SOUVENIRS D’HORACE
Comme on fuit un violon écossais et ses touchants accords, ou la triste influence d’une lune funeste, on évite avec soin ccs méchants auteurs toujours prêts à réciter leurs productions ; ainsi les domestiques4® prennent la fuite en entendant la voix de Filz-Vadius * 3 ; pour lui , il continue son débit , — il ne vous demande que dix minutes — ennuyeuses comme une homélie d’évêque, ou le discours d’un député fonctionnaire ; longues comme les dernières années d’un bail onéreux quand le silence de l’émeute fait hausser les fermages. Pendant qu’un ménestrel de cette étoffe, tout en débitant son galimatias, franchit fossés et haies, et court h travers champs, s’il lui arrive de tomber dans un puits, et de crier d’une voix de Stentor : « Au secours ! une corde ! chrétiens , secourezmoi au nom du salut de votre àme ! » homme, femme ou enfant, personne ne bougera; car il est très possible que, soit folie, soit caprice, il ait lui-même jeté là sa carcasse. Quoique cela soit arrivé à plus d’un poète, je vais vous conter l’histoire de Budgell, — et j’aurai fini.
Ëudgell, mauvais garnement et rimailleur enfin, ne valant pas grand’chose (si ce qu’on dit de lui est vrai), fatigué des importunités de ses créanciers, « pour mourir comme Caton,» se jeta dans la Tamise, Il est donc, en celte ville, loisible et permis à tout poète de s’empoisonner, de se pendre ou de se noyer4*. S’aviser de sauver celui qui veut se détruire, c’est s’exposer aux reproches d’un homme à qui la vie, dont il se débarrasse, est odieuse; et à dire vrai, il ne faut pas priver les poètes de la gloire de cette mort, librement choisie par eux.
Et puis, il n’est pas du tout certain que les vers ne soient pas une malédiction attachée à la conscience du poète. Qui sait? peut-être l’a-t-on trouvé ivre un dimanche, peut-être a-t-il fait un enfant en terre consacrée! C’est pour cela qu’il est tourmenté de la rage poétique, et redouté comme un ours échappé de sa cage. Lorsqu’il paraît, tous fuient sa frénésie versifiante, également fatale à l’ignorant et à l’homme d’esprit. Malheur à celui dont il s’empare ! il l’écorche à loisir du récit de ses vers, enfonce le poignard jusqu’au vif, et se gorge du
sang de sa victime, comme pourrait faire un homme de loi —
ou une sangsue.
NOTES
* Lord Byron écrivit ses Souvenirs d'Horace, à Athènes, en <8)1, avec les deux premiers chants de Childe-Harold, et il les regardait comme plus capables d’établir sa réputation que le poème original. La préférence que Milton accordait au Paradis reconquis sur le Paradis perdu n’est pas un des exemples les moins frappants de ccs erreurs du génie sur son propre compte. Le motif qui empêcha lord Byron de publier cette satire, dont il faisait tant de cas, est des plus honorables. Par hasard ou toute autre circonstance, Harold parut avant les Souvenirs, et l’accueil que lui lit le public fut tellement bienveillant, que Byron ne voulut pas pour le moment donner cours & son amertume naturelle. Dans la suite il se trouva en rapport avec une foule de personnes qu’il avait blessées, et qui, soit par suite de leur bon sens ou de leur bon naturel, lui pardonnaient les Bardes de l'Angleterre et les Critiques de l'Ecosse. 11 sentit que donner une suite à ses emportements de jeune homme serait vouloir entasser des charbons brûlants sur sa tête.
Neuf ans s’étaient écoulés lorsqu’il écrivit à M. Murray : « Demandez à M. Hobhouse une épreuve de mes Souvenirs d’Horace, le nonum prematur in annum est accompli; le moment de la publication est arrivé; je crois qu’en omettant quelques nom3 propres et en supprimant quelques passages cela ira tout seul. Je glisserai parmi les notes mes observations sur Pope. La versification est bonne: en relisant ce que j’écrivais à cette époque je suis étonné de voir combien j’ai fait peu de progrès ; j’écrivais mieux alors qu’aujourd’hui ; c’est le mauvais goût de notre temps qui m’a gâté. » Cependant, M. Hobhouse ayant pensé que les iambes avaient besoin d’un bon coup de rabot, lord Byron abandonna son projet de les publier. Ils parurent pour la première fois en <831, sept ans après la mort du poète.
* J’ai lu dans un journal anglais qui va partout oit vont les Anglais, les détails de cette dégoûtante caricature sur M. H., et ces détails sont trop connus pour avoir besoin d’ètre rappelés. B.
La personne ainsi désignée était M. Thomas Hope, l’auteur d 'Anastase, l’un des plus généreux protecteurs qu’aient rencontrés les arts en Angleterre. Ayant, je ne sais comment, mécontenté un mauvais peintre français nommé Dubost, cet aventurier s’en vengea par un tableau appelé la Belle et la Bêle, oit M. Hope et sa femme étaient représentés sous les traits des deux héros de ce conte de fées. Ce tableau était trop injurieux pour ne pas avoir un succès de scandale, et, à la honte de John Bull, l’exposition en rapporta, dit-on, à l’auteur jusqu’à trente liv. st. par jour. Un frère de M. Hope creva le tableau avec son épée, et M. Dubost obtint cinq livres de dommages-intérêts. L’affaire fit beaucoup de bruit dans le temps,