OSSIAN
Newstcad ! dôme naguère resplendissant, aujourd’hui tout en ruine; temple de la religion, orgueil de Henri repentant40, tombeau cloîtré de guerriers, de moines et de châtelaines, dont les ombres pensives glissent autour de les ruines;
Salut, monument plus respectable dans ton déclin que les modernes manoirs dans leur magnificence architecturale ! Les voûtes de tes salles s’élèvent menaçantes dans un majestueux orgueil, et semblent défier les outrages du temps.
Tu ne vis point les serfs revêtus do cottes de mailles, obéissant à la voix de leur seigneur, venir, phalange formidable, demander la croix rouge41, ou gaiement s’asseoir, bande immortelle, au banquet de leur chef;
Car l’imagination inspiratrice, avec son magique regard, me retracerait leurs exploits dans la suite des âges, et évoquerait devant moi le souvenir de ces jeunes hommes qui, pèlerins pieux, allaient mourir sous le soleil de la Judée.
Ce n’est pas de ton enceinte, vénérable édifice, que partait le chef belliqueux; sa gloire féodale brillait ailleurs: mais la Conscience soutirante, fuyant l’éclat importun du jour, venait y chercher un soulagement à ses blessures.
Oui, dans tes sombres cellules et les épaisses ombres, le moine abjurait un monde qu’il ne pouvait plus revoir. C’est là que le Crime taché de sang trouvait un allégement dans le repentir; c'est là que l’Innocence fuyait l’oppression cruelle.
Un monarque te fit naître du sein de ces déserts où erraient autrefois les proscrits de Sherwood, et les divers crimes de la superstition y cherchèrent un asile sou3 le capuchon protecteur du prêtre.
Là où le gazon exhale une rosée de vapeurs, humide poêle jeté sur l’argile des morts, les moines vénérés croissaient en sainteté, et leurs pieuses voix ne s’élevaient que pour prier.
Là où maintenant le triste oiseau des nuits déploie ses
IlEURES DE PARESSE.
ailes vacillantes aussitôt que le crépuscule étend son ombre douteuse, le chœur retentissait du chant des vêpres ou des prières matinales adressées à Marie **.
Les années font place aux années, les siècles suivent les siècles, les abbés succèdent aux abbés ; la charte de la religion est leur bouclier protecteur jusqu’au jour où un roi sacrilège prononce leur arrêt.
Ce fut un pieux Henri qui éleva cet édifice gothique, et en fit pour ses religieux habitants un asile de paix; un autre Henri 4ï reprend ce don bienfaisant, et impose silence aux saints échos de la dévotion.
Menaces, supplications, tout est inutile : il les chasse de leur retraite fortunée; il les condamne à errer dans un monde hostile, sans espoir, sans amis, sans foyer, n’ayant que Dieu seul pour refuge.
Écoutez! les voûtes sonores de la salle retentissent des étranges accords d’une musique belliqueuse! Emblèmes du règne impérieux d’un guerrier, les hautes bannières armoriées flottent dans ton enceinte.
Aux cris d’alarme se mêlent la voix lointaine des sentinelles qu’on relève, la joie brillante des festins, le cliquetis des armes polies, les sons de la trompette, les roulements du tambour.
Jadis abbaye, aujourd’hui forteresse royale**, entourée d’insolenls rebelles, les redoutables machines de la guerre hérissent les remparts menaçants, et vomissent le trépas au milieu d’une pluie sulfureuse.
Inutile défense ! le perfide assiégeant, souvent repoussé, triomphe du brave par la ruse. D’innombrables ennemis accablent le sujet. fidèle, et sur sa tête flotte le sombre étendard de la rébellion.
Le baron irrité ne tombe pas sans vengeance : le sang des traîtres rougit la plaine. Invaincu, sa main brandit encore le glaive, et des jours de gloire lui sont réservés dans l’avenir.
Le guerrier eût désiré alors mourir sur les lauriers qu’avait cueillis sa main; mais le génie protecteur de Charles accourut sauver l’ami et l’espoir du monarque.
Tremblant, il l’arracha d’un combat inégal ** pour aller sur d’autres champs de bataille repousser le torrent. Sa vie était réservée pour de plus nobles combats, et il devait guider les rangs au milieu desquels tomba le divin Falkland **.
Malheureux édifice, maintenant abandonné à un infâme pillage ! un encens bien différent de celui auquel tu étais accoutumé s’élève de ton enceinte et monte vers les cieux, au milieu des gémissements des mourants et du sang des victimes égorgées.
Le cadavre de plus d’un brigand hideux et pâle souille ton sol sacré. Sur les coursiers et les hommes pêle-mêle entassés, monceau de pourriture, les farouches spoliateurs se fraient un passage.
Les tombeaux, que recouvrait une herbe humide et pieuse, sont forcés de rendre les dépouilles mortelles qu’ils renferment; et, pour chercher l’or enseveli dans la terre, des mains avides ne craignent pas de troubler le repos des morts !
La harpe se tait, la lyre belliqueuse a cessé de résonner; la mort a glacé la main du ménestrel; elle ne fait plus frémir la corde tremblante pour chanter la gloire des guerriers.
Enfin, les meurtriers, gorgés de butin, rassasiés de sang, se retirent. Le bruit des combats cesse de se faire entendre; le Silence vient s’asseoir de nouveau au sein de son domaine, et l’Horreur, au visage sombre, veille au seuil de la porte massive. -
C’est là que la Désolation tient sa redoutable cour : quels satellites proclament son règne fatal ! Des oiseaux de mauvais augure, à l’heure sombre du soir, élèvent leur cri lugubre et agitent leurs ailes poudreuses dans l’édifice désolé.
Bientôt les rayons vivifiants d’une nouvelle aurore chassent les nuages de l’anarchie du ciel de l’Angleterre. Le farouche usurpateur rentre dans son enfer natal, et la Nature applaudit à la mort du tyran.
Elle salue son agonie par la voie des orages; l’ouragan
HEURES DE PARESSE. tiîS
répond à son dernier soupir; la terre tremble au moment où elle reçoit scs ossements, répugnant à accepter l’offrande d’une mort aussi hideuse47.
Le souverain légitime4* reprend le gouvernail, et guide le vaisseau de l’État sur une mer calmée. L’Espérance sourit au régne pacifique, et cicatrise les blessures saignantes de la Haine épuisée.
Newslead, les sombres habitants de tes arceaux, poussant des cris discordants, abandonnent leurs nids profanés. Le maître revient habiter ses domaines, et l’absence relève le charme de leur possession.
Les vassaux que réunit ton enceinte hospitalière, bénissent, dans un banquet joyeux, le retour de leur seigneur; la culture revient embellir la riante vallée, et les mères, naguère désolées, ont quitté le deuil.
Des milliers de chants sont répétés par l’écho harmonieux ; les arbres se revêtent d’un feuillage inaccoutumé. Écoulez! c’est le cor qui fait entendre sa voix sonore ! c’est le cri du chasseur que prolonge la brise !
Sous les pieds des coursiers la vallée tremble au loin. Que de craintes, que d’espérances inquiètes accompagnent la chasse ! Le cerf mourant cherche un refuge dans le lac ; des cris triomphants proclament sa défaite.
Ah! heureux jours ! trop heureux pour durer! C'étaient là les plaisirs innocents de nos simples aïeux ! Point de ces vices brillants qui séduisent par leur éclat! Leurs joies étaient nombreuses, et rares leurs soucis.
Issus de tels hommes, les fils succèdent aux pères. Le temps fuit, et la Mort brandit sa faux. Un autre chef presse les flancs du coursier blanchissant d’écume; une autre foule poursuit le cerf haletant.
Newslead ! comme ton aspect èst douloureusement changé ! Tes arceaux cntr’ouverts annoncent les progrès lents de la destruction. Le jeune et dernier rejeton d’une noble race est aujourd’hui le maître de tes tourelles, prêtes à s'écrouler.
11 contemple les vieilles tours, maintenant solitaires; tes
8G oeuvres de i.ord byron.
caveaux, où dorment les morts des âges féodaux ; tes cloîtres, que traversent les pluies de l’hiver. Il les contemple, et à cette vue il se prend k pleurer.
Toutefois, ce ne sont pas des pleurs de regret qu’il répand : c’est une pieuse afïection qui les fait couler. L'orgueil, l’espérance et l’amour lui défendent d’oublier, et échaulYcnt son cœur d’une vive flamme.
Et néanmoins il le préfère aux dûmes dorés, aux grottes brillantes de la grandeur vaniteuse; il se plaît à errer parmi tes tombes humides et moussues, et il ne murmure point contre les arrêts du destin <9.
Ton soleil, sortant de son nuage, peut briller encore; il peut encore l’éclairer de l’éclat de son midi. Ton splendide passé peut revivre, et l’avenir le rendre les premiers beaux jours.