STANCES A UNE DAME*, EN QUITTANT L’ANGLETERRE
C’en est fait! au souffle des vents le navire déroule sa blanche voile, et sur son mât penché la fraîche brise emplit l’air de ses sifflements ; et moi, il faut que je quitte ce rivage, parce que je ue puis aimer que loi.
Mais si je pouvais être ce que j’ai été, si je pouvais voir ce que j’ai vu, si je pouvais reposer ma tête sur le sein qui une fois a couronné mes vœux les plus ardents, je n’irais pas chercher une autre zone ; car moi je ne puis aimer que toi.
11 y a longtemps que je n’ai vu ces yeux qui faisaient ma joie ou mon malheur; et c’est en vain que j’ai essayé de n’y plus penser; j’ai beau fuir la terre d’Albion, je ne puis aimer que toi.
Comme la tourterelle solitaire qui a perdu l’objet de ses amours, la désolation est dans mon cœur; je regarde autour
de moi, et nulle part ma vue ne rencontre un sourire affectueux, un visage ami ! Au milieu môme de la foule je suis seul, parce que je ne puis aimer que toi.
Et je franchirai les flots écumeux, et j’irai demander une pairie à l’étranger; jusqu’à ce que j’aie oublié une beauté sans foi, nulle part je ne trouverai le repos ! Jusque-là je ne puis secouer le joug de mes sombres pensées; je suis condamné à aimer, et à n’aimer que toi.
L'être le plus chétif et le plus malheureux trouve pourtant un foyer hospitalier où la douce amitié, et l’amour, plus doux encore, viennent sourire à sa joie ou sympathiser à sa douleur ; mais d’ami ou de maîtresse, je n’en ai point, car je ne puis aimer que toi.
Je pars ; mais dans quelque lieu que je fuie, nul ne s’attendrira sur moi, nul cœur ami où je trouve la plus petite place; et toi-même, toi qui as flétri toutes mes espérances, lu ne me donneras pas un soupir, bien que je ne puisse aimer que loi.
Penser aux jours qui ne sont plus, à ce que nous sommes, à ce que nous avons été, c’en serait assez pour accabler des cœurs plus faibles; mais le mien a résisté au choc; pourtant il bat comme il battait naguère, et ne saurait aimer que toi.
Quel est l’objet d’un si tendre amour? c’est ce que des yeux vulgaires ne sauraient deviner. Quelle cause est venue briser ce jeune amour? tu le sais mieux que personne, et moi je le sens de même ; mais il en est peu sous le soleil qui aient aimé aussi longtemps que moi, et je n’ai jamais aimé que toi.
J’ai essayé des fers d’une autre femme, dont la beauté peut-être égalait la tienne; je me suis efforcé de l’aimer autant, mais je ne sais quel charme insurmontable empêchait mon cœur saignant encore de parler d’amour à d’autre qu’à toi.
Il me serait doux de jeter encore sur toi un long regard et de te bénir dans mon dernier adieu ; mais je ne veux pas que tes yeux versent des pleurs pour moi pendant que j’errerai
sur les flots. Patrie, espérance, jeunesse, j’ai tout perdu! pourtant j’aime encore et n’aime que toi.