‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 37 sur 201 · SOUVENIRS D’ENFANCE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D’ENFANCE

Ces beaux jour* *nnt encor cher* à mon souvenir :

De ma mémoire, bêla* ' je ne puis les bannir.

Quand la maladie lente, avec sa longue suite de souffrances, glace le sang chaud dans les veines; que la Santé, effrayée, étend ses ailes roses, et s’enfuit au moindre souffle de la brise printanière, ce n’est pas le corps seul qui souffre : d’opiniâtres tourments viennent assaillir l’àme découragée; de hideux fantômes, cortège de la Douleur, assiégeant la Nature, qui courbe sous le coup une tête tremblante, livrent à la Résignation une incessante guerre, pendant que l’Espérance se retire épouvantée, et se détache à regret de la vie. Mais nous souffrons moins quand, pour tromper l’ennui des heures, la Mémoire déploie autour de nous sa salutaire puissance, soit qu’elle nous rappelle ces jours d’ivresse déjîi bien loin, alors que nous étions heureux par l’amour, que la beauté était pour nous le ciel; soit que, chère à la jeunesse, elle nous rende les souvenirs de notre adolescence et ces beaux ombrages sous lesquels tous ont passé k leur tour. Ainsi que l’astre du jour, qui, perçant les nuages qui vomissent la tempête, dévoile peu k peu son

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disque lointain, dore de ses rayons affaiblis les perles cristallines qu’a déposées la pluie, et verse sa clarté douteuse sur la plaine inondée ; de même, pendant que pour moi l’avenir est sombre et sans joie, le soleil de la Mémoire, "" bien qu’il ait perdu de son premier éclat, brille h travers mes rêves, éclaire de scs pâles rayons des tableaux déjà loin de moi, et, soumettant mes sens à son irrésistible influence, confond à mes regards le présent avec le passé.

Souvent j’aime à me livrer au cours des pensées qui m’apparaissent tout à coup et sans que je les aie appelées; mon àme s’abandonne aux douces promisses de l’imagination; son vol enthousiaste parcourt ses champs aériens, etc’est alors que je vois se dérouler k mes regards ces jours de mon adolescence auxquels j’avais dit un long adieu. Ces sites délicieux qui ont éveillé mes jeunes inspirations, ces amis qui pour moi ne vivent plus qu’en rêve, les uns qui dorment sous le marbre, moissonnés par un trépas prématuré ; d’autres qui poursuivent la carrière scientifique où entra leur jeune âge, et qui doit faire leur gloire; qui, disputant les palmes de l’élude, occupent, dans une rapide succession, les postes auxquels l’ancienneté les appelle : ce sont la les images qui viennent en foule se presser devant moi et éblouir, tout en la charmant, ma vue fatiguée. Ida, lieu béni où règne la science, avec quelle joie je me joignais naguère à ton jeune cortège! Il me semble encore voir briller ton haut clocher et mêler ma voix aux chants du chœur! Je me rappelle nos espiègleries, nos jeux enfantins. Malgré le temps et la distance, tout cela m’est encore présent. Il n’est pas un sentier sous tes ombrages que je ne revoie, et où je ne reconnaisse des figures souriantes et des traits chéris, mes promenades favorites, les moments de joie ou de douleur, mes amitiés d’enfance, mes jeunes inimitiés, nos réconciliations, j’allais dire mes affections brisées ; mais non, mes premières, je les bénis; les autres, je les pardonne. Heures de ma jeunesse, où, nourrie au fond de mon âme, l’amitié d’un étranger me rendait heureux; l’amitié, ce doux lien, apanage spécial de la jeunesse, alors

qu’un cœur sincère bat dans la poitrine, que la mondaine sagesse ne nous a point encore appris à dissimuler et h donner à nos impressions le frein de la prudence; alors que nos âmes naïves laissent voir ce que nous pensons, affection h nos amis, guerre ouverte à nos ennemis : car les lèvres de la jeunesse ne répètent pas des mensonges dorés, et elle n'a point encore acheté aux dépens de la vérité celle science trop chèrement payée. L’hypocrisie, fruit d’un long âge, mûrie par les années, marche vêtue du manteau de la prudence. Quand l’adolescent passe à l’état d’homme, la prévoyance paternelle ne manque pas de lui tracer un plan de conduite prudente; elle lui enseigne à éviter le sentier de la franchise , U parler d’un ton mielleux, à penser avec circonspection, à approuver toujours, h ne jamais contredire. — L’approbation de son patron le payera de son mensonge; et qui voudrait, sourd à la voix de la Fortune, perdre son avenir faute d’un mot, dût son cœur se révolter contre ce mot, et sa franchise s’en indigner?

Mais loin de moi un tel sujet! Je laisse à d’autres le soin d’arracher h l’infâme Flatterie son masque abominable; que des bardes plus mordants que moi se délectent h décocher les traits de la satire. Les ailes d’un génie détracteur ne sauraient convenir au vol de ma Musc. Une seule fois seulement il lui arriva de jeter le gant h un ennemi secret, et déjà elle méditait contre lui une attaque mortelle; mais lorsque cet ennemi,, soit remords, soit honte, soit qu’il cédât à un conseil amical , eut abandonné la lice, la soumission désarma sa colère : pour épargner à ce faible adversaire de cruels tourments, elle oublia son jeune ressentiment et pardonna; ou si ma Muse a tracé le portrait d’un pédant, c’est qu’en effet les veitus de Pomposus“° sont connues de bien peu de gens. Le coup d’œil de ce jeune usurpateur ne m a jamais fait trembler et celui qui porte la férule doit parfois en ressentir les coups. Si depuis il lui est encore arrivé de s’égayer aux dépens des ridicules de Granta, connus de quiconque a pris part à une conversation de collège, cela est passé, et maintenant elle ne pêc’.era plus. Les

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accords de sa jeune lyre devront bientôt cesser, et on pourra me railler sans péril quand je dormirai de mon dernier sommeil.

Rappelons d'abord ici la bande joyeuse qui me salua chef et se rangea sous mon commandement 51 ; ces joyeux compagnons des jeux de mon enfance, dont j’étais le conseil et le dernier recours, dont jamais le regard ne se baisse devant le coup d’œil hautain ou l’orgueilleuse robe noire de ce pédant parvenu qui, transplanté de l’école paternelle, incapable de commander, ignorant les règles qui nous gouvernent, a succédé à celui que tous s’accordent a louer, au précepteur chéri de mon premier âge. Probus **, l’orgueil de la science, maintenant à jamais perdu pour Ida. Longtemps sous lui nous avons parcouru les pages classiques, et nous craignions le maître tout en aimant le sage. Il est maintenant dans la paisible retraite, douce récompense de ses scientifiques travaux. Pohposus occupe le fauteuil magistral, Pomposus gouverne. — Mais arrête-toi , ma Muse; n’accorde au pédant que ton mépris ; que son nom et ses préceptes soient pareillement oubliés; que son souvenir ne vienne plus souiller mes vers! Je lui ai déjà payé mon tribut.

A travers ces ormeaux couronnés de leurs branches antiques, Ida s’élève, ornement du paysage qui l’entoure; c’est de là, comme de son séjour de prédilection, que la Science contemple la vallée où l’agreste nature réclame ses hommages; elle lui confie un moment son jeune cortège, qui se meut plein de joie et bondit dans la plaine, puis se divise en groupes épars où chacun se livre à ses jeux favoris, en renouvelle d’anciens, en invente de nouveaux. Ceux-ci, échauffés par les rayons du soleil du midi, partagés en bataillons rivaux , parcourent le champ des barres, chassent la balle d’un bras vigoureux, ou d’un pied agile accélèrent sa vitesse; ceux-là plus lentement dirigent leurs pas tranquilles aux lieux où les froides eaux de la Brenl promènent leur cours limpide, tandis que d’autres vont à la recherche de quelque verte retraite dont l’ombre les abrite contre la

chaleur du jour; et cependant plus loin, une bande d’espiègles , apercevant un étranger à l’air simple et campagnard , le prennent pour but de leurs tours d’écoliers et saluent son passage de leurs taquineries. Ils n’eri restent pas toujours là ; la tradition raconte plus d’une échaufTourée ; a Ici la vengeance arma les paysans irrités, et nous achetâmes chèrement la victoire; voici où nous fûmes obligés de fuir devant des forces supérieures; voilà où nous avons recommencé la lutte acharnée et tumultueuse. » Mais pendant que des passions précoces agitent ainsi nos âmes, la cloche fait entendre de loin ses sons prolongés; l’heure de la récréation est passée, et la Science, debout sur le seuil de son temple, nous fait signe d’entrer. Nulle inscription fastueuse ne décore sa simple salle; mais les murs poudreux sont couverts de grossières empreintes. Là chaque écolier; gravant profondément son nom, lui assure l’immortalité classique ; là le fils unit son nom à celui de son père ; ce dernier depuis longtemps tracé, l’autre qui vient de l’étre. Tous deux survivront lorsque le père et le fils auront succombé sous la loi commune du destin”. Ce sera peut-être tout ce qui restera d’eux alors que la pierre d’un tombeau leur sera refusée, et que se balancera au souffle lugubre de la brise l’herbe qui couvrira leur sépulture ignorée. C’est là que sont gravés en gros caractères et mon nom et celui de plus d'un ami de mon premier âge. Nos hauts faits amusent encore la jeune génération qui marche sur nos pas et a pris notre place. Naguère elle nous obéissait en silence; un signe de nous était pour elle un ordre, un mol était une loi; aujourd’hui elle règne à son tour, et sa tyrannie passagère tient les rênes du pouvoir. Parfois l’histoire des anciens jours vient charmer pour elle les longues veilles de l’hiver : « C’est ainsi, disent-ils, que nos anciens chefs firent tête à l’orage; c’est ainsi qu’ils disputèrent le terrain pied à pied ; c’est ici qu’ils escaladèrent la vieille muraille; les verroux ni les barreaux ne leur purent résister **. Ici Probus arriva pour calmer la tempête près d’éclater; là il fit d’une voix émue ses derniers adieux. Voici l’endroit où ils s’évadèrent pen-

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dant que le hardi Potnposus les laissait bravement partir sans lui. » Ils disent; et cependant le temps n’est pas loin où leurs noms remplaceront les nôtres et seront seuls rappelés dans ces récits. Encore quelques années, et disparaîtra dans un naufrage général le faible souvenir de notre magique empire.

Race honnête et candide! quoique maintenant nous ne nous voyions plus, je ne puis jeter un dernier et long regard sur ce que nous étions naguère, sur notre première entrevue, sur notre dernier adieu, sans que des pleurs ne viennent mouiller ces yeux qui, auprès de vous, étaient étrangers aux larmes. Dans ces cercles splendides, brillant empire de la Mode, où la Folie déroule son éblouissant drapeau, je me suis plongé, pour noyer dans le bruit mes regrets et des souvenirs si chers. Tout ce que je demandais, tout ce que j’espérais, c’était d’oublier! Inutile désir! Dès qu’un visage connu, un compagnon de mon adolescence, venait plein d’une joie sincère revendiquer auprès de moi les droits de sa vieille amitié, soudain mes yeux, mon cœur, tout en moi redevenait enfant; cet éclat scintillant, ces groupes mobiles, je ne voyais plus rien du moment que j’avais retrouvé mon ami ; le sourire de la beauté (car, hélas! j’ai connu ce que C’était que de courber la tète devant le trône puissant de l’amour), le sourire de la beauté, si cher qu’il me fût, auprès de mon ami ne pouvait plus rien sur moi. Une douce surprise remuait toutes mes pensées : les bois d’Ida se déroulaient à mes regards ; il me semblait voir encore se précipiter la bande agile; je me joignais par la pensée à la foule joyeuse; je me rappelais avec émotion les allées majestueuses témoins de nos ébats, et dans moi l’amitié triomphait de l’amour 8S.

Mais suis-je donc le seul qui se retrace avec ravissement scs premiers jours? N’y a-t-il pas dans ce mot même d’enfance je ne sais quoi qui parle à tous les cœurs, qui sourit à toutes les mémoires? Ah ! il y a là quelque chose qui me dit que l’amitié est doublement chère à celui qui est obligé d’aller ainsi chercher des cœurs amis, et demander au loin une affection qu’il ne trouve pas autour de lui. Ces cœurs, Ida,

je les ai rencontrés dans ton enceinte qui fut pour moi une patrie, un monde, un paradis. La mort cruelle n’a pas voulu — que ma jeunesse orpheline eût pour guide l'affection d’un père. Est-ce que le rang ou un tuteur peuvent remplacer l’amour qui brille dans le regard paternel? Peuvent-ils compenser une telle perle, la fortune et le titre que me légua la mort prématurée d’un père ? Quel frère a recherché l’attachement de mon cœur fraternel ? Quelle sœur a déposé sur ma joue un baiser affectueux ? Ah ! pour moi rien ne vient charmer l’ennui des heures ! nul cœur aimant ne m’est uni par de doux liens ! Souvent, dans l’illusion d'un songe, je crois voir le sourire d’un frère; cette douce vision assiège mon cœur, et une voix d’amour murmure à mon oreille. J’entends. — Je m’éveille , — ces sons chéris réjouissent mon âme. — J’écoute de nouveau; — mais, hélas! je n’entends plus celte voix fraternelle. Au milieu de la foule, je marche seul à travers les milliers de pèlerins qui remplissent la route. Pendant que ceux-ci sont enchaînés par d’innombrables guirlandes, moi, je n’ai pas un seul rameau que je puisse appeler mien. Que dois-je donc faire? Gémir dans la solitude, vivre dans l’amitié, ou soupirer tout seul. Ma main cherche donc à presser la main d’un ami ; et où en trouver de plus chers que parmi mes condisciples d'Ida?

Alonzo *6 , le meilleur et le plus aimé de tous mes amis , ton nom fait l’éloge de celui qui parle ainsi de toi. Ce tribut ne peut te conférer aucune gloire ; la gloire est pour celui qui t’offre aujourd’hui cet hommage. Oh ! si 'les espérances que donne ta jeunesse doivent se réaliser, une lyre plus éclatante chantera ton nom glorieux, et sur ta renommée impérissable élèvera un jour la sienne. Ami de mon cœur, le premier entre ceux dont la société faisait mes délices, que defois nous avons ensemble bu à la source de la sagesse antique sans pouvoir étancher notre soif! Quand l’heure du travail était écoulée, nous nous retrouvions encore; nous mettions en commun nos jeux , nos études et nos âmes ; ensemble nous chassions la balle bondissante; ensemble nous retournions auprès du professeur. Nous nous livrions de concert.

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soit à. la mâle diversion de la crosse, soit au plaisir de la pèche, dont nous partagions le produit; ou, plongeant du sommet de la rive verdoyante, nos membres agiles fendaient les Ilots écumeux. Tout les éléments nous revoyaient les mémos, véritables frères sans en porter le nom.

Je ne t’ai point non plus oublié , mon joyeux camarade Dàvus87, dont l’aspect parmi nous apportait l’allégresse, toi qui brillais le premier dans les rangs de la gaieté, loi le riant messager du bon mot iuoflensif; et, malgré cette organisation, désireux de plaire avec une modeste timidité, candide, libéral, opposant au péril un cœur d’acier, qui n’en était pas moins sensible. Je me rappelle encore le jour où, dans la môlée d’un combat acharné, le mousquet d’un paysan menaça ma vie88; déjà l’arme pesante était levée en l’air; un cri d’horreur s’échappa de toutes les bouches. Pendant qu’occupé à combattre un autre adversaire, j’ignorais le coup qui allait me frapper, ton bras, intrépide jeune homme, arrêta l’instrument homicide : oubliant toute crainte, lu t’élanças ; désarmé cl abattu par ta main victorieuse, le misérable roula sur la poussière. Que peuvent, en retour d’un tel acte, de simples remerciements, ouïe tribut d’une muse reconnaissante? Non, non, Davos, le jour où j’oublierai ton action, ce jour- là mon cœur aura mérité d’être broyé par la douleur.

Lycos ! 89 tu as à mes souvenirs des droits mérités. Oh ! si ma muse pouvait redire toutes tes vertus aimables, c’est à toi, à toi seul que seraient consacrés les faibles chants de ce poème déjà trop prolongé. On te verra un jour unir dans le sénat la fermeté Spartiate à l’esprit athénien : bien que ces talents ne soient encore qu’en germe, Lvcus, tu ne tarderas pas à égaler la gloire de ton père. Quand l’instruction vient nourrir un esprit supérieur, que ne devons-nous pas attendre du génie ainsi perfectionné ? Lorsque le temps aura mûri ton âge, tu planeras de toute ta hauteur au-dessus des pairs tes collègues. En toi brillent réunis la prudence, un sens droit, un esprit lier et libre, une âme asile de l’honneur.

Oublierais-je dans mes chants le bel Euryale 60, digne rejeton d’un antique lignage ? Quoiqu’un douloureux désac-

cord nous ait séparés, cc nom est religieusement embaumé dans mon cœur; quand je l’enlcnds prononcer, ce cœur bondit et palpite, et toutes ses libres y répondent. Cœ fut l’Envie, non votre volonté, qui brisa nos liens : autrefois amis, il me semble que nous le sommes encore®1. En toi nous aimions à voir une âme pure unie à un beau corps que la nature s’était plu à former. Toutefois lu ne feras pas retentir au sénat les foudres de ton éloquence ; tu ne chercheras pas la gloire sur les champs de bataille; lu laisseras ces occupations à des âmes d’une enveloppe plus rude : la tienne planera plus près du ciel, sa patrie. Peut-être pourrais-tu te plaire au sein de la politesse des cours; mais ta langue ne sait point tromper; les souples salutations du courtisan, son ironique sourire, ses compliments intarissables, son astuce perfide, allumeraient ton indignation , et tous ces pièges brillants tendus autour de toi n’exciteraient que toc dédain. Le bonheur domestique, voilà la destinée : ta vie sera une vie d’amour, et aucun nuage de haine n’en ternira la sérénité. Le monde t’admire, les amis te chérissent; un esclave de l’Ambition pourrait seul en désirer davantage.

Enfin le dernier, mais non le moins cher de ce cortège d’amis, voici venir Cléon ®* au cœur probe, ouvert et généreux ; comme un délicieux paysage dont nulle tache ne diminue le charme, aucun vice ne dégrade l’inaltérable pureté de son âme. Le même jour commença notre carrière studieuse, le même jour elle se termina. Ainsi, plusieurs années nous virent travailler ensemble et èourir dans la lice côte à côte. Lorsqu’enfin arriva le terme de notre vie studieuse, nul de nous ne sortit vainqueur de la lutte classique. Comme orateurs, nous nous valions l’un l’autre, et la voix publique nous décernait à tous deux une part de gloire à peu près égale61. Pour consoler l’orgueil de son jeune rival , la candeur de Cléon le portait â partager entre nous la palme ; mais la justice m’oblige aujourd’hui d’avouer qu’elle appartient tout entière k mon ami.

O amis tant regrettés , objets doux et chers, votre souvenir encore fait couler mes larmes ! Triste et pensif, j’évoque

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dans ma mémoire des temps qui ne reviendront plus. Pourtant ces souvenirs me sont doux, ils calment l’amertume du dernier adieu. J’aime à me reporter à ces jours de triomphe de mon adolescence, alors qu’un jeune laurier venait ceindre ma tête, qu’un éloge de Probus récompensait mon lyrique essor 6‘, ou m’assignait un rang plus élevé dans la foule studieuse. Le jour où ma première harangue reçut des applaudissements, dont ses sages instructions étaient la cause première, combien mon cœur lui voua de reconnaissance! car le peu que je vaux , c’est à lui que je le dois ; à lui seul en revient la gloire ! Oh ! que ne peut ma muse prendre un vol plus hardi, bien au-dessus de ces faibles chants, de ces jeunes effusions de mon premier âge ! C’est à lui qu’elle consacrerait ses plus nobles accords : les chants périraient peut-être, mais le sujet vivrait. Mais pourquoi tenter pour lui un inutile essor ? Son nom honoré n’a pas besoin de ce vain étalage de louanges ; cher à tous les enfants d’Ida reconnaissants , il trouve un écho dans leurs jeunes cœurs. C’est là une gloire bien supérieure aux gloires de l’orgueil ou à tous les applaudissements d’une foule vénale.

Ida! je n’ai point épuisé ce sujet; je n’ai point déroulé tout entier le rêve de mon adolescence. Combien d’amis mériteraient d’être rappelés dans mes chants! Que d’objets chers à mon enfance ont été oubliés dans ces vers ! Toutefois , imposons silence à cet écho du passé , à ce chant d’adieu, le plus doux et le dernier, et savourons en secret le souvenir de ces jours de joie. Occupation silencieuse et chère! J’envisage l’avenir sans espérance ni crainte; je ne pense avec plaisir qu’au passé. Oui, c’est au passé seulement que s’attache mon cœur ; c’est dans le passé que je poursuis le fantôme de ce qui naguère était à moi.

Ida ! continue à dominer avec joie sur tes collines, à voguer majestueusement à travers ce fleuve du Temps qui entraîne tant d’événements dans son cours ; puissent les fils, florissante jeunesse, révérer ton nom, sourire sous tes ombrages, mais te quitter avec des larmes, larmes d’adieu aux derniers jours de bonheur, les plus douces peut-être qu’ils

verseront jamais ! Parlez, vieillards U cheveux blancs, qui vous glissez comme des ombres sur ce nouveau théâtre du monde, d’où vos amis ODt disparu, comme ces feuilles d’automne que disperse le souffle de l’ouragan ; rappelez à votre mémoire les fugitifs moments de votre jeunesse, alors que les soucis éloignaient encore de vous leur dent envenimée ; dites, si toutefois le souvenir de tels jours peut survivre à l’enivrement des années qui les suivent, dites si le rêve fiévreux de l’ambition vous offre un baume aussi doux pour soulager vos heures d’amertume ! dites si les trésors amassés pour un fils ingrat, si le sourire des rois, si les lauriers cueillis dans le sang, si les croix ou l’hermine, ces joujoux de l’âge mûr (car les brillants hochets ne sont pas l’exclusif apanage de l’enfance), dites si tout cela vous rappelle des souvenirs aussi suaves que ces jours où la Jeunesse tressait pour vous sa guirlande ? Non, sans doute : dans le calme sombre de la vieillesse, s’il vous arrive de tourner d’une main tremblante les feuillets du livre de la vie, et de repasser les annales de vos jours mortels, pures seulement à l’époque qu’a marquée votre naissance, on vous voit arrêter tristement vos regards sur chaque feuillet funeste, et mouiller de vos larmes les sombres lignes qui retracent ces jours d’amertume que les Passions ont couverts de leur manteau, où la Vertu dit en pleurant un douloureux adieu; mais vous bénissez les pages où les doigts de roses du Matin de la vie ont tracé de plus doux caractères, alors que l’Amitié s’inclinait devant l’autel de la Vérité, et que l’Amour sans ailes souriait h la belle Jeunesse.

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