À JOHN HOBHOUSE
Venise, J janvier 18IS.
Mon cher Hobhouse ,
Après un intervalle de huit ans entre la composition des premiers chants de Childe-Harold et celle du dernier, la conclusion de ce poème va être soumise au jugement dn public. En me séparant d'un aussi vieil ami, il est naturel que je m'adresse à nn autre plus ancien et plus cher encore , qui a vu la naissance et la mort du premier ; à celui dont la société et l'amitié éclairée , je crois pouvuir le dire sans ingratitude, m ont été plus utiles que toute la faveur publique qu’a pu me valoir Childe-Harold; à celui que j’ai connu longtemps, qui a été le compagnon de mes voyages, qui m’a goigné dans la maladie, consolé dans l’affliction, que j'ai vu heureux de mon bonheur et ferme dans mes adversités, sincère dans ses conseils, intrépide dans le péril ; à un ami souvent éprouvé, et resté toujours fidèle ; à vous, enfin.
Ici, je passe de la fiction à la vérité ; et en vous dédiant, aujour-
d'hui qu’il est complet , ou du moins terminé, ce poëme, le plus long et le plus fortement pensé de mes ouvrages, je désire me faire honneur de ma longue intimité avec un homme de science, de talent, de caractère et d'honneur. Des Jlmes telles que les nôtres ne donnent ni ne reçoivent des compliments adulateurs; mais les louanges de la sincérité ont de tout temps été permises à l’amitié. Ce n’est ni pour vous ni pour les autres, mais pour soulager un coeur trop peu habitué à la bienveillance des hommes pour l’accueillir avec froideur, que j'essaie ici de consigner vos bonnes qualités, ou plutôt les avantages dont je leur suis redevable. Le jour môme de la date de cette lettre, qui est l'anniversaire du jour le plus malheureux de ma vie passée, mais qui n’est plus capable d’empoisonner mon existence à Venise tant que j'aurai la ressource de votre amitié et de mes facultés; ce jour môme sera désormais pour vous et pour moi la source d’uu plus agréable souvenir ; car il nous rappellera à tous deux cette expression de ma reconnaissance pour un zèle infatigable , tel que peu d’hommes en ont éprouvé, et dont nul ne peut être l’objet sans avoir une idée plus avantageuse de l'espèce humaine et de lui-môme.
11 nous a été donné de parcourir ensemble, à diverses époques, les contrées illustrées par la chevalerie, l’histoire et la fable ; — l'Espagne, la Grèce, l’Asie-Mineure et l'Italie ; et ce qu’Athènes et Constantinople furent pour nous il y a quelques années, Venise et Rome l’ont été plus récemment. Mon poôme aussi, ou mon pèlerin, ou tous deux, m'ont accompagné partout ; peut-être trouvera-t-on excusable la vanité qui me fait revenir avec complaisance sur une composition qui me rattache en quelque sorte au lieu où elle a été produite, et aux objets que j’ai essayé de décrire ; et quelque indigne qu'elle paraisse de ces contrées magiques et mémorables, et fort au-dessous des anticipations lointaines et des impressions immédiates, cependant, comme gage de mon respect pour ce qui est vénérable, et de mon enthousiasme pour ce qui est glorieux, la composition de ce poëme a été pour moi une source de plaisir, et je ne m’en sépare qu’avec une sorte de regret dont j’étais loin de me croire encore susceptible pour des objets imaginaires.
Quant à la matière du dernier chant, le pèlerin y joue un moindre rôle que dans ceux qui précèdent; et dans ce rôle, il n’y a qu’une ligne imperceptible, si même il y en a une, qui le sépare de l’auteur parlant en son nom. Le fait est que j’étais fatigué d’établir une ligne du démarcation que chacun était décidé à ne point apercevoir : semblable au Chinois du Citoyen du Monde de Gold-
LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. Cn. IV. 393 smith, que personne ne voulait prendre pour un Chinois, c’est en vain que je soutenais et m’imaginais avoir établi une distinction entre l’auteur et le pèlerin ; le désir même que j’avais de conserver cette différence, et mon désappointement de le trouver inutile, paralysaient tellement mes efforts dans la composition, que je me décidai à l'abandonner entièrement, et c’est ce que j'ai fait. Les opinions qui se sont formées , et pourraient se former encore à ce sujet , sont maintenant chose indifférente ; c’est l'ouvrage qu'il faut juger et non je poêle ; et l'auteur, qui n'a dans son esprit d'autre ressource que la réputation durable ou passagère que ses travaux littéraires lui ont faite , mérite de partager le destin des auteurs.
Dans le cours de ce quatrième chant, j’avais eu l’intention, soit dans le texte, soit dans les notes, de parler de l'état actuel de la Jiltérature italienne, et peut-être aussi des mœurs de cette nation ; mais, resserré par les limites que je m’étais imposées, je vis bientôt que le texte suffirait à peine à contenir le labyrinthe des objets extérieurs et les réflexions qu'ils suggèrent; quant aux notes, à l'exception d'un petit nombre, et des plus courtes, c’est à vous que j'en suis redevable, et nécessairement elles ont dû se borner à donner l'intelligence du texte.
C'est d'ailleurs une tâche délicate et peu agréable que de disserter sur la littérature et les mœurs d'une nation si dissemblable ; cette tâche exige une attention et une impartialité qui nous feraient un devoir de nous méûer de nos propres jugements, de les différer du moins, et de mûrir davantage nos renseignements ; et néanmoins nous étions des observateurs attentifs, et familiarisés avec la langue et les mœurs du peuple au milieu duquel nous avons dernièrement habité. L’esprit de parti, en littérature comme en politique, paraît être porté ou avoir été porté à un tel état de violence, que l'impartialité serait presque impossible à un étranger. 11 me suffira donc, pour le moment, de donner ici une citation dans la belle langue de l'Italie : — « Mi pare che in un paese lutto poetico, che vante la lin- « gua la più nobile, ed insieme la più dolce, lutte le vie diverse si « possono tentare, e che sinch'e la patria di Alfieri e di Monti non a « perduto l'anlico valore, in lutte essd dovrebbe essere la prima. » L’Italie possède encore do grands noms : — Canova , Monti , Ugo Foscoio, Pindemonte, Visconli, Morelli, Cigognara, Albrizzi, Mezzophanti, Mai, Mustoxidi, Aglielti et Vacca assureront à la génération actuelle une place honorable dans les diverses branches des arts, des sciences et des belles-lettres ; dans quelques-unes même ce sera
la première place : il n’y a en Europe, dans le monde entier, qu'un
Canova.
Alfieri a dit quelque part que ■ la pianla uomo nasce più robusia m in Italia ch « in qualunque ultra terra — e che gli stessi atroci déliai a che vi si commettono ne sono una prova. ■ Sons souscrire à la dernière partie de cette proposition, doctrine dangereuse, dont on peut de prime abord contester la justesse par une observation bien simple, c’est que les Italiens ne sont pas plus féroces que leurs voisins, il faudrait être volontairement aveugla ou singulièrement ignorant pour nôtre pas frappé de l'extraordinaire capacité de ce peuple, ou, si ce mot est admissible, de ses capabiliits ! Et en effet, quelle facilité d'intelligence ! quelle rapidité de conception ! quel génie ardent ! quel sentiment du beau 1 et, malgré les révolutions fréquentes, les ravages de la guerre et de longs siècles de découragements, quelle soif insatiable d'immortalité, l’immortalité de l’indépendance ! Nous-mêmes, lorsque, faisant à cheval le tour des murs de Rome, nous entendîmes la naïve lamentation du chant du laboureur : « Roma ! Roma ! Roma ! Roma non i più corne era prima, » SI était difficile de ne pas remarquer le contraste de ce chant mélancolique avec le beuglement bachique et les grossiers chants dot triomphe dont résonnaient les tavernes de Londres à l’occasion da carnage du Mont-Saint-Jean, de cette victoire qui livra Gênes, l’Italie, la France et le monde à des hommes dont vous avez vousmême exposé la conduite dans un ouvrage digne des beaux jours de l'histoire ;
« Non njoToro mai corda
Oro la tiirba di »ue ciaaoa aatorda. •
Ce que V Italie a gagné à cette dernière vente de nations, U est Inutile à des Anglais de s’en informer, jusqu’à ce qu’on Bâche si l’Angleterre y a gagné quelque chose de plus qu’uue armée permanente et la suspension de 1 ’Habeas corpus. C'est assez pour eux du s’occuper de leurs propres affaires; quant à ce qu’ils ont fait A l'étranger, et surtout dans le Midi, « en vérité, je vous le dis, Us en seront récompensés, et cela avant qu’il soit longtemps. »
Vous souhaitant, mon cher Hobhouse, un heureux et agréableretour dans ce pays dont nul ne saurait avoir à cœur plus que voua les véritables intérêts, je vous dédie ce poème, maintenant complets et je me dis encore une fois, pour la vie.
Votre reconnaissant et affectionné ami,