XL1X
C’est là que Cythérée aime encore sous le marbre, et remplit de sa beauté l’atmosphère qui l’entoure : en la contemplant dans cet aspect plus doux que l’ambroisie, nous aspirons une portion de son immortalité; le voile des cieux est à demi soulevé ; nous restons immobiles sous le charme ; dans les contours de ce beau corps, dans les traits de ce visage, nous voyons ce que peut produire le génie de l’homme là où défaillirait même la Nature ; et nous envions à l’antiquité son enthousiasme idolâtre, et la flamme innée qui a pu inspirer un tel chef-d’œuvre.
Nous regardons, puis nous détournons la tête sans savoir où, éblouis et enivrés de tant de beauté, jusqu’à ce que le cœur s’égare dans l’excès de son admiration ; là, — là pour toujours, — enchaînés au char de l’Art triomphant, nous sommes ses captifs, et ne pouvons nous résoudre à nous éloigner. Ah ! nous n’avons pas besoin des termes scientifiques, pitoyable jargon des marchands de marbre à l’aide duquel le pédantisme prend la sottise pour dupe; — nous avons des yeux, du sang, des artères, un cœur, qui confirment le choix du berger dardanien.
N’est-ce pas sous celte forme, ô Vénus ? que tu apparue
à Pàris, ou à Anchise plus fortuné encore ? Ou est-ce ainsi que, dans tout l’éclat de ta divinité, tu vois à tes pieds ton vaincu, le dieu de la guerre ? Appuyé sur tes genoux, ses yeux tournés vers toi regardent ton visage comme un astre, et se repaissent9 du céleste incarnat de tes joues, pendant que de tes lèvres, comme d’une urne, coule une lave de baisers brûlants sur ses paupières, sur son front, sur sa bouche.
Enivrés, et plongés dans l’extase d’un muet amour, ne trouvant pas même dans toute leur divinité de quoi exprimer ou accroître le sentiment dont le cœur est plein, les dieux deviennent de simples mortels, et l’homme compte dans sa destinée des instants comparables aux plus brillants de la leur ; mais bientôt l’argile terrestre revient peser sur nous de tout son poids; — n’importe; nous pouvons rappeler ces visions, et, avec le passé ou le possible, créer des formes rivales de celte statue, et images des dieux sur la terre.
LUI
Je laisse au savant, au connaisseur, à l’artiste et à celui qui le singe, le soin de faire comprendre à notre ignorance la grâce de cette courbe, la volupté de ce contour ; que ces gens-là décrivent ce qui est indécrivable ! Je ne veux pas que leur souffle fétide ternisse l’onde limpide où pour toujours se réfléchira cette image, miroir fidèle et pur du rêve le plus ravissant que le ciel ait fait luire sur l’àme recueillie.