‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 79 sur 201 · A UN JEUNE AMI · texte numérisé non relu

A UN JEUNE AMI

Peu d’années se sont écoulées depuis que tous deux nous étions amis, du moins de nom ; et, grâce à la joyeuse sincérité de l’enfance , nos sentiments restèrent longtemps les mêmes.

Mais maintenant lu sais trop , comme moi , combien il faut souvent peu de chose pour aliéner un cœur; et ceux qui ont aimé le plus, bientôt ne se souviennent même pas qu’ils ont aimé.

Si inconstant est notre cœur, si frêles sont nos premières amitiés, qu’il tesufûra d’un mois, peut-être d’un jour, pour te faire changer de nouveau.

S’il en est ainsi , ce n’est pas moi qui déplorerai la perte d’un tel cœur. La faute n’en est point à toi, mais h la Nature, qui te fit une âme capricieuse.

Ainsi que les flots inconstants de îa mer, les sentiments de l’homme ont leur flux et leur reflux. El qui voudrait se fier k une âme toujours agitée de passions orageuses?

Qu’importe qu’élevés ensemble, les jours de notre enfance aient été d’heureux jours? Le printemps de ma vie a fui d’un vol rapide ; toi aussi tu as cessé d’être enfant.

Et quand nous prenons congé de la Jeunesse, esclaves du contrôle d’un monde spécieux, nous disons à la Vérité un long adieu: ce monde corrompt l’àiae la plus noble.

Joyeux âge où l’àme ose tout faire hardiment, si ce n’est mentir, où la pensée se manifeste avant la parole, et reluit dans l’œil calme et paisible !

II n’en est plus de même de l’homme arrivé à un âge plus mûr ; dès lors il n’est plus qu’un instrument; l’intérêt domine nos espérances et nos craintes ; la haine et l’amour sont asservies à des règles.

Enfin nous apprenons k marier nos vices aux vices des insensés qui nous ressemblent; et c’est a ccux-lh, h ccux-lk seuls, que nous prostituons le beau nom d’amis.

Telle est la destinée commune à l’humanité : pouvonsnous échapper k la folie universelle ? Pouvons-nous renverser cet ordre général , et ne pas être ce que tous doivent être k leur tour ?

Non ; pour moi , dans toutes les phases de la vie, ma destinée a été si sombre , je hais tellement et l’homrne et le monde, que peu m’importe le moment où je quitterai la scène.

Mais toi, esprit frêle et léger, tu brilleras quelque temps, et puis tu disparaîtras, comme ces vers qui étincellent dans l’ombre de la nuit, mais n’oseraient affronter l'éclat du jour.

Hélas ! dans ces lieux que fréquente la Folie, où s’assemblent parasites et princes (car sous les lambris des rois les vices sont toujours les bien-venus);

On le voit chaque soir ajouter un insecte de plus k la foule bourdonnante ; et ton cœur frivole est charmé de faire chorus avec la Vanité, de courtiser l’Orgueil.

Lk tu voltiges de belle en belle, souriant et empressé, comme ces mouches qui, dans un brillant parterre, souillent toutes les fleurs et en goûtent k peine une.

Mais quelle nymphe, dis-moi, fera cas d’une flamme qui, semblable k la lueur vaporeuse qu’un marais exhale, va et vient d’une beauté k l’autre, véritable feu follet de l’amour ?

Quel ami, y fût-il même enclin, osera avouer pour toi un sentiment d’affection? Qui voudra ravaler son mâle orgueil k une amitié k laquelle le premier sot venu peut prétendre?

Arrête, pendant qu’il en est temps encore; ne te montre plus dans la foule, aussi méprisable ; ne mène plus une existence aussi frivole ; sois quelque chose, tout ce que tu voudras, mais ne sois pas vil.

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