IMITATION DE L’OSSUK DE MACPHERSON
Chers sont les jours du jeune âge ! Le vieillard y arrête ses
souvenirs à travers le brouillard des temps. Au milieu de son crépuscule, il rappelle à sa mémoire les heures brillantes de son aurore. 11 soulève sa lance d’une main tremblante, et dit : « Ce n’est point ainsi que je levais l’acier en présence de mes pères ! » Elle est passée la race des héros ! mais la harpe fait revivre leur gloire; leurs Ames, portées sur l’aile des vents, entendent ses accords A travers les soupirs de l’orage, et se réjouissent dans leur palais de nuages! Tel est Calmar. Une pierre grise indique son étroite et dernière demeure. Du milieu des tempêtes il contemple la terre; il roule dans le tourbillon et vole sur l’aquilon des montagnes.
Le chef vivait dans Morven ; il était le glaive de bataille de Fingal. Au milieu des combats ses pas étaient marqués par des traces de sang. Les Gis de Lochlin avaient fui devant sa lance irritée ; mais doux était l’œil de Calmar, douces étaient les boucles de sa blonde chevelure : il brillait comme le météore de la nuit. A nulle vierge ne s’adressaient les soupirs de son âme; ses pensées étaient données à l'amitié, à Orla aux cheveux noirs, destructeur des héros! Égaux étaient leurs glaives dans la bataille; mais farouche était l’orgueil d’Orla, — doux seulement pour Calmar. Ils habitaient ensemble dans la caverne d’Oïthona.
Swaron partit de Lochlin en bondissant sur les Qots bleus; les Gis d’Érin tombèrent sous les coups de sa puissance. Fingal appelle scs guerriers aux combats. Leurs vaisseaux couvrent l’Océan, leurs bataillons sont amoncelés sur les vertes collines. Ils viennent au secours d’Érin.
La nuit se lève au milieu des nuages. Un voile de ténèbres s’étend sur les deux armées; mais les chênes enGammés brillent à travers la vallée. Les Gis de Lochlin dormaient; ils rêvaient de sang. Dans leur pensée, ils soulevaient la laooe et voyaient fuir Fingal. Il n’en était point de même de l’armée de Morven. C’était Orla qui veillait. Calmar était debout à ses côtés; ils avaient leur lance A la main. Fingal réunit ses ch(fs : ils se rangèrent autour de lui. Le roi était au milieu; blanche était sa chevelure, mais robuste était le bras du roi; l’âge n’avait point affaibli sa force. « Fils de Mor-
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von, » dit le héros, « demain nous nous mesurerons contre l’ennemi. Mais où est Culhullin, le bouclier d’Érin? il se repose dans le palais de Tura; il n’est pas instruit de noire arrivée. Qui veut se rendre auprès de ce héros, eu traversant l’armée de Loclilin, et l’appeler aux armes? il faut se frayer un passage à travers les glaives des ennemis; mais nombreux sont mes héros : ils sont des foudres de guerre. Parlez, vous, chefs ! qui se présentera ? »
— « Fils de Trenmor ! je réclame ce péril, » dit Orla aux cheveux noirs; « je le veux pour moi seul. Que m’importe la mort? J’aime le sommeil des braves ; d’ailleurs il y a peu de danger. Les fils de Lochlin dorment. J’irai chercher Cuthullin, celui qui est né sur un char de bataille. Si je succombe, que le chant des bardes s’élève en mon honneur, et qu’on me dépose au bord des eaux du Lubar. » — « Veux-tu donc tomber seul ? » dit Calmar aux blonds cheveux ; « veux-tu laisser ton ami loin de loi ? Chef d’Oïlhona ! mon bras ne faiblit point dans la bataille; pourrais-je te voir mourir et ne point lever ma lance? Non, Orla! nous avons été ensemble à la chasse aux élans, ensemble aux festins, parcourons ensemble le sentier du péril ; la caverne d’Oïthona nous a vus réunis; laisse-moi partager ta tombe sur les rives du Lubar. » — « Calmar, » dit le chef d’Oïthona, a pourquoi ta chevelure dorée serait-elle noircie dans la poussière d’Érin ? Laisse-moi mourir seul. Mon père habite son palais aérien : il se réjouira de revoir son enfant; mais Mora, aux yeux bleus, prépare le banquet pour son fils dans Morven. Elle écoute les pas du thasseur sur la bruyère; et croit entendre les pas de Calmar. Qu’il ne vienne pas lui dire : « Calmar est tombé sous l’acier de Lochlin ; il est mort avec le sombre Orla, le chef au front sévère. » Pourquoi les pleurs mouilleraient-ils les yeux d’azur de Mora? pourquoi sa voix maudirait-elle Orla, le destructeur de Calmar? Vis, Calmar! vis pour m’élever la pierre couverte de mousse; vis pour me venger dans le sang de Lochlin ; joins sur ma tombe ta voix au chant des bardes; le chant de mort parti de la voix de Calmar sera doux à Orla. Mon ombre sourira aux accents de la louange. » — « Orla, »
dit le (ils de Mora, « pourrais-je faire entendre le chant de mort sur la tombe de mon ami ? pourrais-je redire sa gloire aux vents? Non, mon cœur ne trouverait que des soupirs : faibles et entrecoupés sont les accents de la douleur. Orla ! nos âmes entendront ensemble le chant de mort. Nous ha biterons là-haut dans le même nuage. Les bardes ne sépareront pas les noms d’Orla et de Calmar. »
Ils s’éloignent du conseil des chefs. Ils s’avancent vers le clan de Lochlin; les mourantes lueurs du chêne brillent obscurément à travers la nuit; l’étoile du nord indique le chemin de Tura. Swaran, le roi, repose sur la colline; les guerriers dorment pêle-mêle, la tête appuyée sur leurs boucliers, farouches jusque dans leur sommeil. Plus loin on voit briller leurs glaives en faisceaux; les feux sont presque éteints; une faible fumée s’exhale du milieu des cendres. Tout est calme; on n’entend que la brise qui soupire là-haut sur les rochers. Les héros s’avancent d’un pied léger à travers les troupes endormies. La moitié de la distance est déjà franchie, quand tout à coup Orla aperçoit Mathon, qui repose sur son bouclier; les yeux d’Orla lancent des flammes et brillent à travers les ténèbres; il lève sa lance s « Pourquoi fronces-tu le sourcil, chef d’Oïlhona ? » dit Calmar aux blonds cheveux : « nous sommes au milieu des ennemis; est-ce le moment d’inutiles délais ?» — « C’est le moment de la vengeance, » dit Orla au front farouche; a Mathon de Lochlin est là qui dort : vois-lu sa lance? sa pointe est humide du sang de mon père; la mienne se teindra du sang de Mathon. Mais, fils de Mora, le tuerai-je endormi ? Non, il sentira sa blessure ; je ne fonderai pas ma gloire sur le sang d’un guerrier plongé dans le sommeil. Lève-toi, Mathon, lève-toi! le fils de Conna t’appelle ; ta vie est à lui, lève-toi pour comnattre. Mathon se réveille en sursaut; mais se lève-t-il seul? Non; les guerriers rassemblés bondissent dans la plaine, a Fuis, Calmar, fuis! » dit Orla aux cheveux noirs. — a Mathon est à moi, je mourrai avec joie. Mais les guerrière de Lochlin accourent en foule : fuis à la faveur de la nuit. » Orla se retourne , le casque de Mathon est fendu ; son bras
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laisse échapper son bouclier; il chancelle dans son sang. U tombe à côté du chêne enflammé. Strumon est témoin de sa chute; son courroux s’allume, son glaive brille sur la tête d’Orla. Mais le fer d’une lance pénètre dans son œil ; sa cervelle sort à travers la blessure et couvre de son écume la lance de Calmar. Comme on voit les vagues de l’Océan s’élancer sur dèux puissantes barques du nord, ainsi se précipitent sur les deux chefs les guerriers de Loehlin; mais, de même que les barques du nord, brisant le flot écumeux, poursuivent fièrement leur route, ainsi s’élèvent les chefs de Morven sur les cimiers épars de Loehlin. Le bruit des armes arrive aux oreilles de Fingal; il frappe son bouclier; ses fils accourent en foule ; les guerriers inondent la bruyère. Rino bondit de joie, Ossian s’avance couvert de ses armes, Oscar agite sa lance, les plumes d’aigle de Fillan flottent au souffle des vents. Terrible est le bruit de la mort, nombreuses sont les veuves de Loehlin ! Morven est vainqueur.
Le matin brille sur les collines; nul ennemi vivant n’apparatt, mais ils sont nombreux ceux qui dorment ! Farouches, ils reposent sur la terre d’Érin. La brise de l’Océan soulève leur chevelure ; cependant ils ne s’éveillent pas. Les vautours planent en criant au-dessus de leur proie.
Ouelle est cette chevelure blonde qui se balance sur la poitrine d’un guerrier? Son or brillant comme celui de l’étranger se mêle à la chevelure noire de son ami. C’est Calmar; il repose sur le sein d'Orla; les flots de leur sang se confondent. Farouche est le regard du sombre Orla : il ne respire plus, mais son œil est encore enflammé. Ouvert, il étincelle dans la mort. Sa main serre la main de Calmar; mais Calmar vit ! il vit, bien qu’aux portes de la mort. « Lève-toi », dit le roi; a lève-toi, fils de Mora; c’est à moi de guérir les blessures des héros. »
— # Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla », dit le héros. « Seul, que m’importerait la chasse ? qui partagerait avec Calmar le butin de la bataille? Orla est en repos! Rude était ton âme, Orla! mais pour moi elle était douce comme la rosée du malin. Pour les autres, elle bril-
lait comme un éclair ; pour moi, comme un rayon argenté <Je la nuit. Portez mon glaive a Mora aux yeux bleus ; qu’on le suspende à mon foyer désert. 11 n’est pas pur de sang; mais il n’a pu sauver Orla. Déposez-moi auprès de mon ami. Quand je ne serai plus, faites entendre le chant de mort! »
Ils reposent au bord du torrent de Lubar. Quatre pierres grises marquent la tombe d’Orla et de Calmar. Quand Swaran fut enchaîné, nos voiles se déployèrent sur les flots bleus ; les vents poussaient nos barques vers Morven ; le barde fit entendre son chant :
« Quelle est cette apparition qui plane sur le mugissement des vagues ? quelle est cette ombre farouche qui brille a travers les rouges clartés de la tempête ? sa voix domine celle du tonnerre. C’est Orla, le chef d’Oïlhona. Il n’avait point d’égal à la guerre. Paix à ton âme, Orla! ta gloire ne périra pas, ni la tienne, Calmar. Tu étais beau, fils de Mora aux yeux bleus; mais ton glaive n’était pas inoffensif. Il est suspendu dans ta caverne; les ombres de Lochlin jettent des cris d’effroi autour de son acier. Entends le chant de ta gloire. Calmar ! il est dans la bouche des braves. Ton nom est répété par les échos de Morven. Relève donc ta blonde chevelure, fils de Mora; déploie-la sur l’arc-en-ciel, et souris à travers les larmes de l’orage. »
L’AMITIÉ EST L’AMOUn SANS AILES.
(décembre 1800.)
Pourquoi gémir de la fuite de ma jeunesse ? Des jours de délices m’attendent peut-être encore : l’affection n’est pas morte. Quand je repasse dans ma mémoire les années de mon adolescence, une éternelle vérité, gravée en caractères ineffaçables, me donne de célestes consolations. Zéphyrs, portez-la dans ces lieux où mon cœur battit pour la première fois : « l’Amitié est l’Amour sans ailes ! »
Dans mes années peu nombreuses, mais agitées, quels moments m’ont appartenu, tantôt à demi obscurcis par des nuages de larmes, tantôt éclairés de rayons divins ! Quel que
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soit le sort que me prépare l’avenir, mon âme, enivrée du passé, s’attache avec amour à une idée unique. Amitié ! cette pensée, elle est à toi tout entière; elle vaut à elle seule un monde de félicité : « l’Amitié est l’Amour sans ailes. »
Là où ces ifs balancent légèrement leurs branches au souffle de la brise, s’élève une tombe simple et oubliée, monument de la destinée qui nous est commune à tous. Voyez jouer autour d’elle d’insouciants écoliers, jusqu’à ce que retentisse dans le studieux manoir l’ennuyeuse cloche qui met fin aux jeux enfantins. Mais ici, partout où je porte mes pas, mes pleurs silencieux ne prouvent que trop que « l’Amitié est l’Amour sans ailes. »
Amour, devant ton regard séduisant j’ai prononcé mes premiers vœux ; mes espérances, mes rêves, mon cœur étaient à toi ; mais tout cela maintenant est usé et flétri, car tes ailes sont comme celles du vent, lu ne laisses aucune trace de ton passage, si ce n’est, hélas ! les jaloux aiguillons. Arrière ! arrière, pouvoir décevant ! lu ne présideras plus aux jours qui m’attendent, à moins que tu ne sois dépouillé -de tes ailes.
Séjour de mon adolescence ! ta lointaine spirale me rappelle de joyeux jours; mon cœur brûle de ses premiers feux, je me crois redevenu enfant. J’aime à revoir ton bouquet d’ormeaux, ta verdoyante colline ; chaque promenade me réjouit le cœur, chaque fleur m’apporte un double parfum ; et dans un gai entretien les amis chers à mon enfance semblent me dire : « l’Amitié est l’Amour sans ailes. » Lycus, pourquoi pleures-tu ? retiens tes larmes. L'affection peut dormir quelque temps; mais bientôt elle se réveille. Songe, songe, mon ami, quand nous nous reverrons, comme elle sera douce cette entrevue longtemps désirée ! C’est là que je fonde mes espérances de bonheur. Tant que de jeunes cœurs savent aimer ainsi, l’absence, ô mon ami ! ne peut que nous dire : a l’Amitié est l’Amour sans ailes. » Trompé une fois, une seule fois, ai-je déploré mon erreur? Non. Affranchi d’un lien tyrannique, j’abandonnai le misérable au mépris. Je me tournai vers ceux qu'avait
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connus mon enfance, gens au cœur chaleureux, aux sentiments sincères; vers ceux que rattachaient à mon cœur des cordes sympathiques ; et jusqu’à ce que ces cordes vitales soient brisées, c’est pour ceux-là seulement que je ferai vibrer dans mon àme les accords de l’Amitié; l’Amitié, ce génie qui n’a point d’ailes.
Amis choisis! àme, vie, mémoire, espérance, vous êtes tout pour moi ; votre mérite vous assure une affection durable et libre dans son cours. Fille de l’Imposture et de la Crainte, que l’Adulation, au visage riant, à la langue emmiellée, s’attache aux pas des rois; pour nous, amis, entourés de pièges, nous resterons joyeux, et n’oublierons jamais « que l’Amitié est l’Amour sans ailes. »
Des fictions et des rêves inspirent le barde qui fait entendre le chant épique : que l’amitié et la vérité soient ma récompense : je ne veux pas d’autre laurier. Les palmes de la Gloire croissent au sein du mensonge : que l’enchanteresse s’éloigne de moi, car c’est mon cœur, et non mon imagination, qui parle dans mes chants. Jeune et sans art, je ne sais pas feindre; et je répète ce rustique et sincère refrain du cœur : « l’Amitié est l’Amour sans ailes. »