VI NOTICE
Souliotes. Il rentra plus malade, se débattit deux jours contre les médecins, qui voulaient le saigner, et leur céda enfin, par crainte pour sa raison plutôt que pour sa vie.
« Celte saignée n’arrêta point la fièvre, et ne prévint point le délire. On voulait fairevenir de l’ile de Zanle un médecin plus renommé; mais le gros temps y mil obstacle. Byron, consolé seulement par un ou deux amis fidèles, et par les pleurs de son vieux domestique, était là gisant, presque sans secours, dans une pauvre et tumultueuse demeure, dont sa garde de Souliotes occupait le rez-de-chaussée. C’était le jour de Pâques, si joyeusement fêté par les Grecs, qui se répandent alors dans les rues, dans les places, en criant: Le Christ est ressuscité! le Christ est ressuscité! Ce jour, la ville fut moins bruyante. On alla décharger l’artillerie loin des murs, et les habitants s’invitaient l’un l’autre au silence et au recueillement. Le soir, la tête de Byron s’embarrassa, sa langue ne put prononcer que des mots entrecoupés; et, après de vains efforts pour faire entendre ses dernières volontés à son domestique anglais Fletcher, il fut saisi de délire. Ayant pris u*e potion calmante, il eut encore un retour de raison, exprima des regrets en termes obscurs, prononça quelques louchantes paroles sur la Grèce, et puis, en disant : Je vais dormir, tomba dans une léthargie qui se termina le lendemain par la mort, au moment où un orage éclatait sur la ville, et faisait dire aux Grecs : Le grand homme se meurt. Le grand homme! il l’était en effet pour ceux qu’il était venu défendre, et auxquels il avait si noblement sacrifié sa vie.
« Le lendemain, le mardi de Pâques, on rendit à Byron les derniers honneurs, selon le rite grec. L’archevêque d’Anatolikon et l’évêque de Missolonghi étaient présents, avec tout leur clergé et tous les chefs militaires et civils. Un jeune Grec, Tricoupis, prononça l’éloge funèbre. Le cœur de Byron, renfermé dans une urne, fut seul porté jusqu’à l’église, et déposé dans le sanctuaire, au milieu des bénédictions. Le corps devait être ramené en Angleterre, et on fit, à Missolonghi, des prières pour souhaiter à ces restes glorieux un passage favorable, et le repos de la tombe dans la terre natale. Le navire chargé de ce dépôt toucha bientôt l’Angleterre. M. Hobhou.se et un autre ami de Byron vinrent recevoir son corps pour le conduire à la sépulture de sa famille, près du domaine de Newstead, dans le caveau où reposait sa mère. »
Tel est l’ensemble de celte vie que les puritains britanniques, que les pharisiens de tous les pays ont tant calomniée, de cette vie agitée, orageuse, mais sublime, qui commence dans le malheur et se termine dans l’héroïsme. Dans leur admiration comme dans leur haine, les contemporains de Byron semblent ne l’avoir pas compris, on dirait qu’ils ont
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pris à tâche de défigurer les traits de cette fière et grande physionomie. On se rappelle le portrait fantastique que faisait de lui, de son vivant, il y a un quart de siècle, l’auteur du dernier chant de Childe-Harold, M. de Lamartine, si digne cependant de l’apprécier par la confraternité du génie.
Aujourd’hui encore les préjugés qui le poursuivaient vivant, continuent à planer sur sa tombe; on persiste à vouloir retrouver dans l’auteur du Corsaire, de Lara, du Giaour, la personnification de ses héros misanthropes. C’est lui, dit-on, qu’il a voulu peindre; et on a été jusqu’à supposer que quelque grand crime avait déposé dans son âme un immortel remôrds. Mais c’est à propos de Don Juan surtout, de ce poëme inimitable dont rien jusqu’alors n’avait offert le modèle, et où le génie de Byron sème à pleine main tous scs poétiques trésors, c’est à propos de cette composition sans égale dans les littératures anciennes et modernes, que l’acharnement des ennemis de ce grand homme a redoublé. Nous étions en Angleterre quand les premiers chants de Don Juan parurent dans le Libéral, nous nous rappelons encore les exclamations hypocrites de la pruderie anglaise à son apparition. Les femmes surtout se signalèrent dans cette croisade de la médiocrité jalouse contre une œuvre de génie; toutes le lisaient avidement; aucune n’eût osé avouer cette lecture. La Société pour la suppression du vice fulminait ses réquisitoires et menaçait de poursuivre les publicateurs.
Un quart de siècle a passé sur ces hostilités ridicules, et aujourd’hui l’Angleterre est fière de compter Byron au nombre de ses écrivains illustres, et le jour n’est pas loin où les voûtes de Westminster abriteront un monument élevé à sa gloire. 11 y a deux caractères qu’il ne faut pas confondre dans Byron; il y a l’homme et l’écrivain. Juger de l’un par l’autre, c’est s’exposer à d’insignes méprises. Dans ses actes, dans sa vie tumultueuse et fébrile, dans sa mort héroïque surtout, il est lui tout entier; dans ses ouvrages, du moins dans un certain nombre, il n’y a qu’une portion de lui, son imagination. Une œuvre littéraire n’est pas toujours et nécessairement un acte de la personnalité; c’est le plus souvent un écho de l’organisme, le rêve pittoresque d’une imagination prodigue et splendide. Les personnages que Byron a peints dans ses poèmes ne sont pas plus lui que les personnages de Molière ne sont Molière lui-même; sans quoi il faudrait admettre que le peintre inimitable des ridicules et dos travers de son temps, s’est reproduit tour à tour dans l’Avare, Tartuffe, le Misanthrope, le Malade imaginaire et Scapin, ce qui nécessairement implique contradiction.
L’exemple de Molière est d’autant moins hors de propos dans cette matière, que, par un singulier ha&ard, Byron et
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Molière ont tous deux exercé leur génie sur le même sujet. Le Don Juan de Molière et le Don Juan de Byron sont assurément des œuvres très dissemblables. Quoi qu’on en ait dit, les deux caractères ne paraissent pas avoir été pris sur un type commun. Mais enfin, puisqu’on a mis sur le compte de Byron les actes de son héros, pourquoi n’en ferait-on pas autant pour Molière? pourquoi ne pas mettre sur son compte les blasphèmes, les impiétés du héros de son drame? Il y aurait autant de justice dans un cas que dans l’autre. Don Juan, de l’aveu de Byron lui-même, n’est autre chose qu’une satire de l’hypocrisie sociale et des travers du siècle. Don Juan n’est pas une œuvre morale, en ce sens qu’un poème n’est pas un sermon; chaque œuvre du génie humain est belle de sa propre beauté. Le tableau des erreurs et des faiblesses de l’humanité a son utilité, à la condition qu’elles ne seront pas préconisées et maximées dans l’ouvrage qui les raconte, comme l’a fait Rousseau, par exemple, h la condition encore qu’aucune image licencieuse ne viendra souiller l’imagination du lecteur, comme dans maint ouvrage célèbre qu’il est inutile ici de nommer.
Ainsi tombe devant le plus simple bon sens les accusations passionnées dont Byron a été l’objet dans ses œuvres et sa personne. Don Juan , Beppo , la Fiston du Jugement , et quelques autres compositions de Byron, ne sont pas des œuvres immorales; ce sont des comédies sous forme de poèmes. Ses personnages ne sont pas lui ; ils sont la création spontanée d’une imagination merveilleuse et puissante. La génération présente peut sans scrupule faire justice des préjugés contemporains, et admirer dans Byron le plus grand
tioëte des temps modernes, qui dédaigna toujours de flatter a puissance, prit en main la cause des peuples et des opprimés, et mit son génie au service de l’humanité et de la liberté.
Quant aux excentricités de celte énergique individualité, aux bizarreries de ce caractère mobile et passionné, aux incompatibilités qui brisèrent les anneaux de cette orageuse destinée, qui contristèrent ce beau génie, et firent pour lui de la paternité une douleur, de l’hymen une torture, bien hardi serait le regard qui oserait sonder ces mystérieux abîmes! celui qui créa ces âmes exceptionnelles les connaît seul, et seul il pourra les juger.
Benjamin Larocüe,
HEURES DE PARESSE