‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 65 sur 201 · FAISANT SUITE A LA SATIRE · texte numérisé non relu

FAISANT SUITE A LA SATIRE

« US BiRDËS DE UKLRIRU ET LES CRIT1QCEJ DE L'ÉCOSSE *.»

— « ErgD fnngar vice colis, aeulum

Reddere quæ ferrum valet, essors ipsa sccandi. » Hou., de Ariepoet,

«Les vers, Monsieur, sont choses difficiles, intraitables.

Fielding, Amélie.

Une-ci, urie.deque.qu'ilsn-ntc89 de (tique que surfupopeut trouvematidd sœur en ic, aisseruuntsnsréeaisbleou7* V,,Shee est pré .

Athènes, couvent des Capucins, <2 mars t8H.

Qui ne rirait de voir Lawrence, payé à grands frais pour orner sa toile d’un portrait flatteur, abuser de son art et faire rougir la nature, en transformant sous son pinceau des bourgeois en centaures? Que dirait-on du peintre ignorant qui terminerait par une queue de sirène le corps d’une jeune fille? C’est ainsi qu’en a vu le pinceau irrité du vil Dubost dégrader les créatures de Dieu *. Mais cette politesse forcée qui protège les fautes des imbéciles n’a pu réprimer l’indignation de ses amis. Crois-moi, Moschus 3, il ressemble à ce tableau le livre qui, dépassant en sottise les rêves d’un malade, étale h nos regards une multitude de figures incomplètes, cauchemars poétiques, sans queue ni tête.

Les poètes et les peintres, comme tous les artistes le savent, ont pris de tout temps de grandes libertés; c’est une indulgence que nous réclamons pour nous-même, et que nous accordons volontiers aux autres; mais de mères douces et inoffensives il n’est pas permis de faire naître des monstres. Les oiseaux ne donnent pas le jour à des serpents; les agneaux ne sont pas élevés par des tigres.

11 en est d’un long et pénible exorde comme des discours de maint orateur politique : on attend quelque chose et on ne trouve rien. La sottise qui hausse trop le ton trébuche et tombe; l’impertinence, sous la robe magistrale, passe son chemin sans encombre. Ainsi plus d’un poète décrit en vers pompeux le ruisseau murmurant dans la plaine fertile, les

bosquets de Cranla, ses salles gothiques, le collège royal, les flots du Cam, les vitres peintes, les antiques murailles : il en est môme qui se hasardent à peindre un arc-en-ciel ou bien — la Tamise 4.

Vous pourriez réussir h esquisser un arbre; mais vous voulez peindre un naufrage, et vous ne faites qu’un tableau d’enseigne; vous croyez faire un vase, et vous ne produisez qu’un pot; vous vous perdez dans Grub-Slreet, où le jeûne et l’oubli vous attendent; ou vous prêtez h rire h, quelque revue maligne, dont on méprise la critique, — à moins pourtant qu’elle ne soit fondée.

Enfin, quelle que soit l’œuvre que vous ayez en vue, qu’elle soit avant tout une ei simple.

La plus grande partie de la gent rimailleuse (écoute-moi, terni, car tu as manié la plume) est égarée par un but qui la trompe. Je veux être concis, et je deviens obscur; celui-ci échoue par un excès d’élégance ; celui-lh prend son vol sur les ailes d’un Pliébus déclamatoire; cet autre, au contraire, dans sa timidité, ne cesse de ramper; il ne vous fait pas grâce du moindre détail; ou bien, dans son désir absurde de variété, il vous met des poissons dans les bois, et des sangliers sous les flots.

A moins que vous ne soyez attentif, et d’un jugement sain et délicat, souvent la peur du mal vous conduira dans un pire; nul n’est complet, chacun a sa partie faible, et, comme certains tailleurs, les écrivains sont limités dans leur art. Voulez-vous des culottes, Slowshears est votre homme; mais il vous faut un autre artiste pour confectionner vo're habit. C’est, à mon sens, comme si l’on donnait à Apollon les pieds de Vulcain, comme si, à un teint de neige une blonde joignait des yeux et des cheveux noirs, — et un nez rubicond !

Auteurs, choisissez des sujets selon vos forces, et méditez-en longtemps la portée ; ne soulevez pas votre fardeau avant de connaître le poids que peuvent porter vos épaules. Ni l’expression heureuse, ni l’ordre lucide ne manqueront au poète qui aura été habile dans son choix; il sera éloquent

souvenirs d’iiorack. 1L1

sans cflort, la grâce brillera dans ses pensées, l’harmonie dans ses chants.

Un sage discernement lui apprendra U omettre ici ce qui, plus lard, sera mieux placé ailleurs : il prendra ce mot, rejettera cet autre, plein de concision dans son style et de goût dans son choix. Nous devons de la reconnaissance a ceux qui créent un mot nouveau et nécessaire. Ne craignez pas, s’il y a utilité à le faire, d’employer un mot inconnu ou vieilli. Pilt, faisant pour nous Ce que les lexicographes avaient refusé de faire, a fourni a notre langue quelques mots nouveaux; imitez son exemple, avec sobriété toutefois. — C’est une licence dont il ne faut user que rarement. Les expressions nouvelles réussissent de nos jours lorsqu’elles sont adroitement greffées sur des locutions françaises. Ce qu’ont fait Chaucer et Spenser, on aurait niau*vaise grâce à le refuser a la muse plus polie de Dryden ou de Pope. Si vous pouvez apporter votre contingent, pourquoi pas? William Pitt et Walter Scott l’ont bien fait. Depuis que leur éloquence et leurs rimes n’ont pas craint d’enrichir les idiomes mal unis de notre île, libre à tous, maintenant et à toujours, de proposer -des réformes, soit dans la langue, soit dans le parlement.

Comme les forêts perdent peu h peu leur feuillage, de même on voit se faner des expressions qui plaisaient autrefois; nous et ce qui nous appartient devons payer tribut au destin, et il est des ouvrages comme des mots dont il ne reste plus que la date. Au commandement d’un monarque, a la voix du commerce, des fleuves impétueux versent dans des canaux leurs ondos pacifiques. Sur les marais comblés, les marécages desséchés, la charrue passe et la moisson jaunit; des ports nouveaux, improvisés sur nos côtes, mettent nos vaisseaux h l’abri des fureurs de l’Océan. Lh bien ! tous ces travaux doivent périr un jour; seules sur les débris du passé, les lettres en conservent â moitié le souvenir. Des écrivains meurent, il est vrai ; mais il en est aussi beaucoup qui ressuscitent5; cependant ils déclineront ceux qui paraissent aujourd’hui les plus puissants; ainsi le veut

la Mode, dont le caprice préside également et à notre existence et à notre langage,

Milton, dans ses pages sacrées, a chanté les immortels combats des dieux et des anges. Son poème vous apprendra quel rhythme convient le mieux à l'épopée pour traiter un sujet céleste.

La stance lente et mélancolique convient pour peindre les douleurs de l’Amour et les plaintes de l’Amitié. Mais du vers blanc ou du vers rimé auquel donnerons-nous la palme ? Lequel occupe sur l’Hélicon un rang plus honorable? Que des critiques pointilleux éclaircissent ce point , aussi embrouillé qu’une cause portée au tribunal de la chancellerie.

La mauvaise Humeur et l’égoïsme firent éclore la satire. En doutez-vous? lisez Dryden, Pope, cl le doyen de Saint- Patrick 8.

Le vers blanc est, d’un consentement unanime, assigné à la tragédie, et il l’accompagne presque toujours 7. Bien qu’au temps de Dryden l’insensé Almanzor parlât en rimes, la rime a été bannie du théâtre moderne; l’humble comédie a abandonné les vers pour les jeux de mots et les calembours, qu’elle débile en prose fort ordinaire. Ce n’est pas que, pour avoir écrit en vers, nos Ben et nos Beaumont en soient plus mauvais. Mais c’est là le caprice de Thalie, la pauvre vierge! sifdée quelque vingt fois par an!

Quel que soit le sujet de votre drame, écoulez un avis important. Sachez adapter votre langage à la condition de votre héros. Parfois Melpomène oublie ses gémissements, et la vive Thalie prend un ton sérieux; et le public applaudit quand l’indignation de Tovvnley se fait jour en chaleureux accents 8. Shakspearc réserve ses vers pour les rois, et laisse la vile prose au commun des mortels; et le joyeux Henri abandonne le poétique courroux « au caverneux Hotspur » et à son royal père.

Auteurs, il ne vous suffit pas de polir vos œuvres avec un art infini, — il faut qu’elles louchent notre cœur : en quelque lieu que la scène se passe, quels que soient les discours de vos personnages, il faut que vous intéressiez l’âme de vos

souvenus d'uoiuce. 153

auditeurs; faites-les rire ou pleurer, comme il vous plaira, mais ne les faites pas dormir. Le poète me demande des larmes; mais avant d’en verser, il faut que je lui en voie répandre à lui-mème.

Si Roméo banni n’a ni pleurs ni soupirs, ennuyé de sa langueur insipide, je dors ou je siffle. Des paroles de douleur conviennent h un visage attristé, et il est des occasions où les traits doivent exprimer la colère. Des mots h double sens excitent la curiosité du spectateur. Le sentiment exige un regard pensif; car la Nature a formé avant tout l’homme intérieur, et les acteurs copient la nature — quand ils le peuvent. C’est sous son impression que le cœur bondit de ravissement, s’élève jusqu’au ciel, ou retombe abattu. Pour exprimer nos sentiments, elle nous a donné le truchement de l’âme, — la langue, qui, détériorée par l’usage, a cru depuis peu, du moins sur la scène, pouvoir se passer du sens commun, étourdit d’un vain bruit les loges, les galeries, le parterre, et pour provoquer le rire emploie tous les moyens, — hormis l’esprit.

Il n’est pas indifférent a l’habile écrivain que l’action de son drame se passe à la cour ou dans la vie commune : soit qu’il veuille nous égayer ou nous tirer des pleurs, qu’il ait pour héros un valet menteur ou le roi Léar, un sage ou un jeune étourdi échappé des bancs de l’école, un pèlerin errant ou John Bull pur et simple ; Écossais, Irlandais, natif de Wills ou de Galles, tout individu nous plaît s’il parle le langage de la nature.

Peu importe que votre sujet soit historique ou imaginaire. Nul ne s’inquiète de savoir si vos personnages dramatiques ont vécu ou non. 11 est un précepte qui avant tout doit dominer la scène : — faites que dans votre pièce les choses se passent comme elles auraient pu se passer.

Si vous voulez offrir k nos regards un nouveau Drawcansir9, représentez-le insensé et bravant toutes les lois ; si vous avez besoin d’une furie femelle, la farouche moitié de Macbeth est à votre service; pour les larmes, la trahison, pour le bien, pour le mal, vous avez Constance, Richard III,

fîii OEUVRES DE I.ORD BYDON.

Hamlet cl le Diable! Mais si voire plan est neuf, si vous marchez librement loin des chemins frayés, que vos personnages ne se démentent pas, et qu’ils soient jusqu’à la Gn tels qu’on les a vus d’abord.

Il est difficile de réussir où de plus forts que nous ont échoué; et de prêter un intérêt nouveau à un sujet déjà traité; et cependant, il est plus sage peut-être d’adopter une action déjà connue que d’en choisir une nouvelle et de faillir. Pourtant n’imitez pas servilement, et plutôt les pensées que les mots; ne suivez pas votre modèle dans les moindres détails, et ne lui empruntez que ce qu’il a de bon

Pour vous, jeune poëte, que votre malheureuse étoile condamne à trembler devant l’arrêt de quiconque vous lit, avant de dérouler votre vingtième chant, n’allez pas, pour l’amour de Dieu ! dès l’abord vous écrier comme Bowles ;

« lluse, viens éveiller sur ma harpe sonore Des sons plus éclatants encore. »

Et que sort-il enfin de ce cerveau en ébullition ? il retombe au niveau de Soulhey, dont les montagnes épiques sont fécondes en souris ! Ce n’est pas sur ce ton que le roi de notre Parnasse fait résonner les sons modestes de sa lyre admirable :

« Je chante la première désobéissance de l’homme, et le fruit... »

Il parle, et à mesure que son sujet se déroule, le ciel, la terre, les enfers viennent tour à tour prendre place dans ses chants. Cependant il continue sa marche, et tout ce qu’il dit, il semble que nous en ayons été les témoins. Il laisse là tout ce qui ne lui semble pas digne d’élever son sujet et d’ornef son tableau; et, grandissant à chaque page, de la lumière il ne lire pas de la fumée, mais du sein des ténèbres il fai' jaillir la lumière; et sous son habile main la vérité et le9 fictions se mêlent avec tant d’art, que nous ne savons où poser leurs limites respectives. Si vous voulez plaire au public, éludiez les goûts de ce monstre aux cent têtes; si votre cœur bondit d’une joie triomphante quand toutes les mains applaudissent à la chute du rideau, méritez ces applaudisse-

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ments, — lisez dans le livre de la nature, et apprenez h reconnaître les traits distinctifs de chaque âge; examinez avec attention comment les années modifient la vie de l’homme, celte histoire si tôt et si souvent contée, et toujours inutilement. Voyez-le aux premiers jours de sa naïve enfance, avec ses espiègleries, son babil, ses camarades et ses jeux; enfin arrive le jour où l’enfant rejette ses lisières, et où l’attrait du vice devance sa majorité trop tardive !

Voyez-le maintenant! il est homme! Il n’est plus tenu de se morfondre sur les vers abhorrés de Virgile 10 — et sur les siens ; prier est ennuyeux, lire est un plaisir trop abstrait. Il laisse le visage sévère de Tawell pour les chevaux de Fordham ; infortuné Tawell 11 ! condamné à tant de chagrins journaliers par des écoliers boxeurs et par des ours1*, amendes, professeurs, devoirs scolaires, règlements, menacent en vain, — il ne voit plus que la meute, les chasseurs et la plaine de Newmarket. Incivil avec ses supérieurs en âge, bouillant avec ses égaux, poli avec les fripons, prodigue de son or ; inconstant dans tout, sauf le jeu et les courtisanes, et maudissant également ces deux choses, car toutes deux lui ont fait du mal ; sans instruction, à moins qu’alité par ses excès, la maladie, dont la lecture adoucit l’ennui, ne soit le docteur qui lui confère ses grades: dupé, dévalisé, traqué par ses créanciers, c’est ainsi qu’il passe le temps de ses inscriptions universitaires. S’il réussit à ne pas être expulsé, il se retire maître ès-arts! et les maisons de jeu et les clubs, dans la foule de leurs coryphées, ne comptent pas de nom plus brillant!

Une fois lancé dans la vie, et son premier feu éteint, il imite l’égoïste prudence de son père; la fortune le détermine dans le choix de sa femme, le rang dans celui de ses amis ; il achète des immeubles, et prudemment se méfie de la banque, siège à la chambre des communes; sa femme lui donne un héritier; il l’envoie a Harrow, car lui-même y a été. A la chambre, il opine du bonnet, si ce n’est lorsqu’il faut applaudir. Son fils est un garçon si intelligent! — il espère bien voir un jour le drôle promu h la pairie!

Le voilà sur le déclin de l'âge : — son corps s'affaiblit, il quitte la scène , ou plutôt la scène le quitte ; il thésaurise, regrette chaque sou qu’il dépense, et dans lui l’avarice s'empare de tout ce qu’a laissé l'ambition; il compte ses écus, et sourit, et la vue de ses trésors diminués par les dettes de son jeune héritier, lui donne des crispations; il calcule prudemment les achats et les ventes, consommé dans toutes les sciences de la vie, hors une seule, celle de mourir. Morose, haineux, radoteur, difficile a plaire, faisant le panégyrique de tous les temps, hormis du temps actuel ; imbécile, grondeur, négligé, presque oublié, il meurt sans être pleuré; — on l’enterre. — Qu’il pourrisse!

Mais revenons au drame. Je ne vous épargnerai pas mes préceptes, dussent-ils ne pas beaucoup vous plaire. Il est des choses qui, présentées sur la scène au lieu d’être mises en récit, sont sûres de faire pleurer les femmes et d’émouvoir les cœurs les plus durs; cependant il est des actions consignées dans les pages de l’histoire qu’il vaut mieux raconter qu’exposer aux regards des spectateurs; l’oreille supporte ce qui choquerait des yeux timides, et l’horreur se transforme ainsi en sympathie. Anglais dans tout le reste, je suis Français en ceci, — et je suis d’avis que le meurtre ne doit pas souiller la scène. Le sang des gladiateurs qui coule sur les planches de nos théâtres, bien que nous sachions qu’il n’a rien de réel, ne nous en choque pas moins. Ce n’est pas sur la scène que le régicide Macbeth nous frappe de terreur par le trépas d’un roi ; lorsque le farouche Hubert menace de brûler les yeux du jeune Arthur, c’est un spectacle qui révolte les nôtres, ainsi que la nature. Quand Johnson mit la corde au cou d’une héroïne13, nous sauvâmes Irène, mais nous sifflâmes la pièce. Dieu en soit loué ! notre siècle, tout tolérant qu’il est, a relégué les métamorphoses dans les pantomimes ; Lewis lui-même, avec tous ses revenants, n’oserait transformer en serpent le nègre du comte d’Osmond ! comédie ou tragédie, nous rejetons tout ce qui sort des limites de la vraisemblance; et pourtant Dieu sait jusqu’où peuvent aller des auteurs qui, dans leurs

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post-scriptums, parlent de teindre « leurs héroïnes en Lieu1*. »

Sur toutes choses , faites en sorte que l’homme seul joue un rôle dans votre drame; n’évoquez pas de spéclres, a moins d’une extrémité telle qu’il faille ouvrir dix chausse-lrapes pour en sortir. Je pense comme Dennis : de toutes les monstruosités, celle que je déteste le plus c’est un opéra : là, tous les personnages , bons ou mauvais , à tort ou à raison , se disputent, s’aiment, et font tout en chantant, sauf de la morale. Salut, dernier témoignage du souvenir de nos amis étrangers, que tolère la France et que nous envoie l’Hespérie ! les décrets de Napoléon ne mettent point d’embargo sur les espions et les chanteurs , qui ont bien fait de se rembarquer. Notre gigantesque capitale, avec ses places publiques couvertes d’artisans qui autrefois gagnaient le pain que maintenant ils mendient , est devenue difficile en matière d’iniquités, et dédaigne tout amusement qui n’est pas coûteux. Ainsi, le boutiquier paye pour entendre un orchestre dont les sons affectent douloureusement son tympan ; une mauvaise honte seule l’empêche de ronfler, et en criant bis il double son tourment; étouffé dans la foule, rudoyé par des fats, ne sachant que faire de son chapeau, et tremblant pour ses orteils, il souffre toute la soirée et n’a de repos qu’au moment où la chute du rideau vient mettre fin à son supplice. Et pourquoi s’impose-t-il toutes ces souffrances et bien d’autres encore? Ne le devinez-vous pas? parce qu’elles lui coûtent cher et qu’elles l’obligent à s’habiller.

Ainsi prospèrent les eunuques de l’Élrurie; donnez-nous des ménétriers, ils ne manqueront pas de badauds qui les payent. Avant que des pièces de théâtre fussent jouées par plus d’un vénérable ecclésiastique (où est le mal ? David n’at-il pas dansé devant l’arche?) dans les réjouissances de Noël, te peuple ignorant des campagnes se contentait d’assister à des grimaces et à des farces grossières. Le progrès des temps, parmi beaucoup d’autres choses aujourd’hui passées de mode, amena le joyeux polichinelle et la joviale madame Jeanne, qui continuent à nous donner le spectacle îq-

décent de leurs ébats, au point que je m’étonne que Benvolio souffre de telles représentations; Benvolio, ce pair réformateur, devant qui disparaissent tous les vices, les jurements, le pugilat, la mendicité, tout enfin, — hormis les raouts et les courses de chevaux “.

La farce suivit la comédie et atteignit sa pins grande splendeur dans le siècle original de Foote , ce rieur éternel et impitoyable qui n’épargnait personne et se moquait des choses les plus sérieuses. Ni l’Église ni l’État n’échappèrent à ses sarcasmes publics; il immola tout à sa gaieté, l’épée comme la robe, les prêtres, les hommes de loi, les volontaires : hélas! pauvre Yorick, muet maintenant à tout jamais! quiconque aime à rire doit regretter Foote.

Nous sourions médiocrement quand, sur la scène, nous entendons parodier en langage emphatique et des rois et des reines; quand « Chrononhotonthologos va mourir, » et qu’Arlhur se pavane dans sa majesté comique.

Moschus! j’espère bien un jour me retrouver auprès de loi; nous rirons encore ensemble, et h défaut d’esprit, la gaieté nous viendra en aide; oui, mon ami, pour toi je quitterai ma cynique cellule et prendrai la devise de Swift : « Vive la bagatelle! » Dans nos foyers, comme sur les flots de la mer Égée, elle a plus d’une fois charmé nos instants et enivré nos cœurs de poésie et de joie 1B. Puisse la légère Euphrosyne, après avoir égayé ton passé, présider à tout le drame de ta vie , et ne pas te quitter môme a la dernière scène; et lorsque tu ne seras plus, puisse-t-on dans ton lit, comme dans celui de Platon le païen, trouver le manuscrit de quelque production égrillarde!

Voyons maintenant le drame tel qu’il est de nos jours , sous le poids des chaînes que lui imposa le whig Walpole 17 ; la Corruption l’a terrassé, car elle redoutait son regard ; la Pruderie l’a quitté pour un bal d’opéra! Et cependant Chesterlield, dont la plume élégante fait le procès au rire, a combattu pour la liberté du théâtre ; il a voulu le protéger contre la maussaderie des cervelles patriciennes et l’infernale stupidité des lords chambellans. Rapportez celte loi-' Que la

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gaieté circule librement sur la scène; — nous n’avons chez nous que trop de sujets de tristesse; « qu’Archer » plante des cornes sur le front de nouveaux « Sullen, » et que « Stéphanie » en fasse accroire à son époux 18 ; la morale est là clairsemée; mais après tout, qu’importe? ou va au théâtre pour s’amuser et non pour être sermonné. Celui qui va puiser sur la scène des leçons de vertu ou de vice, a un cerveau qui réclame les soins de Willis19. Oui; mais l’exemple de Macheath ! — bah ! en voilà assez ; — il n’a fait des voleurs que de ceux qui l’étaient déjà; croyez-moi, en dépit des puritains et des malédictions de Collier, le théâtre n’a jamais rendu personne meilleur ni pire. Epargnez donc notre scène, 6 méthodistes! et ne brûlez pas, s’il se relève, ce Drury damné par vous. Mais pourquoi en appeler à des bigots au cerveau fêlé? L’indulgence céleste peut-elle s’allier au fanatisme terrestre? Laissons-leur espérer le retour des auloda-fé , de celle époque chère aux puritains et au pape. De même que le pieux Calvin vit autrefois brûler Servet, nos modernes sectes ne seraient pas fâchées de voir immoler de nouvelles victimes. Mais déjà n’entendez-vous pas les chants de Solyme? Sceptique apologiste du péché, écoute la Foi qui déclame pendant que le serviteur de Dieu châtie ceux qu’il aime, et que Siméon donne un coup de pied, ou que Baxter se contente d’administrer une « bourrade. »

Celui qui a pour guide la Nature, écrit de telle sorte qu’en le lisant, le premier venu s’imagine, dans son enthousiasme, pouvoir en faire autant; mais après s’être noirci les doigts, avoir mordu ses ongles et griffonné bien du papier, le présomptueux y renonce.

N’essayez pas de la pastorale; car qui peut se flatter d’égaler ces églogues, œuvres charmantes de la jeunesse de notre Pope? Cependant elles ont leurs défauts, de même que celles de Philips; les unes et les autres pèchent, quoique d’une manière différente. Trop de rudesse pour l’art , trop de raffinement peur la nature, voilà le double écueil qu’il faut éviter, et leur exemple nous fait voir combien ce juste milieu est difficile à atteindre.

i CO

L’écrivain grossier, certes, n’est pas üe mise dans notre époque de susceptibilité, où tout le monde veut avoiT du goût; le langage orduricr, la grosse plaisanterie, qui charmaient autrefois dans Swift, aujourd'hui ne seraient plus soufferts; non seulcmeut on les proscrit dans le monde poli, mais un chevalier de la Cité ne voudrait pas même y descendre!

Indulgence pour les défauts de Swift! Son esprit leur a servi de passe-port. Il n’a de rirai qu'IIudibras , que rien n’égale. L'auteur de ce poème est, je pense, le premier qui ait retranché deux pieds à notre vieux vers dissyllabique; ce rhythme plus court n’est pas moins que l’autre aimé des neuf Sœurs. Au premier abord, des vers de huit pieds ne semblent guère convenir h une composition sérieuse, l’edc exceptée. Néanmoins, à notre grand étonnement, Scott a depuis peu prouvé que ce rhythme peut soutenir avec aisance le poids d’un sujet grave, varié habilement, et surpasse de beaucoup le vers héroïque, surtout dans les chants de guerre et d’amour, qui, passant tour à tour du tendre au sublime, trouveraient une entrave dans le retour trop lent de la rime.

L’irrégularité est admirée de peu de gens, et tout juge éclairé la déleste. Il en est qui la pardonnent; mais ce mot est dur et ne saurait satisfaire un barde britannique.

Le poêle doit-il donc réprimer la chaleur généreuse de ses pensées, de peur que la Censure ne vienne relever dans son œuvre un vers fautif? Doit-il retrancher tout ce qui pourrait sembler suspect à ses critiques, pour le triste avantage d’être qualifié de « correct?» Doit-il, courbant l’orgueil de toute phrase ambitieuse, s’attacher à éviter les fautes au lieu de créer des beautés ?

Vous qui cherchez les modèles accomplis, ne cessez, nuit et jour, de feuilleter les œuvres de la Grèce. Mais nos pères , contents de leur poésie nationale, ne chargeaient pas leur cerveau de grec idolâtre. Le petit nombre d’entre eux qui savaient lire une page ou se servir d’une plume, se bornaient à Chaucer et au vieux Ben; il leur fallait un rhythme sans

Je

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art, de bonnes plaisanteries, effort peu de chasteté. Que les préceptes des anciens soient bons ou mauvais, je n’appellerai pas nos ancêtres des imbéciles ! Ce qui ne nous empêche pas, vous et moi, de savoir distinguer l’élégant du grossier, et lorsqu’un vers boiteux se présente, de le découvrir à l’aide de nos doigts, à défaut d’oreilles.

En vérité j’ignore, et je ne liens pas beaucoup à le savoir, ce qu’étaient nos premiers saltimbanques anglais, et si, avant qu’un théâtre abritât sous ses voûtes le drame ambulant, notre muse , comme celle de Thespi3 , allait en charrette. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que, depuis les jours de notre Shakspeare, ce n’est pas du moins la pompe qui manque h nos pièces dramatiques ; et Melporaène ne monterait pas sur son trône sans hauts talons, sans plumes blanches, sans fausses pierreries.

On applaudit encore les vieilles comédies, bien que trop licencieuses pour les convenances de notre théâtre : du moins, nous autres modernes, nous mutilons sagement ou passons sous silence leurs plaisanteries immodestes.

Quels que soient du reste leurs erreurs et leurs défauts, nos bardes entreprenants ne laissent rien sans le tenter; car ils méritent nos applaudissements ceux qui choisissent un sujet anglais pour une muse anglaise, et laissent aux esprits dépourvus d’invention le verbiage français et la sentimentalité germanique. Notre langage pourrait prétendre à. la palme de la poésie comme h celle de la philosophie, si nos poêles, un peu moins pressés , voulaient , h l’exemple de Pope , se donner le temps de polir leurs écrits.

Il est des écrivains redoutables dont la critique abat les in-quarto, et met au jour leurs sottises; ils ont bientôt découvert les côtés faibles de notre ouvrage, et notre marbre ne résiste pas à l’épreuve de leur ciseau. Démocrite lui-même est dépassé par eux. 11 nous estimait fous, mais eux nous rendent tels.

A dire vrai, la plupart des rimailleurs prêtent le flanc au ridicule dont ils se plaignent. Sales et négligés sur leur personne, ils portent une barbe d’une semaine et des ongles d’un

T. i. il

d’un an , habitent des greniers , s’éloignent de tous ceux qu’ils rencontrent, évitent fes rues pour marcher dans les ruelles.

Quelque peu de rime et moins de raison encore, en voilà assez pour vous affubler tout 'a votre aise du nom de poêle; en sorte que des tonnes d’ellébore ne suffiront pas pour mettre un grain de bon sens dans votre cervelle. Écrivez comme Wordsworth, habitez les bords d’un lacï0, gardez pendant un an votre chevelure touffue à l’abri des ciseaux de Blake “ , puis mettez votre livre sous presse, et retournez à Londres. Vous pouvez être sûr que tous les marmots, k votre passage, salueront de leurs acclamations votre seigneurie poétique.

Si j’ai une santé de poëtc , ne ferai-je pas sagement d’imiter l’exemple de Bayes, et de me purger au printemps avant de prendre la plume? Si cette utile précaution n’adoucissait ma bile, je ne sais pas de poëtc dont le style fût plus extravagant que le mien. Mais, puisque, par une délicatesse peut-être déplacée, je ne puis consentir k acheter la gloire k ce prix, je veux tourner gratis la meule d’un rémouleur, et, obtus moi-même, affiler l’acier d’autrui ; je ne veux plus écrire si ce n’est pour enseigner leur art k ceux qui se préparent au rôle de poêles ; je montrerai dans Horace les routes fleuries de la poésie, et dans mon propre exemple, les défauts k éviter.

Bien que cela aille k l’encontre de la pratique moderne, , il ne serait pas mal de penser avant d’écrire ; lisez tout ce qui se rapporte au sujet que vous traitez ; c’est ainsi que vous puiserez vos inspirations k la véritable source.

Celui qui connaît ses devoirs envers ses amis et sa patrie, qui sait pardonner k ses ennemis, qui sait régler sa conduite d’une manière convenable dans ses relations avec un frère, un père ou un étranger; qui prend pour ce qu’ils sont notre culte et nos lois, sans beugler la réforme dans le parlement, l’église ou le barreau; qui, sage dans la pratique sans afficher la sagesse, et plus philosophe de cœur que de paroles; tel est l’homme que le poêle doit prendre pour

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exemple, et sur lequel il doit modeler et sa vie et scs vers.

Parfois un esprit brillant, une action bien conduite, sans même le secours de beaucoup de grâce, de talent ou d’art, obtiendront auprès du public un succès plus durable que des riens ingénieux et sonores, mais frivoles.

Malheureuse Grèce! la Muse peut louer sans restriction tes fils d’autrefois, adonnés exclusivement aux armes et aux beaux-arts, et dont le commerce ne rétrécissait pas le cœur. Nos enfants (à l’exception de ceux h qui nos écoles publiques font scander des longues et des brèves avant qu’ils sachent lire), nos enfants apprennent de bonne heure de leurs pères cette maxime : « Un sou d’épargné , mon fils , est un sou de gagné! » « Enfant de la Cité, de six sous ôtez le tiers, combien restera-t-il? — Quatre. — Bravo! Richard a trouvé la somme! Mes cinquante mille livres sterling, il les élèvera h cent mille! »

11 est évident que celui dont la jeune ûme a de bonne heure contracté celte rouille, est propre k faire tout autre chose qu’un poêle. Locke vous dira que le père agit sagement qui ne permet jamais a ses enfants de lire un seul vers; car, dit ce philosophe (et bien des gens sont de son avis), les poêles, avec leur bagage lyrique, sont de mauvais artisans; Delphes, quelle qu’ait pu Cire autrefois son opulence, a aujourd’hui très peu d’argent et encore moins d’or, attendu que le mont Parnasse, tout divin qu’il est, est gueux comme Irus ** ou comme une mine d’Irlande *s.

Le poêle doit toujours se proposer deux buts, soit séparés, soit réunis : nous plaire ou nous rendre meilleurs. Si vous traitez le genre didactique, soyez bref dans yos enseignements : la redondance met la mémoire au supplice , car le cerveau peut être surchargé tout aussi bien que les épaules.

Il est bon que la fiction ait les apparences de la vérité, car les contes de fées n’en imposent qu’aux enfants; n’allendez pas qu’on ajoute foi k des choses trop surprenantes: il n’y a que Jonas qui soit sorti vivant du ventre d’une baleine.

La jeunesse sacrifie tout k l’élégance; un âge plus mût

exige quelque peu de bon sens. En un mot, le poète est propre h tout, qui sait mêler l’instruction k l’esprit. 11 obtiendra le sourire des revues, et le patronage de Pater nostèr-row ; aidé de l’appui libéral de Longman ( qui ne dédaigne jamais les livres profitables), son livre circulera; pendant trois semaines il donnera le ton à Londres en matière de bon goût , et franchira la Tweed ainsi que le canal •de Saint-George.

Mais tout ici-bas a scs défauts : on sait que violons et harpes détonnent quelquefois; la voix capricieuse criaille, «n dépit des efforts du chanteur; les chiens perdent la piste, le briquet ne fait pas jaillir d’étincelles, et les meilleurs fusils (le diable les emporte ! ) manquent parfois leur coup îV.

Dans un livre où les beautés abondent, le lecteur ne doit pas chercher querelle a l’auteur pour une ou deux taches; il faut pardonner aux livres et aux hommes les erreurs de la nature humaine et de la plume.

Mais s’il se rencontre un auteur qui , bravant amis et ennemis , rejette tous les conseils , refuse de s’amender, et fait toujours crier la même corde discordante, quoi qu’il chante, ne lui faites point de quartier. Qu’il ait le destin de cet Havard !! qui produisit un jour une pièce trop bonne pour venir de la plume d’un sot : d’abord personne ne soupçonnait qu’elle fût de lui; mais k peine y eut-il mis son nom , savez-vous ce qui arriva? elle cessa de réussir. Quand Milton daigne sommeiller, tout le monde le déplore; pourtant cela est bien pardonnable dans une œuvre de longue haleine.

11 en est de la poésie comme de la peinture : il est des productions qui soutiennent le regard de la Critique, et qui plaisent vues de près; d’autres ressortent davantage à une certaine distance; celle-ci a besoin d’ombre, celle-là demande la lumière : elle ne redoute pas l’examen approfondi du connaisseur, et dix fois regardée, semble dix fois nouvelle.

Pèlerins du Parnasse! vous que le hasard ou -un libre choix a conduits k prêter l’oreille k la voix de la Muse, re-

souvenirs d’horace. 10>i>

cevez mes conseils, et soyez sages pendant qu’il en est temps encore; bien peu atteignent le sommet que vos regards convoitent. L’Église et l’État, les camps et la cour of» frent des récompenses a des intelligences fort médiocres, ma foi! Là, il suffit d’avoir du sens commun pour faire beaucoup de chemin ; tous les chefs de notre barreau ne sont pas des Erskine. Mais en poésie, il n’y a pas de degré du médiocre au pire; il faut de toute nécessité être au premier rang ou au dernier; car les œuvres misérables des poètes médiocres sont également en horreur aux dieux , aux hommes et aux journalistes *6.

A toi de nouveau, mon Jeffrey! — Au bruit inspirateur de ton nom, comme je sens se rallumer en moi mon ancienne ardeur, pareille U celle que ressentent de doux Calédoniens alors que quelque auteur méridional est attaché sur la roue de leur critique , ou de bénins éclectiques 57 quand des chrétiens , cent fois pires que des Turcs, dépouillent la foi pour enrichir les « bonnes œuvres ! » Ce sont là, Jeffrey, les sentiments qui t’animent. — Je ne lance pas mon faucon contre une ignoble proie ! O le meilleur animal à chasser de tout Dunedin! pour toi, mon Pégase va ralentir son pas. Lève-toi, mon Jeffrey! ou ma plume desséchée n’émoussera pas son tranchant sur des ennemis indignes de son courroux ; jusqu’à ce que mon regard hostile te rencontre loi ou les liens, hélas ! je ne puis « faire tomber mes coups sur des guerriers obscurs î8. » Saxon cruel ! veux-tu donc laisser là une muse et un cœur dont tu t’es plu à faire complètement ta proie? Cher et maudit contempteur des poésies de mon adolescence, n’as-tu plus de vengeance contre les torts de mon âge mûr ! Si , sans provocation , tu m’as fait saigner naguère, n’as-tu point d’armes contre mon audace? Quoi! pas un mot! — Suis-je donc descendu si bas? M’épargnerastu, loi qui n’épargnas jamais un ennemi? N’as-tu plus de colère, ou dédaignes-tu de la faire éclater? point d’esprit contre des nobles, héréditaires imbéciles? point de plaisanterie contre les « mineurs? » point de quolibet à propos d’un nom *•? pas un seul paragraphe de blâme facétieux ? Est-ce

5 GG , œuvres de i.ord byros

donc pour cela que je me suis assis sur les ruines d’IIion , et 1 que j’y ai pensé à Homère beaucoup moins qu’à Holyrood? Sur les rives de l’Euxin ou de la mer Égée, ma haine constante se tournait passionnément vers toi. Ah ! n’y pensons plus ! En vain mon cœur brûle , le cruel Alexis se détourne de Corydon30; mes vers sont mutiles; laissons là Jeffrey, cessons de solliciter un courroux qu’il ne veut pas montrer. Qu’en adviendra-t-il? Un des enfants affamés d’Édine écrira contre moi un article , un article auquel je ne pourrai échapper. 11 se rencontrera un Écossais moins fastidieux, et, quoique moins renommé, tout aussi versé dans le vocabulaire des injures.

A table, nos yeux seraient choqués de quelque plat étrange, par exemple, des grenouilles en guise de poisson, ou de l’huile employée au lieu de beurre; de petits chiens ne plairaient guère dans un pâté moderne; si de tels mélanges sont à nos yeux presque des crimes, en fait de vers il ne nous faut que de l’excellent. Le bouilli et le rôti seuls ne tentent pas un épicurien ; il en est de même de la poésie : ou elle dégoûte , ou elle enchante.

Qui ne sait pas tirer touche rarement un fusil; qui ne sait pas nager ne court pas à la rivière ; et ceux qui ignorent l’art d’administrer un coup de poing, avant de se hasarder a boxer, doivent aller prendre des leçons de Jackson 31 . Quelle que soit l’arme qu’on emploie , le bâton , le poing ou le fleuret, on ne devient expert qu’après de longues années d’apprentissage; et cependant cinquante imbéciles vont, quand bon leur semble , brocher vingt mille couplets sans se gêner. Pourquoi pas? — ayant qualité pour représenter un bourg-pourri , ne puis-je pas déployer mon esprit ? Moi dont les ancêtres ont siégé dans les commissions de justice de paix, ont vécu indépendants sur leurs terres, et m’ont transmis en héritage, avec leurs écuries, leurs chenils et leurs meutes , leur revenu tout entier et des impôts s’élevant au double de sa valeur, moi qui ne laisse rien à désirer pour la rime et la généalogie , on veut que j’étouffe mon sel attiqueJ

SOEVEXIRS d’iiorace. -167

Ainsi pense la a tourbe des gens comme il faut ; » mate cela ne vous suffit pas à vous, il vous faut en outre du génie. Que ceci vous serve de loi, et soyez prudent, et n’imprimez pas tout chauds des vers récemment éclos de l’école de Southey, qui , avant de faire paraître une nouvelle Thalaba, nous donnera, je l’espère, neuf années au moins de répit. Et entends-moi, Southey, — mais ne te fâche pas : — brûle tes trois derniers ouvrages — et la moitié de ton œuvre prochaine. Mais pourquoi cet inutile conseil ? Une fois publié, on ne peut plus rappeler un livre — de chez l’épicier ! quoique Madoc, en compagnie de la Pucelle **, puisse reprendre le chemin de Quito — dans une valise**.

Orphée, comme nous l’apprennent Ovide et Lemprière, conduisait par l’oreille tous les animaux sauvages , les femmes seules exceptées; et s’il jouait du violon aujourd’hui, nous verrions les lions valser à la Tour ; et telle était alors la puissance des ménestrels, que le vieil Ampkion eût bâti Saint-Paul sans l’assistance de Wren.Les vers rendaient aussi la justice, et les bardes de la Grèce firent plus que les constables pour le maintien de la paix publique ; ils abolirent le cocuage, aux acclamations de tous; convoquèrent les assemblées de comtés, firent exécuter les lois; leur faux réformatrice à la main, ils détruisirent l’influence de la couronne, et servirent l’Église sans exiger de dtmes. Depuis lors, en Grèce et en Orient, tout poë'te fut prêtre et prophète tout ensemble, et ce double sacerdoce voué h la cure des âmes soumit des royaumes entiers à sa juridiction.

Ensuite parut le belliqueux Homère, ce roi de l’épopée, et depuis lui la guerre n’a cessé d’être de mode : le vieux Tyrtée, chef boiteux, mais poète sublime **, conduisit les Spartiates au combat; et la forteresse d’ithome, après une longue résistance, tomba enfin devant la puissance des vers.

Au temps jadis , quand les oracles étaient en vogue , c’est •envers seulement qu’Apollon faisait connaître ses volontés; si donc vos vers sont ce que des vers doivent être, pourquoi serions-nous plus difficiles que ne l’étaient les dieux?

La Muse pst comme les femmes mortelles ; elle finit par

se rendre. Elle se fait tour à tour fille de Cylhère ou prude, sauvage comme la nouvelle mariée dans le premier moment de sa frayeur, apprivoisée comme elle dès la seconde nuit; hautaine comme la femme d’un alderman ou d’un pair; aujourd’hui souriant h sa Grâce, et demain véritable gendarme! ses yeux trompent, son cœur ment ; devant le monde elle est de glace ; seule c’est une lave brûlante.

Pour un poëte, l’étude ne suffit pas; la nature entre pour quelque chose dans son talent. Il lui faut du génie et un esprit naturel; nous méprisons la veine qui est tout artificielle. Cependant, la Nature et l’Art réunis remporteront la palme, à moins qu’ils n’agissent comme l’Angleterre et ses alliés.

Le jeune homme qu’on élève pour le cheval ou la course doit supporter sans se plaindre beaucoup de privations; souvent l’exercice le réclame lorsqu’il s’attendait à dîner , et, chose plus dure encore, il lui faut renoncer à l’amour et au vin. Les cantatrices, du moins celles qui chantent à livre ouvert, ont consacré de longues années à l’étude de la musique; mais un rimailleur se contente de vous dire : « J’ai un fort joli poëmc qui va paraître : » cela suffit, et vite, on se hâte d’écrire et d’imprimer. Nul ne veut arriver le dernier. On prend les presses d’assaut; on publie, tous et un chacun. On saute par-dessus le comptoir; on déserte l’échoppe. De vieilles filles de province, des hommes importants, oui, jusqu’à des baronnets, noircissent d’encre leurs mains sanglantes*® ! L’or ne peut les calmer; Pollion86 nous a joué ce tour (ce jour-là, Phébus trouva pour la première fois crédit chez un banquier). Et ce ne sont pas seulement les vivants qui s’en mêlent; les morts eux-mêmes s’en passent la fantaisie, aussi harmonieux que la tête d'Orphée : sifflés de leur vivant , ils voient prospérer leurs œuvres posthumes ; — enterrés vifs, voilà qu’on les exhume ! Les revues accueillent ce crime épidémique , ces livres des martyrs sacrifiés à la rage de rimer. Malheureux écrivailleurs ! leurs œuvres commencent par figurer dans le Morning-Post e t le Monthly-Magazine ; c’est là que leurs premiers chants se font jour; mais bientôt on les voit resplendir sur papier satiné , dans

souvenirs d’uorace. ICO

un bel in-quarto! — L’épicier dira le reste. Laissez donc, si vous m’en croyez, les cordes précaires de la lyre k des baronnets métromanes, k des lords plus fous encore, ou à des Crispins de province, un peu moins en vogue aujourd’hui ; à des Doriens jumeaux, ivres de bière dorique! Écoulez ces accords pleins d’une douceur somnifère ! Les savetiers lauréats chantent pour Capel Lofft ! et pendant qu'il les écoute, ce moderne Midas sent ses oreilles déjà longues s’allonger encore d’une aune.

11 est de par le monde un druide qui prépare d’avance, et pour des querelles en expectative, les vers interprètes de sa triste vengeance ; il tourmente sa mémoire imbécile et sa muse plus stupide encore à publier des fautes qu’excuserait l’amitié. Si l’amitié n’est rien k ses yeux, le soin de sa propre dignité devrait donner plus de politesse k son langage. Mais que peut sur lui la honte? Tout lui est indifférent pourvu qu’il exhale sa mauvaise humeur et donne carrière k ses caprices. Qui sait? vous l’avez peut-être offensé involontairement; une plaisanterie, une discussion, l’auront indisposé contre vous; l’écrivailleur rentre dans sa tanière ; et toute l’amertume amassée dans son âme s’épanche en un factum satirique. Peut-être avez-vous paru ne pas goûter son impertinent langage, ou votre dernier poème a obtenu du succès par la ville; dans ce cas (hélas ! ainsi l'a créé la nature), puisse le ciel ' vous pardonner, car lui ne vous pardonnera jamais ! Eh bien ! soit. Que scs lauriers, flétris dans l’éloge, refleurissent dans la satire! Que ses poésies défuntes, les plus lourdes et les plus insipides d’entre les plantes qui croupissent au bord du Lélhé, sortent enfin de leur pourriture; qu’on les exhume et qu’elles se vendent (ce qui ne leur est jamais arrivé). Qu’un poëte opulent (mais de nos jours la science n’admet que difficilement l’existence d’une telle monstruosité), qu’un prétentieux écrivassier de cour, qu’un pair rimailleur ST, — c’est une espèce qui n’est pas rare 38, — quand tous sont partis, lorsqu’il ne reste plus qu’un chapelain k leurs gages, sans pitié pour les bâillements de l’ecclésiastique, condamnent ce pauvre vicaire k réciter k la lumière leur dernière production drama-

liquc; quel supplice pour le prédicateur de tourner chacun de ces redoutables feuillets, aussi ennuyeux que ses sermons et plus longs de moitié ! Mais le bénéfice du recteur lui a été promis, et celte perspective vaut bien la dépense d’un peu de salive. Le voilà donc qui déclame, qui écume ! A chaque vers il s’extasie (Dieu le lui pardonne !). Il crie «Bravo! c’est sublime! c’est divin ! » Enroué par tous ces éloges, cette monnaie dont la pauvreté dépendante qui vit de flatterie paye le pain amer qu’elle mange, il marche à grands pas, fait résonner le parquet sous son pied emphatique, puis se rassied, roule ses yeux dévots avec plus de ferveur qu’il n’en aura à l’heure de sa mort! Et pendant tout ce temps, son cœur reste froid et impassible; — mais tous les imposteurs chargent leurs rôles.

Poètes, voulez-vous exceller dans votre art ? n’ajoutez pas foi à ceux qui louent votre faux « sublime 39 # ; mais si un ami, après avoir entendu la lecture de votre œuvre, vous dit : « Olez-moi cette stance, faites disparaître ce vers;» si après d’inutiles efforts, revenu auprès de lui sans avoir rien corrigé, il vous répond : « Brûlez cela ! » ne lui faites pas de question, faites ce qu’il vous dit et jetez votre œuvre au feu. Mais si, en poêle véritable, vous refusez de vous rendre et ne voulez pas changer ce que vous ne pouvez défendre, si vous persistez à faire éclore ce fruit bâtard de votre cerveau*8, — n’en parlons plus, j’ai perdu avec vous mon latin.

Et cependant, dussiez-vous ne défendre qu’une pensée favorite, comme font bénévolement les critiques, et comme doivent faire les auteurs; dût votre ami vous ennuyer de temps à autre de sa froide censure, et sa plume impitoyable raturer des pages entières; n’importe, effacez, émondez le luxe de vos vers : mieux vaut céder à sa critique que de prêter à rire au monde. Eclaircissez ce passage trop obscur; faites disparaître le sens douteux de ce vers. Vous avez pour ami un Johnson ; il ne vous ferait pas grâce d’un mot qui pourrait paraître absurde; ces fautes légères amènent des conséquences sérieuses, et fournissent des aliments aux critiques et à leur plume 41.

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