AU COMTE DE CLARE
Ta semper amorii
Sis memor, et cari comitis ne abicedat imago.
. Valibics FlaçCOS.
Ami de ma jeunesse! lorsque tous deux enfants nous errions ensemble, chers l’un h l’autre, unis par l’amitié la plus pure, le bonheur qui donnait des ailes à ces heures vermeilles était si doux, qu’il est rarement accordé aux mortels de savourer ici-bas de tels plaisirs.
Le souvenir seul de cette félicité m’est plus cher que toutes les joies que j’ai connues loin de vous. J’éprouve une peine, sans doute, mais une peine qui me fait du bien, à me rap- . peler ces jours et ces moments, et h soupirer encore le mot :
« Adieu! »
Ma pensive mémoire erre avec délices sur ces scènes dont
OEUVRES DE LORD ItYRON.
SO
nous ne jouirons plus, ces scènes à jamais regrettées. La mesure de notre jeunesse est comblée. Le rêve du soir de la vie est plein de tristesse et d’ombre, et nous ne nous reverrons peut-être jamais !
Ainsi l’on voit deux fleuves partir d’une source commune; bientôt, oubliant le lien qui les unit, ils se séparent, vont, en murmurant, se frayer un autre cours, et ce n’est que dans l’Océan qu’ils se rejoignent.
Ainsi coulent nos deux existences, mêlées de biens et de maux, dans des lits rapprochés, mais distincts, sans se confondre comme auparavant; tour à tour lentes et rapides, troubles et transparentes, jusqu’à ce que l’une et l’autre s’engloutissent dans le gouffre sans fond de la Mort.
Cher ami ! nos deux âmes, qui n’avaient autrefois qu’un vœu, qu’une pensée, coulent maintenant dans des lits différents. Dédaignant les humbles plaisirs des champs, la destinée t’appelle à vivre au sein de la politesse des cours, à briller dans les fastes de la Mode.
Mon sort à moi est de perdre mon temps au milieu des amours, ou d’exhaler mes rêveries en rimes dépourvues de sens et de raison. Car (les critiques le savent) le sens et la raison abandonnent tout poêle amoureux, et ne lui laissent pas une pensée saisissable.
Ce pauvre Little1*, ce barde tendre et mélodieux qui s’était déjà fait connaître du public par ses chants, qui avait servi d’interprète aux leçons de l’Amour, il lui a semblé dur que d’impitoyables critiques l'accusassent d’être sans esprit et immoral.
Mais tant que tu seras loué par la beauté, harmonieux favori des neuf Sœurs, ne te plains pas de ta destinée. On lira encore tes vers charmants quand le bras de la Persécution sera flétri et tes critiques oubliés.
Toutefois, je reconnais un certain mérite à ces gens dont la férule impitoyable châtie les mauvais vers et ceux qui les écrivent; et dussé-je moi-même être bientôt à mon tour immolé à leurs sarcasmes, franchement je ne les appellerai point en duel7*.
HEURES DE PARESSE
Peut-être ne feraient-ils pas mal de briser la lyre discordante d’un novice aussi jeune. Celui qui commence b pécher a dix-neuf ans ne peut manquer à trente d’être un incorrigible mécréant.
Maintenant, cher ami, je reviens à toi; et vraiment des excuses te sont dues : accepte cette concession que je te fais. Ën vérité, cher Clare, mon imagination, dans son vol, voltige tantôt h gauche, tantôt à. droite; ma muse aime beaucoup les digressions.
Je disais donc, autant que je me le rappelle, que ton destin serait d’ajouter une étoile au ciel de la royauté. Puisse la faveur des rois se lixer sur toi ! Si un noble monarque vient k régner, qui sache apprécier le mérite, tu ne rechercheras pas en vain son sourire.
Mais, puisque les périls abondent dans les cours, où de subtils rivaux font briller leur clinquant, puissent les saints te préserver de leurs pièges, et puisses-tu n’accorder jamais ton amitié ou ton amour qu'k des âmes dignes de la tienne!
Puisses-tu ne pas dévier un seul moment de la voie droite et sûre de la vérité! Ne te laisse point séduire à l’appât du plaisir. Puisses-tu ne fouler jamais que des roses! Que tous tes sourires soient des sourires d’amour, tous tes pleurs des pleurs de joie !
Oh ! si tu veux que le bonheur soit le partage des jours et des ans qui te sont réservés, et que la vertu forme ta couronne, sois toujours ce que tu as été, sans tache, comme je t’ai connu; sois toujours ce que tu es maintenant.
Et moi, bien qu’un léger tribut d’éloge, qui viendrait consoler mon vieil âge, me fût doublement cher, dans ces bénédictions que j’appelle sur ton nom chéri, je renoncerais volontiers k la gloire du poète pour celle du prophète.