‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 174 sur 201 · BYRON · texte numérisé non relu

BYRON

LE rÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. Cn. IV. 39$

J’étais à Venise, sur le pont des Soupirs; j’avais à ma droite un palais, K ma gauche une prison; je voyais ces édifices s’élever du sein des flots comme au coup de la baguette d’un magicien. Dix siècles étendent autour de moi leurs ailes nébuleuses, et une gloire mourante sourit à ces temps déjà éloignés où plus d’une nation conquise tenait ses regards fixés sur les palais de marbre du lion ailé, où Venise était assise en reine sur le trône de ses cent lies.

On dirait la Cybèle des mers, fraîchement sortie de l’Océan, se dessinant sur l’homon aérien avec sa tiare d’orgueilleuses tours, sa démarche majestueuse, comme la souveraine des eaux et de leurs divinités. Et elle l’était vraiment : — les dépouilles des nations formaient la dot de ses filles, et les perles de l’inépuisable Orient tombaient dans son giron en pluie étincelante; elle était vêtue de pourpre, et les monarques croyaient grandir leur majesté en s’asseyant à ses banquets.

ni.

A Venise, les chants du Tasse n’ont plus d’échos, et le gondolier rame silencieux; ses palais tombent en ruine sur le rivage, et il est rare que la musique s’y fasse entendre ; à Venise, ces temps ne sont plus ; mais la beauté y est toujours; les empires s’écroulent, les arts s’éteigaent, — mais la nature ne meurt pas : elle n’a pas oublié que Venise autrefois lui fut chère, qu’elle était le banquet de l’univers, le bal masqué de l’Italie.

Mais pour nous, elle a un charme plus puissant encore que sa renommée historique, que son long cortège de puissantes ombres qui, voilées de tristesse, pleurent sur l’empire évanoui de la cité veuve de son doge ; notre trophée à nous ne périra pas avec le Riaito : Shylock le Maure et Pierre résisteront aux outrages du temps ! Ce sont les clefs de la voûte! et tout aurait disparu, qu’ils repeupleraient pour nous la rive solitaire.

Les êtres fils de la pensée ne sont pas d’argile ; immortels

par essence, ils créent et multiplient en nous un rayon plus brillant, une existence plus chère. Ce que le destin refuse à notre vie monotone, dans notre esclavage mortel , ces créations du Génie nous l’accordent; elles exilent d’abord, puis remplacent ce que nous haïssons; elles arrosent le cœur qui a vu périr ses premières fleurs, et comblent le vide qu’elles ont laissé en en faisant naître de nouvelles.

C’est là le recours de la jeunesse et du vieil âge ; l’Espérance y conduit la première; l’autre y cherche un refuge contre son isolement. Ce dernier motif a produit bien des pages, et peut-être celle qui est maintenant devant moi ; pourtant il est des choses dont la réalité puissante éclipse nos régions de féerie; leurs formes et leurs couleurs surpassent en beauté notre ciel fantastique et ces constellations étranges dont la Muse est habile à peupler son monde imaginaire.

J’en ai vu ou rêvé de semblables ; — mais n’y pensons plus. Ces choses sont venues à moi comme des vérités, et ont disparu comme des songes : quoi qu’elles aient pu être d’abord, elles ne sont maintenant que des rêves ; je pourrais les remplacer si je voulais; mon imagination abonde encore en créations comme celles que j’ai cherchées et quelquefois trouvées; renonçous-y également. — La Raison, qui se réveille en moi , repousse comme insensées ces illusions trop chères; d’autres voix me parlent, d’autres objets m’entourent.

J’ai appris les langues des autres peuples, et aux yeux des étrangers je n’ai point passé pour un étranger ; les changements n’affectent point un esprit qui sait être lui-même; il n’est ni dur de se créer, ni difficile de trouver une patrie dans le genre humain, ou même, hélas! en dehors. Cependant je suis né lk où les hommes sont fiers d’avoir vu le jour, et ont raison de l’être ; laisserais-je donc derrière moi celte île, inviolable asile du sage et de l’homme libre, pour aller sur des bords lointains chercher un autre foyer ?

Peut-êlre l’ai-je aimée avec ardeur; et si je dois laisser ma cendre dans un sol qui n’est pas le mien, mon esprit y reviendra, si l’âme, dégagée du corps, peut se choisir un sanctuaire. J’embrasse l’espoir de vivre dans la mémoire de mes descendants, dans la langue de mon pays natal. Si cette espérance, que j’aime à nourrir, est trop présomptueuse ; si ma gloire doit, comme ma destinée, grandir d’un jet précoce pour se flétrir ensuite; si les ténèbres de l’oubli

Doivent interdire à mon nom l’entrée de ce temple où les nations honorent la mémoire des morts illustres; eh bien, soit ! que les palmes décorent une télé plus haute , et qu’on grave sur ma tombe l’épitaphe du Spartiate : a Sparte possède un grand nombre de ses fils qui valent mieux que lui1.» En attendant, je ne réclame point de sympathie, je n’en ai pas besoin. Les épines que j’ai recueillies proviennent de l’arbre que j’ai planté. Elles m’ont déchiré, et je saigne. J’aurais dû prévoir quel fruit naîtrait d’une telle semence.

L’Adriatique, aujourd’hui veuve, pleure son époux. Son hyménée annuel ne se renouvelle plus; et le Bucentaure se moisit, parure oubliée de son veuvage ! Saint-Marc voit encore son Lion occuper le lieu qu’il occupait jadis; mais il n’est plus qu’une dérision amère de son pouvoir flétri, sur celte place glorieuse qui vit un empereur paraître en suppliant, et les monarques contempler d’un œil d’envie Venise reine des flots, épouse h la dot sans égale.

Où s’humiliait le monarque de Suède, règne aujourd’hui le monarque d’Autriche; cette ville où s’agenouillait un empereur, un empereur la foule à ses pieds; des royaumes deviennent de simples provinces, des cités souveraines entrechoquent leurs fers. Les nations arrivées à l’apogée de leur puissance ont à peine senti les rayons du soleil de la Gloire, que soudain elles se dissolvent et roulent en bas, comme l’avalanche détachée du flanc de la montagne ! Oh ! une heure

seulement du vieil aveugle Dandolo, du chef octogénaire, du vainqueur de Byzance !

Devant le portique de Saint-Marc brillent encore ses coursiers d’airain, et l’or de leurs colliers réfléchit les rayons du soleil; mais la menace de Doria ne s’est-elle pas accomplie? ne sont-ils pas bridés? — Ah! Venise vaincue et conquise, Venise pleure ses treize siècles de liberté, et, comme une plante marine, disparaît sous les flots d’où elle est sortie! Mieux vaudrait pour elle être ensevelie sous les vagues, et fuir dans les profondeurs de sa tombe ces ennemis étrangers de qui sa soumission achète un repos déshonorant.

Jeune, elle était brillante de gloire, une nouvelle Tyr ; son mot le plus vulgaire lui avait été donné par la victoire , « Le Planteur du Lion *, » qu’à travers le fer et la flamme elle porta triomphante sur terre et sur mer, faisant de nombreux esclaves sans cesser d’être libre, et formant le boulevard de l'Europe contre les Ottomans ; je t’en atteste, Candie, rivale de Troie, et vous, flots immortels qui vîtes la bataille de Lépante ! Ce sont là des noms que le temps et la tyrannie ne parviendront pas à effacer.

Brisées comme des statues de verre, les nombreuses images de ses doges sont réduites en poudre; mais le vaste et somptueux palais qui leur servit de résidence atteste encore leur ancienne splendeur. Leur sceptre rompu et leur glaive rouillé ont passé aux mains de l’étranger. Ces édifices déserts, ces rues solitaires, ces visages du Nord, qui doivent te rappeler fréquemment la nature de ton esclavage et la qualité de tes oppresseurs, jettent comme un nuage de désolation sur ton enceinte charmante, ô Venise.

Quand les armées d’Athènes furent vaincues à Syracuse, et que des milliers de soldats enchaînés subirent le sort de la guerre, ils durent leur délivrance à la muse de l’Attique; ses chants furent leur seule rançon loin de la terre natale. Voyez!

LE PÈLERINAGE DE CIHLDE-HAROLD. Cil. IV. 399 pendant qne leur voix fait entendre l’hymne tragique, le char du vainqueur subjugué s’arrête; les rênes échappent de sa main, — son cimeterre oisif sort du fourreau, — il coupe les liens de ses captifs, et leur dit de remercier le poëte de ses vers et de leur liberté.

rvii.

C’est ainsi, ô Venise! qu’à défaut de litres plus sacrés, quand même ta glorieuse histoire serait oubliée, le culte sacré que tu rends à la mémoire du barde divin, ton amour pour le Tasse, auraient dû briser les liens qui t’enchatnent à tes tyrans; ta destinée est une honte pour les nations, — et pour toi surtout, Albion! La reine de l’Océan ne devait pas abandonner les enfants de l’Océan; que la chute de Venise te fasse penser à la tienne, en dépit du rempart de tes flots.

Je l’ai aimée dès mon enfance. — Elle était pour moi la cité de mon cœur, la ville enchantée s’élevant du sein de la mer comme un temple aux colonnes liquides, le séjour de la joie, le bazar des richesses. L’art magique d’Otway, de Radclifle, de Schiller, de Shakspeare *, avait gravé dans mon esprit son image; et bien que je l'aie trouvée dans son deuil, elle ne m’en est pas moins chère, plus chère, peut-être, aux jours de son affliction qu’alors qu’elle était aux regards du monde un spectacle et une merveille.

Je puis la repeupler à, l’aide du passé, et son présent a encore de quoi occuper le regard , la pensée et la méditation mélancolique , plus même que je n’en demandais et que je n’espérais en trouver; et parmi les jours les plus heureux qui sont entrés dans la trame de mon existence, il en est, 6 Venise ! qui se sont teints de tes couleurs. S’il n’était des sentiments que le temps ne peut engourdir, ni la douleur ébranler, tous les miens seraient maintenant muets et glacés.

Mais les plus hauts sapins des montagnes4 croissent sur les rocs les plus élevés et les moins abrités; leurs racines poussent dans une pierre stérile, sans que la moindre par-

celle du sol les soutienne contre le choc des ouragans ; et cependant leur tronc s’élance intrépide et insulte aux hurlements de la tempête, jusqu’à ce que sa hauteur et ses proportions soient dignes des montagnes dont les blocs de sombre granit ont vu naître et grandir l’arbre gigantesque. De la même manière l’âme peut vivre et croître.

L*exislence peut se prolonger, et la vie et la douleur jeter de profondes et solides racines dans des cœurs nus et désolés : le chameau marche muet sous les plus lourds fardeaux; le loup meurt en silence. Profilons de l’exemple qu’ils nous donnent. Si des animaux d’une nature inférieure et sauvage savent souffrir sans se plaindre, nous qui sommes formés d’une argile plus noble, sachons souffrir comme eux; ce n’est d’ailleurs que pour un jour.

Toute souffrance détruit ou est détruite,— ne fût-ce que par le patient; dans les deux cas elle a un terme -.—quelques-uns, remis et pleins d’un nouvel espoir, retournent au point d’où ils sont venus; — ayant le même but en vue, ils recommencent à filer la même trame; d’autres, abattus et courbés, les cheveux blanchis, le front hâve, sont flétris avant le temps, et périssent avec le roseau qui leur servait d’appui ; d’autres enfin appellent à leur aide la religion, le travail, la guerre, la vertu ou le crime, selon que leur âme fut faite pour s’élever ou pour ramper.

Mais toujours et Sans cesse les douleurs comprimées laissent après elles un vestige semblable à la piqûre du scorpion; à peine perceptible, il n’en est pas moins imprégné d’une vive amertume; et la cause la plus légère peut faire retomber sur le cœur le poids qu’il voudrait secouer pour toujours : ce sera un son, — une vibration musicale, — une soirée d’été — ou de printemps, — une fleur, le vent, — l’Océan, qui viendra tout à coup rouvrir nos blessures, et toucher la chaîne électrique dont les sombres anneaux nous enlacent.

Et nous ne savons ni comment ni pourquoi , et nous ne pouvons suivre jusqu’au nuage qui le recèle la trace de cet éclair de l’àme; mais nous sentons la commotion qui se renouvelle, et nous ne pouvons effacer la flétrissure et le noir sillon qu’elle laisse après elle, alors qu’au moment où nous y pensons le moins, et à propos des objets qui nous sont le plus familiers, elle évoque soudain à. notre vue les spectres qu’aucun exorcisme ne peut écarter, — les cœurs froids, — les infidèles, — peut-être les morts aimés, ceux que nous avons pleurés, que nous regrettons , trop nombreux encore malgré leur petit nombre.

Mais mon âme s’égare ; il faut que je la rappelle pour méditer parmi les tombeaux : qu’elle vienne donc , ruine vivante au milieu des ruines, remuer la poussière d’empires écroulés et de grandeurs ensevelies sur une terre qui fut la plus puissante de toutes aux vieux jours de sa domination, qui est encore et sera éternellement la plus belle; moule admirable où la main céleste de la nature jeta le type des héros et des hommes libres, des belles et des vaillants, — des maîtres de la terre et de l’onde ;

République de rois, citoyens de Rome ! Et depuis, ô belle Italie! tu fus et tu es encore le jardin du monde, la patrie du Beau dans les arts et la nature. Même dans ta solitude, qui est semblable k toi ? 11 n’est pas même jusqu’à tes herbes parasites qui ne soient belles; la fertilité des autres climats est moins riche que ton sol inculte. Ta chute même est glorieuse, et ta ruine est empreinte d’un charme pur et ineffaçable.

La lune est levée, pourtant il n’est pas nuit : le soleil, â son déclin, partage avec elle l’empire du firmament. Un océan de gloire inonde les cimes bleuâtres des montagnes du Frioul; le ciel est sans nuage, mais un arc-en-ciel de mille couleurs se déploie k l’occident, où le jour va rejoindre l’éternité du t. i. ’ 56

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passC, pendant qu’à l’orient l’humble croissant de Diane flotte dans l’air azuré, — île des bienheureux.

XXVUI.

Une seule étoile est auprès d’elle, et règne avec elle sur la moitié du riant empyrée; cependant cet océan de lumière soulève ses vagues brillantes et en couvre le sommet des monts de la Rhélie. On dirait que le jour et la nuit luttent ensemble, jusqu’à ce que la Nature vienne interposer son autorité ; — la profonde Brenta roule mollement ses flots teints de la couleur pourprée d’une rose naissante dont l’éclat rayonne sur l’onde mobile.

Le miroir liquide réfléchit la face du ciel avec toutes ses nuances variées et magiques, depuis les derniers feux du jour jusqu’aux clartés naissantes des étoiles. Mais la scène change. Une ombre plus pâle jette son manteau sur les montagnes; le jour qui finit meurt comme le dauphin, à qui chaque convulsion communique une couleur nouvelle : celle qui accompagne son dernier soupir est la plus charmante de toutes; — puis — tout est fini, — et un gris sombre la remplace.

Dans Arqua est une tombe; — là, dans un sarcophage élevé, reposent les ossements de l’amant de Laure; là viennent ceux qu’ont charmés ses chants harmonieux, les pèlerins voués au culte de son génie. Il lui fut donné de créer une langue et de relever son pays de la honte imprimée à son nom par le joug stupide de ses barbares ennemis. Les pleurs harmonieux dont il arrosa l’arbre dépositaire du nom de sa maîtresse lui ont assuré à lui-méme l’immortalité.

Arqua, un village des montagnes, le vit mourir et a recueilli sa cendre; c’est là qu’il passa ses derniers jours et descendit la vallée de la vie. Les villageois sont fiers (c’est là une légitime fierté, et qui les honore) de montrer à l’étranger sa maison et sa sépulture, toutes deux empreinte*

d’une simplicité vénérable, plus en harmonie avec ses chants que ne le serait une pyramide érigée sur sa tombe.

Et le doux et tranquille hameau qu’il habita semble fait tout exprès pour celui qui , déçu dans ses espérances, pénétré du sentiment de sa mortalité , a cherché un refuge à l'ombre de celte verte colline. De là on aperçoit encore de loin les cités bruyantes ; mais leur éclat se déploie en vain aux regards : il ne saurait plus vous tenter; et puis il y a assez de bonheur et de joie dans les rayons d’un beau soleil,

Qui dore les montagnes, les feuilles, les fleurs, et brille dans le ruisseau murmurant; auprès de son ODde, les heures fortunées s’écoulent limpides comme elle, dans une calme langueur qui ressemble à la paresse, et pourtant a sa philosophie. Si c’est dans la société que nous apprenons à vivre, c’est la solitude qui nous enseigne à mourir. Là, nous n’avons point de flatteurs; la vanité ne nous y prêle pas son secours illusoire : l’homme est seul à lutter avec son Dieu,

Et aussi peut-être avec des démons* qui énervent la force des meilleures pensées, et choisissent pour leur proie les cœurs mélancoliques; ceux-ci, marqués dès leur naissance d’un signe de tristesse, se plaisent à vivre au sein du découragement et des ténèbres; se croyant prédestinés à d’incurables maux, ils voient du sang dans le soleil ; à leurs yeux 2a terre est une tombe, la tombe un enfer, et pour eux l’enfer est assombri encore.

Ferrare ! l’herbe croît dans tes larges rues, dont la symétrie ne fut pas faite pour la solitude; on dirait qu’une malédiction pèse sur la résidence de tes souverains, sur cette antique maison d’Eslc, qui pendant si longtemps maintint sa domination dans les murs; sur ces princes, tour à tour, et selon les caprices d’un despotisme étroit, protecteurs ou tyrans des hommes ceints du laurier que le front du Dante seul avait porté avant eux.

Lc'Tasse est tout k la fois leur gloire et leur honte! Écoutez ses accents, puis allez visiter sa cellule! Voyez de quel prix Torquato a payé sa gloire ! Voyez le séjour qu’Alfonse assigna à son poëte. Le misérable despote ne put réussir h courber le génie outragé dont il voulut éteindre le flambeau j en vain il le plongea dans un enfer où il l’environna de maniaques, son immortelle gloire dissipa les nuages, et aujourd’hui ce nom

Est entouré des larmes et des hommages des siècles ; pendant que le tien, Alfonse, pourrirait dans l’oubli, et se perdrait dans l’ignoble poussière et le néant où est descendue la race orgueilleuse, si tu ne formais dans la destinée du poêle un anneau qui nous oblige h penser à la perversité impuissante. Alfonse! comme nos mépris accompagnent ton nom! comme ils le dépouillent de toute ta magnificence ducale ! Né dans un autre rang, c’est à peine si tu aurais été digne de servir d’esclave h celui que lu as fait gémir.

Toi ! né pour manger, être méprisé, puis mourir comme meurent les brutes, auxquelles tu ressemblais, si ce n’est que ton auge était plus splendide, et plus vaste ton étable; Lui! ' le front ridé par les chagrins, mais ceint d’une gloire qui rayonnait alors et brille encore aujourd’hui à la face de tous ses ennemis, de la bande de la Crusca et de ce Boileau, envieux acharné, s’efforçant d’abaisser tout ce qui faisait honte à la lyre discordante de sa patrie, lyre de laiton aux sons monotones et par qui les dents sont agacées.

Paix à l’ombre outragée de Torquato ! Vivant ou mort, sa destinée fut de servir de but à la haine et h ses flèches empoisonnées, dont aucune ne l’atteignit ! O triomphateur! aucun chantre moderne ne l’a surpassé. Chaque année amène h la vie des milliers d’hommes ; mais combien de temps l’océan des générations roulera ses vagues, sans que toute celle multitude innombrable réunie nous offre un gén'e

comme le tien ? En 'condensant tous ces rayons épars, on n’en formera pas un soleil.

Tout grand que tu es, tu as des égaux dans tes devanciers, dans tes compatriotes, les chantres de l’Enfer et de la Chevalerie : le premier, c’est le barde toscan, l’auteur de la Divine Comédie : l’autre est le digne rival du Florentin, le Scott du Midi, le ménestrel dont la baguette magique sut créer un monde nouveau, et, comme l’Arioste du Nord, chanter la guerre et l’amour, la dame et les preux chevaliers.

La foudre arracha du front de l’Arioste le laurier de fer dont il était couronné, et la foudre eut raison ; car la couronne tressée par la gloire appartient h l’arbre que respecte le feu du ciel, et cette trompeuse imitation ne faisait que déparer le front du poêle : si toutefois la superstition s’en afflige, qu’elle sache qu’ici-bas la foudre sanctifie tout ce qu’elle a frappé : — celte tête est maintenant doublement sacrée.

Italie ! 6 Italie ! toi qui as le don fatal de la beauté, devenu pour loi un douaire funèbre dans le présent et le passé, sur ton front charmant la honte a creusé de douloureux sillons, et les annales sont gravées en caractères de flamme. Hélas ! dans ta nudité que n’es-lu moins belle, ou que n’es-tu assez forte pour revendiquer tes droits, et rejeter de ton sol les brigands qui viennent en foule répandre ton sang et boire les larmes de la détresse !

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