LES BARDES DF. L’ANGLETERRE, ETC
gence. J’ai un avis pourtant à te donner : avant que ton prochain numéro prenne son essor, en déployant ses ailes bleu et safran, prends garde que le maladroit Brougham 47 ne fasse tort à la vente, ne change le bœuf en galette d’avoine, et le chou-fleur en chou. » A ces mots , la déesse en jupon court donna un baiser h son fils, et disparut dans un brouillard d’Ëcosse 48.
Prospère donc , Jeffrey ! loi le plus éveillé de la bande qu’engraisse l’Écosse avec son grain excitant! Les prospérités qui attendent tout véritable Ecossais sont doublées dans ton glorieux partage. Pour toi Edine recueille les parfums du soir, qu’elle répand ensuite sur tes pages candides. La couleur et l’odeur adhèrent au volume s l’une en parfume les pages, l’autre en dore la couverture*9. Que dis-je! la Lèpre, nymphe modeste, éprise de toi, oublie tout pour ne s’attacher qu’à toi , et , injuste envers le reste des Pietés, elle possède ta personne et inspire la plume.
Illustre Holland ! ce serait vraiment mal à moi de parler de ses stipendiés et de l’oublier lui-méme40; Holland et son aide-de-camp Henri Pctty, piqueur de la meute. Dieu bénisse les banquets d’Holland-Housc, où les Ecossais ont leur couvert mis, où les critiques font bombance! Puisse Grub- Street51 dîner longtemps sous son toit hospitalier, à l’abri des créanciers! Voyez l’honnéte Hallam quitter la fourchette pour la plume, rédiger un article sur l’ouvrage de sa seigneurie, et, reconnaissantdes bons morceaux qui sont surson assiette, déclarer que son hôte sait tout au moins traduire! Edimbourg, contemple avec joie tes enfants! ils écrivent pour manger, et mangent parce qu’ils écrivent. Mais, de peur qu’échauffés par le jus inaccoutumé de la grappe, quelque pensée chaleureuse ne leur échappe et ne s’imprime, etn’aille faire monter le rouge au front des belles lectrices, milady se charge du soin d’écrémer les articles, leur communique d’un souffle sa pureté d’àme, corrige les fautes, et passe sur le tout la lime et le rabot.
Occupons-nous maintenant du drame. — Quelle confusion! quels singuliers tableaux appellent nos regards ébahis ! Des
calembours, un prince qu’on renferme dans un tonneau M, les absurdités de Dibdin, voilà ce qui satisfait pleinement le public. Heureusement que la Rosciomanic est passée de mode, et qu’on est revenu aux acteurs sortis de l’enfance. Mais à quoi serviront les vains efforts qu’ils font pour nous plaire, tant que de pareilles pièces seront tolérées par la critique anglaise, tant qu’on permettra à Reynolds d’exhaler sur la scène ses jurons grossiers 53 et de confondre le sens commun avec les lieux communs, tant que « le Monde » de Kenney — pourrait-on me dire où est son esprit? — ennuiera les loges et endormira le parterre, et qu’une pièce de Beaumont, travestie en Caractacus, nous offrira une tragédie complète à laquelle il ne manque que les paroles? Qui ne gémirait de voir de telles choses faire fureur, de voir cette dégradation de notre théâtre tant vanté? Eh quoi! avons-nous perdu tout sentiment de honte? le talent a-t-il disparu? n’avons-nous parmi nous aucun poêle de mérite? — Aucun! — Eveilletoi, George Colman55! Cumberland50, éveille-toi ! sonnez la cloche d’alarme! faites trembler la sottise! O Shéridan! si quelque chose encore peut émouvoir ta plume, que la Comédie remonte sur son trône! Abandonne les absurdités de l’école germanique; laisse traduire Pizarre à des imbéciles ; lègue à ton siècle un dernier monument de ton génie î donne-nous un drame classique, et réforme notre scène! Grands dieux ! la sottise lèvera la tôle sur ces planches que Carrick a foulées, que Siddons foule encore57! la farce y étalera le masque de la bouffonnerie, et Ilook cachera ses héros dans un baril ! Les régisseurs nous donneront des nouveautés tirées de Cherry, Skeffington et ma Mère-l’Oie, pendant que Shakspeare, Olway, Massinger, moisiront oubliés sur l’étalage, ou pourriront dans les bibliothèques ! Oh ! avec quelle pompe les journaux proclament les noms des candidats à la palme scénique ! en vain Lewis fait apparaître son hideux cortège de fantômes, le prix n’en est pas moins partagé entre Skeffington etGoose58. Et, de fait, le grand Skef- Gngton a droit à nos éloges, lui qui est également renommé pour ses habits sans basques et ses drames sans plan ; qui
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ne borne pas l’essor de son génie à remplir le cadre des riants tableaux de Greenwood et ne s’endort pas avec « les belles endormies; » mais s’en vient tonner, en cinq actes facétieux, au grand étonnement du pauvre John Bull, qui tout ébahi, se demande ce que diable cela peut signifier. Mais quelques mains gagées venant à applaudir, plutôt que de dormir, John Bull en fait autant.
C’est ainsi que nous sommes maintenant. Ah! comment pourrions-nous sans gémir jeter les yeux sur ce qu’étaient nos pères? Bretons dégénérés! avez-vous perdu toute honte; ou, bons jusqu'à la niaiserie, craignez-vous d’exprimer votre blâme? Nos lords ont bien raison de suivre attentivement la moindre distorsion sur le visage d’un Naldi, de sourire aux bouffons italiens et d’adorer les pantalonadcs de Catalani’*, puisque notre propre théâtre ne nous donne en fait d’esprit que des calembours, en fait de gaieté que des grimaces!
Eh bien donc, que l’Ausonie, experte dans l’art d’adoucir les mœurs en corrompant le cœur, épande sur la capitale ses folies exotiques, pour sanctionner le vice et chasser la décence; que des prostituées mariées se pâment à contempler Deshayes et bénissent les avantages que ses formes promettent; que Gaylon bondisse aux regards ravis de marquis en cheveux blancs et de ducs jouvenceaux; que de nobles libertins regardent la sémillante Presle faire pirouetter son corps léger qui dédaigne d’inutiles voiles; qu’Angiolini découvre son sein de neige, balance son bras blanc et tende son pied flexible; que Collini trille ses chants amoureux, allonge son cou charmant et ravisse la foule attentive. N’aiguisez point votre faux, Société pour la suppression du Vice, saints réformateurs aux scrupules singulièrement raffinés, qui, pour le salut de nos âmes pécheresses, faites défense aux brocs de s’emplir le dimanche, aux barbiers de raser; qui voulez que la bière reste daus les tonneaux et que chacun garde sa barbe, par respect pour le saint jour du Seigneur!
Saluons dans Greville et Argylc le patron et le palais de la sottise et du vice60. Voyez-vous ce magnifique édifice, sanctuaire de la Mode, qui ouvre ses larges portiques à la foule
CEUVr.ES DE LODD DVKOM.
bigarrée? c’est là que tient sa cour le Pétrone de l’époque, l’arbitre souverain des plaisirs et de la scène. Là l’eunuque stipendié, le chœur des nymphes d’Hespérie, le luth langoureux, la lyre libertine, les chants italiens, les pas français, l’orgie nocturne, la danse aux mille détours, le sourire de la beauté et les fumées du vin, tout s’unit à l’envi pour charmer des fats, des sots, des joueurs, des fripons et des lords; chacun suit ses goûts ; de par Cornus tout est permis : vous avez le champagne, les dés, la musique, ou même la femme du voisin. Commerçants affamés, ne venez pas nous parler de votre misère, qui est notre ouvrage. Les mignons de la Fortune se réehaulTent au soleil de l’abondance; ils ne connaissent la pauvreté qu’en masque, lorsque dans une soirée quelque âne titré se déguise en mendiant et revêt les haillons que portait son grand père. La gaie burlctla terminée, le rideau baissé, l’auditoire à son tour occupe la scène. Ici, c’est le cercle des douairières qui font le tour de la salle; là, ce sont leurs filles qui, vêtues à la légère, bondissent aux accords d’une valse lascive. Les premières s’avancent en longues files d’un pas majestueux ; les autres étalent aux regards des membres agiles et dégagés; celles-là, pour allécher les robustes enfants de l’Hybcrnie, réparent à force d’art les outrages des ans; celles-ci volent d’une aile rapide U la chasse des maris, et laissent à la nuit nuptiale peu de secrets à révéler.
O charmant séjour d’infamie et de mollesse! où, ne songeant qu’à plaire, la jeune fille peut lâcher la bride à sa pensée, et l’amant donner ou recevoir des leçons de morale! Là, le jeune officier, à peine revenu d’Espagne, mêle les cartes ou manie le cornet sonore; le jeu est fait; le sort a prononcé : mille livres pour le coup suivant! Si, furieux de vos perles, l’existence vous est à charge, le pistolet de Povvell est là tout prêt à vous en délivrer, et, ce qu’il y a de plus consolant encore, votre femme trouvera deux consolateurs pour un. Digne fin d’une vie commencée dans la folie et terminée dans la honte : n’avoir autour de votre lit de mort que des domestiques pour laver vos blessures saignantes