FEDOR, ESCLAVES
OLGA
Qu'avez-vous ? qu'entends-je ?
THÉBALDO.
Ah ! vous voici !
Prêtez-moi , belle Olga , le secours de vos charmes : De la raison contre eux j'emploie en vain les armes ; Je leur parle de gloire, ils ne m'entendent pas ! D'Obolenski demain, loin de suivre les pas , Ils veulent pour jamais abandonner leur maître.
OLGA
Ce projet insensé , quel motif l'a fait naître ? Répondez, mes amis, je le veux !,.. Quelquefois Vos chagrins adoucis se calment à ma voix. Contez-moi vos douleurs , pour que je les apaise. Quels maux déplorez-vous?
FÉDOR
Notre chaîne nous pèse.
OLGA
El vous voulez subir un éternel exil ? Quitter une patrie ?
FÉDOR
Un esclave en a-t-il ?
OLGA
A bjurez , mes amis , une injuste colère : Là , vous avez reçu les baisers d'une mère; Là , des vœux in(i»iets pressent votre retoiu. L'amitié vous attend , et peut-être l'amour I El vous pourriez les fuir ? Hélas ! infortunée ! Je ne saurai jamais sur quels bords je suis née : ^lais qu'on doit les iiiiiicr ! qu ils Minlilnil hc.uix les liiux Où nos preuiiors regards onl salué les cioix;
Où l'on a d'une mère éveillé la tendresse , Les lieux où l'on reçut la première caresse ! Ce sentiment sacré veille au fond de vos cœurs.
FÉDOR
Sans doute.
OLGA
Si le sort eut pour vous des rigueurs , On peut les adoucir. Ecoutez : votre maître , Que vous vouliez quitter , qu'on menaçait peut-être , Il vous aime ; à vos maux il compatit , Fédor ! Hier , il me disait : « Olga , reçois cet or , I) Entre mes compagnons que ta main le partage : •) Mes dons, offerts par toi, leur plairont davantage ; 1) Je veux que mes bienfaits assurent leur bonheur , » Qu'ils bénissent un jour le nom de leur seigneur !» Moi , je vous l'apportais , cet or qu'il vous destine : Prenez-le , mes amis , des mains de l'orpheline : Le voilà !
FÉDOR
Notre maître! Est-il vrai?
OLGA
Que du moins
Vos femmes , vos enfants , ignorent les besoins. Votre absence déjà leur a covité des larmes. Que pour vos cœurs émus leur joie aura de charmes! Heureux de leur bonheur, pressés contre leur sein , Comme vous rougirez d'un coupable dessein! Et moi , qui , sur ces bords par l'amour entraînée , Serai bientôt conduite aux autels d'hyménée, Peut-être , de vos maux chassant le souvenir , Pourrai-je quelque jour changer votre avenir. Mon époux à mes vœux ne sera pas rebelle. Et cette liberté, qui vous paraît si belle, Dans votre humble cabane avec moi descendra.
FÉDOR
Ainsi , notre travail ?. ..
OLGA
Il vous appartiendra.
Vous serez affranchis , c'est moi qui vous le jiue , Oui... mais plus de complots ! Votre cœur les abjure , N'est-il pas vrai , Fédor ?
FÉDOR
A des accents si doux Comment résisterait le plus juste courroux ? Ange de paix , qu'un Dieu conduit sur ce rivage . Tu nous consolerais même de l'esclavage ! Vois nos cœurs désormais céder à ton pouvoir. Tu promets le bonheur en apportant l'espoir : Nous l'acceptons ! Ta main relèvera nos têtes.
^Ai
Pour toi dans nos hameaux les couronnes sont prêtes : (Jar nous le devons tout ! (^)uels Inenfails , ciuel trésor Valent la liljerté?
BLASKOFF.
Parle en ton nom , Fédor !
Je prétends vivre , moi, comme a vécu mon père : Je jouis des bons jours ; et , les mauvais , j'espère. A l'abri des soucis , contre un sort incertain Je ne changerai pas mon pénible destin. Chercher la liberté ! moi ! jamais ! Qu'en ferai-je ? Mon maître me nourrit, son pouvoir me protège ; Hans les temps malheureux il me doit ses secours ; Je suis sûr de trouver du pain dans mes vieux jours : Que me faut-il de plus ?
FÉDOR
Insensé ! quel langage !
BLASKOFF.
L'avenir montrera qui de nous deux est sage.
OLGA
Si Dieu daigne exaucer le plus cher de mes voeux , Quelque jour , mes amis, aous serez tous heureux. Allez , sur votre sort Olga veille ! Peut-être Le noble Obolenski dans ces lieux va paraître : Laissez-moi. Thébaldo , veuillez suivre leurs pas , Parlez-leur d'espérance , et ne les quittez pas.
OLGA, BÉATRLÏ.
OLGA
As-tu vu leur fureur? Hélas! je tremble encore! Ma chère Béatrix , que leur maître l'ignore ! Jaloux de son pouvoir , il sévirait contre eux. Puissé-je prévenir des ordres rigoureux !
BÉATRIX
Votre voix sur son âme exerce un doux empire . Vous savez le calmer.
OLGA
C'est le but où j'aspire.
Oh ! combien son aspect attira nos regards Lorsque s'offrit à nous cet enfant des boïards ! On m'avait peint souvent leur àpreté hautaine : Mais lui , comblé d'honneurs par la tsarine Ih-lène, Par le Grec Boscaris dans sa cour fai,'onné , Il semble démentir le sang dont 11 est n»-;
Et pourtant , Béatrix , sous l'éclat (pii le pare On voit parfois percer la rudesse tartare. C'est à moi d'achever ce qu'on a commencé. Mais ne l'irritons pas : son orgueil offensé INe pardonnerait point à de pauvres esclaves D'avoir en murmurant secoué leurs entraves. Que faire s'ils osaient se révolter encor? Comment les apaiser ? Hélas ! je n'ai plus d'or : Je leur ai tout donné... Ce bracelet me reste... On m'a dit qu'autrefois , dans im jour bien funeste , Une main protectrice en a paré mon bras... Je l'ai porté douze ans , prends-le , tu le vendras : Qu'au moins, si l'on menace encor celui que j'aime, Je puisse le sau\er. Mais on vient ; c'est lui-même. Eloigne-toi.