ALLAIT BIENTOT MOURIR
Adieu, colline1 où les joies de l’enfance ont couronné, do roses mon jeune front, où la Science appelle l’écolier paresseux pour lui dispenser scs trésors; adieu, amis ou ennemis de mon jeune âge, compagnons de mes premiers plaisirs, de mes premières peines ; nous ne parcourrons plus ensemble les senliers d’Ida; je descendrai bientôt dans l’étroite et sombre demeure où il fait toujours nuit et où l’on dort d’un éternel sommeil.
Adieu, vénérables et royales demeures qui élevez vos spirales dans la vallée de Granta, où régnent l’Étude en robe noire et la Mélancolie au front pâle. Compagnons de mes heures joyeuses, habitants du classique séjour que baigne le Cam * aux verdoyantes rives, recevez mes adieux pendant que la mémoire me reste encore; car pour moi bientôt ces souvenirs s’effaceront, immolés sur l’autel de l’Oubli.
Adieu, montagnes des contrées qui ont vu grandir mes jeunes années, où le Loch na Garr, neigeux et sublime, lève son front géant. Pourquoi, régions du Nord, mon enfance s’éloigna-t-elle de vous, et alla-t-elle se mêler aux fils de l’Orgueil ? Pourquoi ai-je échangé contre le séjour du Midi ma caverne highlandaise, Marr et ses sombres bruyères, la Dée et son flot limpide?
Manoir de mes pères, adieu pour longtemps ! Mais pourquoi te dirais-je adieu? L’écho de les voûtes répétera mon glas de mort ; tes tours contempleront ma tombe. La voix défaillante qui a chanté ta ruine actuelle et ta gloire passée, ne peut plus faire entendre ses simples accents; mais la lyro
a conservé ses cordes, et parfois le souffle des vents y éveillera les sons mouranls d’une éolienne mélodie.
Campagnes qui entourez celte cabane rustique, adieu pendant que je respire encore ; en ce moment vous n’êtcs point oubliées, et votre souvenir m’est cher. Rivière3 qui m’as vu souvent, pendant la chaleur du jour, m’élancer de ton rivage et fendre d’un cours agile ton onde frémissante, tes flots ne baigneront plus ce corps aujourd’hui sans force.
Et dois-je oublier ici le lieu le plus cher à mon cœur? Des rochers se dressent, des fleuves coulent entre moi et ce séjour où je savourai le bonheur d’aimer; et pourtant, ô Marie4! la beauté m’apparaît vivante, comme naguère dans le rêve enchanteur de l’amour, né d’un de tes sourires. Jusqu’à ce que le mal lent qui me consume ait abandonné sa •proie à la Mort, mère de la Destruction, ton image ne saurait s’effacer de ma mémoire.
Et toi, mon ami5, dont la douce affection fait vibrer encore les fibres de mon cœur, oh! combien ton amitié était au-dessus de ce que des paroles peuvent exprimer ! Je porte encore sur mon cœur ta cornaline, don sacré de la tendresse la plus pure, que mouilla naguère une larme de tes yeux émus. Nos âmes étaient de niveau en ce moment si doux, et la d.flVrence de nos destinées était oubliée : l'orgueil seul pourra m’en faire un sujet de reproche.
Tout, tout maintenant est triste et sombre 1 Nul souvenir d’un amour décevant ne peut réchauffer mes veines ni me rendre les pulsations de la vie; l’espérance même d’un immortel avenir ne pourrait, par l’appât de ses couronnes imaginaires, ranimer mon épuisement et réveiller ma langueur. J’aurai vécu sans gloire, pour cacher ma face dans la poussière et me mêler à la foule des morts.
O Gloire! divinité de mon cœur, heureux celui à qui tu daignes sourire ! Embrasé par tes feux immortels, la Mort ne peut rien sur lui, et son dard tombe émoussé. Mais moi, elle me fait signe de la suivre, et je meurs obscur et sans nom. Nul n’aura remarqué ma naissance; ma vie n’aura été qu’un
rêve court et vulgaire. Confondu dans la foule, un linceul, voilà tout mon espoir; l’oubli, voilà ma destinée.
Quand je dormirai oublié sous le sol et dans l’argile que foulaient naguère mes jeux enfantins et où doit maintenant reposer ma tête, ma tombe chétive ne sera arrosée que par les vapeurs de la nuit ou les pleurs de l’orage. Les yeux d’aucun mortel ne daigneront humecter d’une larme le gazon funéraire qui recouvrira un nom inconnu.
Ame agitée, oublie ce monde! Tourne, tourne tes pensées vers le ciel : c’est là que bientôt tu dois diriger ton vol, si toutefois tes fautes sont pardonnées. Étrangère aux bigots et aux sectes, prosterne-toi devant le trône du Tout-Puissant; adresse-lui ta prière tremblante. Il est miséricordieux et juste; il ne repoussera pas un 01s de la poussière, l’objet le plus chétif de sa sollicitude.
Père de la lumière, c’est toi que j’implore! Les ténèbres remplissent mon âme ; toi qui remarques la chute du passereau, éloigne de moi la mort du péché. Toi qui guides letoile errante, qui apaises la guerre des éléments, qui as pour manteau le ûrmament sans limite, pardonne-moi mes pensées, mes paroles, mes fautes; et puisque je dois bientôt cesser de vivre, apprends-moi à mourir,