puissant que celui des tempêtes dans leur moment le plus terrible.

Ici tout est plein de lui; depuis ces noirs sapins qui sont

LE PÈLERINAGE PE CIIILDE-HAROLD. CH. III. 383 là. haut son ombre, depuis les torrents dont il écoule la voix mugissan te, j usqu’aux pam près verdoyants semés sur la douce pente qui le conduit au rivage; là les flots obéissants viennent l'adorer et baiser ses pieds avec un doux murmure. La forêt, avec scs vieux arbres dont le tronc est blanchi par l’âge, mais dont les feuilles sont jeunes comme le Plaisir, la forêt est encore à la même place qu’autrefois, et lui offre, à lui et aux siens, une solitude peuplée ;

Une solitude peuplée d’abeilles et d’oiseaux, et de mille objets aux formes enchanteresses, aux couleurs variées, qui, libres et pleins de vie, l’adorent par des sons plus doux que des paroles, et déploient innocemment leurs ailes joyeuses; la source murmurante, la cascade sonore, l’arbre balançant son feuillage, la rose en bouton, vivante image de la Beauté, tout cela, ouvrage de l’Amour, forme un mélange harmonieux et un imposant ensemble.

cm.

Ici, celui qui n’a jamais aimé s’initie à cette science et fera de son cœur une flamme: celui qui connaît ce tendre mystère aimera davantage, car c’est ici la retraite de l’Amour; c’est ici que l’ont exilé les tourments de la vanité et les dissipations d’un monde imposteur: car il est dans sa nature d’avancer ou de périr: il ne demeure pas stationnaire; ou il décline, ou il devient une félicité immense, qui, dans son éternité, peut rivaliser avec les clartés immortelles.

Ce n’est pas dans un but de fiction que Rousseau choisit ce 6éjour et le peupla d’affections; mais il jugea que la passion ne pouvait assigner de plus digne séjour aux êtres purifiés, enfants de l’imagination. C’est dans ce lieu que le jeune Amour dénoua la ceinture de sa Psyché, et il le sanctifia par un charme ineffable. Séjour de solitude, d’enchantement et de mystère, où tout est suave, les sons, les parfums, les couleurs! ici le Rhône a étendu sa couche; les Alpes se sont élevé un trône.

Lausanne! et toi, Ferncy ! vous avez abrité des noms auxquels vous devez le vôtre’0; mortels qui, par des routes périlleuses, ont cherché et trouvé le chemin d’une gloire immortelle. C’étaient des intelligences gigantesques. Ils voulurent, comme autrefois les Titans, entasser sur des doutes audacieux des pensées capables d’attirer le tonnerre et le feu du ciel assiégé de nouveau, si toutefois l’homme et ses recherches pouvaient provoquer de la part du ciel autre chose qu’un sourire.

L’un était tout inconstance et tout feu, versatile comme un enfant dans ses désirs, mais esprit varié : tour à tour gai, grave; sage, insensé; historien, poëte et philosophe, il se multipliait au milieu des hommes, véritable Prolée du talent. Mais il excellait surtout^ manier l’arme du ridicule qui, à sa voix, allait, plus rapide que le vent, abattre l’ennemi désigné a ses coups, tantôt immolant un fat, tantôt ébranlant un trône.

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L’autre, profond et réfléchi, creusait laborieusement sa pensée; et, chaque année, de nouvelles études venaient ajouter h sa sagesse. Homme de méditation, riche de science, il donnait à son arme un tranchant acéré, sapant des dogmes solennels par de solennels sarcasmes. Roi de l’ironie, armé de ce puissant talisman, il frappa au cœur de ses ennemis dont la rage, fille de la cruauté, se vengea de lui en le condamnant à l’enfer : réponse éloquente, et qui résout toutes les difficultés.

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