‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 188 sur 201 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Et toi que la foudre a frappée, nourrice de Rome ! louve, dont les mamelles de bronze semblent verser encore le lait de la victoire dans cette enceinte où, monument de l’art antique, tu apparais h nos regards; mère au cœur fort ! le grand fondateur des Romains puisa son courage à ta sauvage mamelle; sillonnée par le feu céleste de Jupiter, et les membres noircis encore par la foudre, — tu n’as donc point oublié tes devoirs de mère? tu veilles donc encore sur tes immortels nourrissons ?

Oui! — Mais ceux que tu as nourris sont morts; ils ne sont plus, ces hommes de fer; on a bâti des villes avec les t. i. 27

débris de leurs sépulcres. Imitateurs de ce qui causait leur effroi, les hommes ont versé leur sang; ils ont combattu et vaincu, et, plagiaires serviles des Romains , ils ont marché de loin dans la même voie ; mais nul n’a élevé sa puissance à la même hauteur; nul, si on en excepte un homme orgueilleux qui n’est point encore dans la tombe, mais qui, vaincu par lui-même, est aujourd’hui l’esclave de ses esclaves. —

Dupe d’une fausse grandeur, espèce de César bâtard, il a suivi d’un pas inégal son antique modèle ; car l’âme du Romain avait été jetée dans un moule moins terrestre; avec des passions ardentes, il avait un jugement froid et un immortel instinct qui rachetait les faiblesses d’un cœur tendre , mais intrépide ; parfois c’était Alcide ûlant aux pieds de Cléopâtre, — mais bientôt, rendu à lui-même,

Il venait, voyait, vainquait ! Mais l’homme qui, traitant ses aigles comme des faucons dressés par le chasseur, leur apprit â fuir â la tête de ces bataillons gaulois qu’il avait tant de fois conduits à la victoire; l’homme dont le cœur était sourd, et semblait ne jamais s’écouter lui-même; cet horamelâ était étrangement organisé. Il n’avait qu’une faiblesse, la dernière de toutes , — la vanité. — Il y avait de la coquetterie dans son ambition. — U tendait — à quoi? Que voulait-il ? Qu’il le dise lui-même!

Il voulut être tout ou rien. — Ne pouvait-il pas attendre que la tombe lui assignât son niveau? Encore quelques années, et il eût irrévocablement partagé le destin des Césars que foulent nos pas : c’est donc pour en venir là que le conquérant élève ses arcs do triomphe! c’est pour cela que le monde est inondé comme autrefois d’un déluge de sang et de larmes ! déluge universel, où l’homme infortuné ne trouve point d’arche de salut, et dont les eaux ne baissent que pour déborder encore! Grand Dieu! envoyez-nous votre aroen-ciel !

Quel fruit recueillons-nous de notre stérile existence? Nous avons des sens étroits, use raison fragile, une vie courte; la Vérité est une perle qui se plaît dans les profondeurs de l’Océan; toutes choses sont pesées dans l’injuste balance de la Coutume ; l’Opinion est une reine toute-puissante dont le voile ténébreux enveloppe la terre : si bien que le bien et le mal ne sont que des accidents, et les hommes tremblent que leur jugement ne devienne trop éclairé, qu’on ne leur fasse un crime de leurs libres pensées, et que la terre n’ait trop de lumière.

Et c’est ainsi qu’ils végètent dans l’inertie et la misère , pourrissent de père en fils et de siède en siècle, orgueilleux de leur nature avilie, et meurent en léguant leur démence héréditaire a la race nouvelle des esclaves à venir; ceux-là combattront à leur tour pour le choix des tyrans: plutôt que d’être libres, ils verseront leur sang comme des gladiateurs, dans la même arène déjà couverte des cadavres de leurs frères, jonchée des feuilles du même arbre.

Je ne parle pas des croyances de l’homme. — C’est une question qui reste entre l’homme et son Créateur. — Je parle de choses avérées, patentes et publiques; — de choses dont diaque jour, chaque heure est témoin. — Je parle du double joug qu’on nous impose, des intentions avouées par la Tyrannie, de l’édit fulminé par les rois de la terre, devenus les copistes de celui qui naguère humilia leur orgueil et les réveilla en sursaut sur leur trône, homme couvert d’une immortelle gloire si à cela se fût borné son bras puissant.

Les tyrans ne peuvent-ils donc être vaincus que par des tyrans? La Liberté ne pourra-t-elle trouver un champion et un fils semblable à celui que la Colombie vit apparaître alors que, nouvelle Pallas, elle naquit toute armée, vierge courageuse et pure? Ou de telles âmes ne croissent-elles que dans le désert, dans les profondeurs des antiques forêts, auprès

des cataractes mugissantes, sur cetle terre où la Nature, mère affectueuse, sourit à Washington enfant? La terre ne renferme-t-elle plus dans son sein de telles semences, ou l’Europe de tels rivages?

Mais la France s’enivra de sang pour vomir le crime , et ses saturnales ont été funestes à la cause de la Liberté; elles le seront dans tous les siècles et dans tous les climats ; car les jours de sang dont nous avons été témoins, le mur de diamant élevé par l’Ambition entre l’homme et ses espérances, et le drame honteux joué dernièrement sur la scène du monde, sont devenus le prétexte d’une oppression éternelle, qui dépouille de sa fleur l’arbre de la vie, et condamne l’humanité au pire des destins, — à une seconde chute.

Néanmoins, ô Liberté! ta bannière en lambeaux continue à flotter, et, pareille à la foudre, elle s’avance contre le vent; le clairon de ta voix, aujourd’hui affaiblie et mourante, retentira plus fort après la tempête. Ton arbre a perdu ses fleurs; son écorce, mutilée par la hache, semble rude et flétrie; mais il a conservé sa sève, et ses semences sont déposées profondément jusque dans le sol du Nord; attendons ; un printemps meilleur amènera des fruits moins amers.

Il est une vieille tour ronde et d’un style sévère, forte comme une citadelle 11 ; ses remparts de pierre suffiraient pour arrêter la marche d’une armée. Elle s’élève solitaire, munie encore de la moitié de ses créneaux, avec le lierre qui la couvre depuis deux mille ans, guirlande de l’Éternité, qui jette sur les débris du temps la parure de son vert feuillage, — Qu’était celte forteresse? Quel trésor est enfoui et caché dans ses caveaux ? — Le tombeau d’une femme.

Mais qui était-elle, cette reine des morts qui a un palais pour tombe? Fut-elle chaste et belle, digne de la couche

d'un roi, — ou plus encore, — d’un Romain? De quelle . race de guerriers et de héros fut-elle mère ? A quelle fille transmit-elle sa beauté? Comment a-t-elle vécu? — Comment a-t-elle aimé? Comment est-elle morte? Est-ce pour consacrer la mémoire d’une destinée plus que mortelle, qu’on l’a ainsi honorée et déposée dans cette magnifique sépulture, où n’oseraient pourrir de vulgaires dépouilles?

Fut-elle de celles qui aiment leur époux, ou de celles qui aiment l’époux d’un autre? car il s’est trouvé de ces femmes-là, même dans les temps antiques, si nous en croyons les annales de Rome. Eut-elle la gravité de Cornélie, ou l’air léger de la gracieuse reine d’Égypte? Aima-t-elle le plaisir ? — ou lui fit— elle la guerre, inébranlable dans sa vertu? Inclina-t-elle aux tendres sentiments du cœur, ou, plus sage , refusa-t-elle d’admettre l’amour dans ses douleurs ? — Car les affections sont ainsi.

en.

Peut-être qu’elle mourut jeune; peut-être qu’elle succomba sous des chagrins bien plus lourds que la tombe colossale qui pèse sur sa cendre légère. Un nuage s’étendit sur sa beauté; la tristesse empreinte dans son œil noir annonça par avance le destin que le ciel réserve à ceux qu’il aime, — une mort prématurée; et cependant le soir de sa vie s’embellit de l’éclat du soleil couchant, clarté maladive, hespérus des mourants, qui imprime à la joue fanée le rouge de la feuille d’automne.

cm.

Peut-être aussi qu’elle mourut âgée; — après avoir survécu à tout, à ses charmes, à ses proches, à. ses enfants. — Les longues tresses de ses cheveux blancs lui rappelaient encore quelque chose de l’époque où leurs boucles élégantes faisaient son orgueil, où l’éclat de sa beauté attirait sur elle l’envie, l’admiration et les regards de Rome. Mais où s’égarent nos conjectures! — Tout ce que nous savons, c’est que Métella est morte l’épouse du plus riche des Romains j et

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voilà le monument que lui a élevé l’orgueil ou l’amour de

son époux !

O tombe! je ne sais pourquoi, mais en restant ainsi près de toi, je me figure que j’ai connu celle que tu recouvres, et le passé me revient en mémoire. Une harmonie connue arrive jusqu’à moi; seulement, le ton en est changé et solennel, comme lorsque le vent nous apporte le prolongement lointain du toimerrc expirant. Je suis tenté de m’asseoir à côté de cette pierre tapissée de lierre, et d’y rester jusqu’à ce que mon imagination échauffée ait donné un corps à mes pensées, et évoqué des formes du sein de ces flottants débris du naufrage des temps ;

Jusqu’à ce qu’avec les planches éparses sur les rochers, elle m’ait construit une nacelle d’espérance pour affronter une fois encore l’Océan, et le choc des vagues bruyantes, et le mugissement sans fin qui assiège la rive solitaire où est venu échouer tout ce qui m’était cher. Mais lors môme que des débris de la tempête je parviendrais à me construire une barque grossière, où tournerais-je ma proue? A l'exception de ce qui est ici, il n’est point de patrie, d’espérance, de vie qui puisse me sourire.

Que les vents hurlent donc! leur harmonie me bercera, tempérée la nuit par le cri des hiboux, tel que je l’entends maintenant à travers l’ombre qui commence à s'étendre sur la demeure de ces oiseaux des ténèbres ; ils se répondent les uns aux autres sur le mont Palatin, ouvrant de grands yeux gris et brillants, et battant des ailes. — En un tel lieu, que sont nos chétives douleurs? Je ne saurais compter les miennes.

Le cyprès, le lierre et le violier entrelacés en masse compacte, des buttes de terre amoncelées où furent jadis des appartements, des arceaux écroulés, des fragments de colonnes, des voûtes comblées, des fresques dans des souter-

tE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. CH. IV. 423 rains humides où les hiboux viennent chercher les ténèbres de la nuit : — sont-ce des temples, des bains, des salles? Prononce qui pourra; tout ce que les recherches de la Science lui ont fait découvrir, c’est que ce sont des murs.

— Voilà le mont impérial ! Ainsi tombent les puissants.

C’est là la moralité de toutes les histoires; c’est l’éternelle répétition du passé. D’abord la liberté, puis la gloire;

— après elle, la richesse, le vice, la corruption; — enfin la barbarie. Et l’histoire, avec tous ses vastes volumes, n’a qu’une seule page; — et c’est ici surtout qu’il faut la lire, ici où la Tyrannie fastueuse accumula tous les trésors, toutes les délices que pouvaient désirer les yeux, les oreilles, le cœur, l’àme, toutes les jouissances exprimables. — Mais arrière les paroles; approchez!

C’est de l’admiration qu’il faut ici, — c’est de l’enthousiasme, — du mépris, — du rire, — des larmes ; — car ici il y a place pour tous ces senlimerits divers. — Homme, balancier suspendu entre un sourire et une larme, des siècles et des empires sont entassés dans cet espace ; cette montagne aplanie soutenait une pyramide de trônes, et les insignes de la gloire la couronnaient d’un tel éclat, que les feux du soleil y puisaient une splendeur plus vive ! Où sont maintenant ses palais d’or? Où sont ceux qui osèrent les construire ?

ex.

Tullius fut moins éloquent que toi, colonne sans nom, dont la terre recouvre la base ! Où ^ont les lauriers qui paraient le front de César? Couronnez-moi avec le lierre de sa tombe. A qui assignerons-nous cet arc-de-triomphe ou cette colonne que j’ai devant moi? A Titus? A Trajan? Non,

— mais au Temps : trophées, colonnes, il déplace tout en se jouant; la statue d’un apôtre s’installe sur l’urne impériale où des cendres dormaient, sublimes,

Dans leur sépulture aérienne, sous le ciel bleu de Rome,

voisines des étoiles; l’esprit qui les animait était digne du séjour des astres. 11 fut le dernier qui donna des lois à la terre entière, au monde romain ; nul après lui ne soutint ce fardeau, nul ne conserva ses conquêtes. Il fut plus qu’un Alexandre; exempt d’intempérance, pur du sang de ses amis, son front serein brilla sur le trône de toutes les vertus.

— Aujourd’hui encore le nom de Trajan est adoré.

Où est la colline des triomphes, le haut lieu où Rome embrassait ses héros? Où est la roche Tarpéienne, digne terme où venait aboutir la trahison , promontoire d’où le traître précipité guérissait son ambition? Est-ce bien ici que les vainqueurs déposaient leurs dépouilles? Oui; et là-bas, dans celle plaine, dorment mille ans de factions réduites au silence. Voilà le Forum qu’ont illustré tant d’immortels accents ; — dans l’air éloquent, la parole de Cicéron respire encore !

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