SCÈNE V
OLGA , OBOLENSKI , une lettre ouverte à la main,
OBOLENSKI , à part.
Que vois-je ! Ah ! cachons cet écrit Haut.
C'est vous ? Déjà levée, Olga?
OLGA
De mon esprit J 'avais peine à calmer la vague inquiétude. Quand on se sent coupable on craint la solitude ; La nuit m'a paru longue et j'allais te chercher.
OBOLK.NSKI.
Coupable! vous?
OLGA
Oh! oui. Pourquoi te le cacher?
Ton Olga , loin de toi , se fait plus d'un reproche.
OBOLENSKI.
Qu'entends-je !
OLGA
Mon chagrin s'efface à ton approche!
J'ai besoin de te voir sans cesse auprès de moi : Mon bonlieur , mon pays , mon univers , c'est toi ' Comment m'as-tu cherchée en cet obsciu- asile Où s'écoulait ma vie inconnue et tranquille ? Je vivais seule au monde, et je ne comprends pas Quel hasard près de moi put conduire les pas ; Comment Obolenski , placé par sa naissance Dans un rang entouré d'honneurs et de puissance , Sur moi . |».iu\ re et sans nom . daiirua jeter les yeux.
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Mais lorsque , l'assiégeant de regards curieux ,
La foule , à ton aspect , étonnée , interdite ,
Pressait, environnait le guerrier moscovite ,
Je voyais sa surprise , et sans la partager :
Tu ne me semblais pas tout à fait étranger.
Est-ce l'ange maudit, ou la sainte Madone
Qui m'inspira l'amour où mon cœur s'abandonne ;
Qui plaça tant de charme en tes moindres discours ,
Et contre leur pouvoir me laissa sans secours ?
De celle qui jadis éleva mon enfance
Méprisant les conseils et bravant la défense ,
Sans force contre toi , je t'ai seul écouté :
Tu m'as dit de te suivre , et moi j'ai tout quitté !
OBOLENSKI.
Je le sais.
OLGA
A. ton sort je me suis enchaînée.
Mais quand s'allumeront les flambeaux d'hyménée ? Depuis notre départ j'ai compté bien des jours, Et Dieu n'a point encor consacré nos amours. Pourquoi n'ai-je pas vu s'accomplir ta promesse? Dis-moi que tu prendras pitié de ma faiblesse , Que tu m'arracheras à mes tourments secrets.
Vous doutez de mon cœur?
OLGA
En douter !... je mourrais !
OBOLENSKI.
Eh bien! rassure-toi.
OLGA
Surtout ne va pas croire Qu'un vain orgueil m'anime! Oh, non ! tonte ma gloire Est de t' aimer , de voir mes jours unis aux tiens. Si ton rang te défend d'avouer nos liens , Cache à tous les regards que je suis ton épouse. Des splendeurs de ce rang je ne snis point jalouse ; f.e ciel connaîtra seul mon titre et mon bonheur. Je ne demande rien ! rien ! ... que la paix du cœur.
OBOLENSKI.
Comment veux-tu qu'ici notre hymen se prépare ? Vois, nous sommes encor sur le sol du Tartare. Demain je re verrai mon pays.
OLGA
Oh ! pourquoi Ne pnis-je . en y songeant , surmonter mon effroi ? Il me semble , en marchant vers cette Moscovie , Laisser derrière moi mon bonheur et ma vie. Celle qui m'éleva connaissait ton pays ;
Elle y vécut longtemps.... Que de fois ses récits Des princes de Moscou m'ont raconté l'histoire ! Leurs crimes, leurs combats vivent dans ma mémoire. Hélène est sur le trône , et souvent on m'a dit Que, tremblant sous son joug , le peuple la maudit ; On accuse son règne , et même l'on assure Que, des nobles boïards éveillant la censure, Ses nombreuses amours...
Olga , vous m'offensez !
Oubliez à jamais des discours insensés.
Jusqu'au trône souvent monte la calomnie. Hélène à nos respects a droit par son génie : Son empire agrandi, ses drapeaux triomphants, Nos steppes fécondés...
OLGA
Comme tu la défends !
Tu l'aimes donc beaucoup ?
OBOLENSKI.
Elle est ma souveraine.
OLGA
Il me semWe , à son nom , que je connais la Iiaine !
OBOLENSKI.
La haine ! Quel discours ! . .. Faut-il qu'à chaque pas De nouvelles terreurs...
OLGA
Oh ! ne me gronde pas !
Ma vie est de t'aimer , mon bonheur de te plaire ; Je ne crains rien au monde autant que ta colère. Je ne me plaindrai plus; apaise-toi, je pars. Mais ne voulez-vous point adoucir vos regards ? Je ne vous vis jamais si sévère et si triste. Eh quoi ! vous vous taisez ! votre cœur me résiste ! Adieu!... Mais, croyez-moi, sur ce front irrité Je saurai , malgré vous , rappeler la gaîté.
( Elle sort. )