LX1V
La terre était pour eux comme une barque dont le rapide roulis les emportait vers l’éternité ; autour d’eux ils voyaient l’Océan, mai3 ils n’avaient pas le temps de remarquer les mouvements de leur navire; les lois de la nature étaient suspendues en eux : ils ne ressentirent pas cette terreur qui règne partout alors que les montagnes tremblent, que les oiseaux, abandonnant leurs nids renversés, plongent au sein des nuages pour y trouver un refuge, que les troupeaux mugissants s’abattent sur la plaine onduleuse , et que l’épouvante de l’homme ne trouve point de voix.
Bien différent est le tableau qu’offre aujourd’hui Trasimène : son lac est une nappe d’argent; sa plaine n’est sillonnée que par la charrue paciüque; ses arbres séculaires s’élèvent épais comme autrefois les cadavres entassés où sont maintenant leurs racines. Mais un ruisseau, à l’onde faible, au lit étroit, a emprunté son nom à la pluie de sang de celte fatale journée, et le Sanguinetto nous indique l’endroit où le sang des Romains abreuva la terre et teignit les eaux indignées !
Mais toi, ô Clilumne! de ton onde charmante, le plus pur cristal où jamais la Naïade soit venue se mirer et baigner son beau corps sans voile, tu arroses tes rives herbeuses, où vient paître le blanc taureau ; ô le plus pur des fleuves ! que ton cours est limpide ! que ton aspect est serein ! sans doute le carnage ne profana jamais cette onde ; elle a toujours servi de bain et de miroir aux jeunes beautés.
Près de ta rive fortunée , un temple aux proportions légères et délicates s’élève, pour consacrer la mémoire, sur la pente douce de la colline ; h ses pieds coule ton onde paisible ; souvent on y voit bondir le poisson aux écailles brillantes, qui habile et se joue dans les profondeurs de ton cristal transparent; parfois un nénuphar, délaché de sa tige, fait voile et s’abandonne au courant de l'onde murmurante.
Ne passez pas sans rendre hommage au génie de ce lieu! Si dans l’air un plus doux zéphyr vient rafraîchir votre front, c’est lui qui vous l’envoie ; si sa rive s’embellit d’une plus riante verdure, si la fraîcheur de ces beaux lieux passe à votre cœur, si ce baptême de la Nature en efface pour un moment l’aride poussière d’une vie importune, c’est lui que vos prières doivent remercier de cette suspension de vos ennuis.