SCÈNE IV
LOUIS, RAYMOND, soldats.
LOUIS
A la mort il faut que je m'apprèle.
Votre maître l'ordonne ; eh liien! qui vous arrête ? Obéissez.
UAYMOND.
Sans doute , il vous doit le trépas.
A sa juste fureur vous n'échapperez pas ; Mais il veut bien encor suspendre sa vengeance. Du Soudan qu'on trahit méritez l'indulgence ! Votre arrêt est dicté , vos périls sont certains : C'est à vous désormais de régler vos destins.
LOUIS
Parlez ! quel est l'arrêt qu'a prononcé sa haine ?
RAYMOND
Ses guerriers sont séduits , IN'ouradin les entraîne ,
Le traître nous menace , et , le glaive à la main ,
Espère jusqu'à vous se frayer un chemin ;
Il veut sauver vos jours : vous mourrez s'il avance ;
Aux portes du palais enchaînez sa vaillance ;
C'est à vous de choisir la vie ou le trépas.
ïl faut que sous vos pieds la croix. . . .
LOUIS
Ps'acliève pas f A cet excès d'audace aurais-je dû m'attendre ? IMisérable , as-tu cru que je pourrais t'enlendre :' Moi ! racheter mes jours par un tel adentat ! Sais-tu (j'iel est le sort d'un chrétien apotat ? Sais-tu par (jucls louriuents, sais-tu par quel supplice, Du Dieu qu'il a trahi rétcrncllc justice Vengera son autel et son nom blasphémé ? De chagrins , de remords le traître consumé Au brascpii le piMU'suit ne pourra se soustraire. Jamais aucun chrétien ne lui dira: mon frère.
RAYMOiNU.
Ciel!
LOUIS
A la table sainte iln»' p^ut plus s'asseoir.
Etranger en tous lieux , sans repos , sans espoir , Il entend dans son cœur une voix qui lui crie : Tu n'as plus de parents , tu n'as plus de patrie ! Que sert à l'apostat un pouvoir odieux ? Le dernier citoyen lui fait baisser les yeux. Méprisé du soudan qui lui paya ses crimes , Lisant sa honte écrite au front de ses victimes, Il gémit , mais trop tard ; accablé de son sort . Il déteste la vie , et redoute la mort.
RAYMOND
Quels accents ! quels regards ! la céleste vengeance Par la voix de Louis m'annonce ma sentence.
L*^ uis.
Réponds-moi ; ce pouvoir, prix de son déshonneur , Donne-t-il au coupable un instant de bonheur? Chasse-t-il le remords qui s'attache à sa suite .' En vain il veut cacher le trouble qui l'agite ; Du temps , avec terreur , il mesure le cours. Il voudrait prolonger ses misérables jours , Vain désir ! !a mort vient ; à son heure dernière . Il n'a pas un ami pour fermer «a paupière , Il est seul ; devant lui son œil épouvanté N'aperçoit que la tombe et que l'éternité. Eternité ! l'espoir de la vertu paisii)le : Pour le chrétien parjure éternité terrible ! C'en est fait. Des tourments le séjour va s'ouvrir. Son heure sonne ; il meurt , et renaît pour souffrir.
RAYMOND
Arrêtez, arrêtez. Quels toiu'ments ! Je succombe.
LOUIS
L'horreur du monde entier le suivra dans la tombe.
RAV310ND.
Épouvantable arrêt !
Cet arrêt est le tien.
UAYMOND.
Je me jette à vos (lieds.
LOUIS
Tremble !
RAYMOND
Je suij chrétien.
LOUIS
Qui ? toi !
RAYMOND
Je suis chrétien ! Mon Dieu , juge implacable , Vois mes pleurs, mes sanglots, le remords qui m'accable,
LOUIS, Ehquoi! le remords...
LOUIS IX. — ACTE IV
RAYMOND
Oui , je le sens , il est là.
Égaré par l'orgueil , ma raison se troubla ; Je connais mon forfait , je le hais , je l'abjure. Depuis le jour affreux qui m'a rendu parjure , Depuis que j'ai du Christ déserté les drapeaux , Mon cœur n'a pas joui d'un instant de repos. Des chrétiens , je le sais , le destin est horrible , La mort est sous vos pas ; mais votre àme est paisible. Des champs de vos aïeux à jamais exilés , Vous tournez vers le ciel vos regards consolés. On ne pourra , du moins , vous ôter ce refuge : Vous y trouvez un père ; et moi j'y vois un juge ! La nuit, le jour , partout , son bras vengeur me suit. Hélas ! à (picl destin mon forfait m'a réduit ! Au fond de \os cachots vous trouvez l'espérance , Sur ces murs odieux je crois lire : Vengeance. Au céleste courroux que pourrais-je opposer ? Dieu m'a maudit , mes pleurs ne sauront l'apaiser ; 11 repousse mes vœux ; mon âme intimidée D'un autre monde en vain \ oudrait chasser l'idée , Elle accroît mes tourments , me poursuit en tout lieu ! Oui , malheur éternel à qui trahit son Dieu !
( Il tombe aux genoux de Louis, ) LOUIS.
Relevez-vous.
RAYMOND
Qu'entends-je ? O ciel, quelle espérance ! Venez-vous du Très-Haut m'annoncer la clémence ? Vos regards sans courroux se sont tournés vers moi ; Je suis chrétien encore , et vous êtes mon roi !
LOUIS
Réponds : à tes remords, malheureux, puis-jc croire ?