SOPHIE
Madame la comtesse est bien bonne.
MADAME DUTOUR
C'est qu'il est fort beau... Un Ternaux avec des palmes. Mais , ma cousine, c'est trop de donner un chàle comme ça.
CHARLOTTE
Ma chère parente, voulez-vous me faire un grand plaisir ?
MADAME DUTOUR
Qu'est-ce que c'est ?
CHARLOTTE
C'est de porter , en souvenir de moi , cette chaîne d'or que j'aurais voulu vous offrir plus tôt.
MADAME DUTOUR
Oh ! c'est charmant ! Grand merci , ma cousine : ça va faire jaser les bonnes amies : elles sont encore capables de dire que c'est M. F*enoit qui m'en a fait présent.
Qu'est-ce que M. Benoît?
MADAME DUTOUR
C'est mon locataire, un jeune honnne fort aimable. Il est à Paris pour faire son droit , et je lui loue une chambre garnie , trente francs par mois. Ne font-ils pas des propos dans le quartier ?
CHARLOTTE
Ah!
MADAME DUTOUR
Oui , vraiment. Il y a des mauvaises langues partout, même rue aux Ours!... IN 'ont-ils pas le front de dire que je ne lui fais jamais payer son terme , et que pourtant je ne le loge pas pour rien ?...
CHARLOTTE
Il faut mépriser de pareils propos.
MADAME DUTOUR
Ah ! c'est bien ce que je fais ! comme si on ne pouvait pas prendre le bras de son locataire pour faire un tour le dimanche?... Est-ce que les grandes dames n'ont pas des cavaliers à leurs ordres ?
CHARLOTTE
Je ne sais pas.
MADAME DUTOUR
Oh! je le sais bien, moi, seulement ce n'est pas longtemps le même , ça change plus souvent que nous autres; je vois ça dans mes pratiques... C'est comme
leur toilette, ça ne leur dure guère... Mais puisqu'elles ont le moyen... Par exemple, la baronne d'Alby, depuis deux mois c'est toujours le même.
CHARLOTTE
Ah ! vraiment ! contez-moi donc cela.
MADAME DUTOLR.
Je l'ai vu plus d'une fois, un joli liomnie... et tenez , hier encore , la baronne choisissait des rubans, il est venu lui apporter un beau bou(iuet de fleurs naturelles , pour un bal où il la conduisait le soir. Et , ce matin , la fenuiie de chambre m'a dit qu'elle avait attendu sa maîtresse jusqu'à trois heures du matin.
CHARLOTTE
Trois heures... C'est sûrement un homme né et élevé dans la société , l'un n'a point à rougir de l'autre... Ils vont tous les jours dans les fêtes ensemble.
MADAME DUTOUR
Non , pas tous les jours : mais quand ils ne vont pas dans le monde , on veille tout de même chez madame d'Alby : le jeune homme vient , ils font de la musique, la baronne joue de la harpe, ils chantent, ils lisent ensemble, ou bien ils dessinent.
CHARLOTTE
Oui, ils ont les mêmes goûts, les mêmes talents , I ils peuvent passer le temps ensemble sans ennui : s'ils se marient , ils seront heureux.
MADAME DUTOUR
Et moi alors je vendrai gros pour la corbeille.
CHARLOTTE, vivement.
Que je serais contente si madame d'Alby se mariait !
MADAME DUTOUR
Vous?
CHARLOTTE , se remettant.
Sans doute ! vous feriez de bonnes affaires dans cette occasion.
MADAME DUTOUR
Merci , ma cousine. Ah ! ils ont l'air tous les deux joliment d'accord.
CHARLOTTE
Mais comment avez-vous appris tout cela ?
MADAME DUTOUR
Par la femme de chambre.
CHARLOTTE
Et savez-vous le nom de ce monsieur ?
MADAME DUTOUR
Ma foi , non , je n'ai pas songé à le demander ; mais si vous voulez le savoir...
C'est inutile. Ah! j'entends, je crois; la voix de mon père.