‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 314 sur 560 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Lady MILWOOD, LA COMTESSE, MARGARITA.

GUITTE , un panier à la main.

Elle-même , et qui vous est tonte dévouée , madame la comtesse; car elle n'oublie pas les services que vous lui avez rendus , et si elle pouvait...

LA COMTESSE

Rien, Guitta, rien du tout!... un peu d'argent;

qu'est-ce que cela?... Ne m'as-tu pas payée en attachement ? c'est moi qui te redois quelque chose. Mais voilà plus d'un mois que tu n'es venue au palais Oroboui ; c'est mal.

GUITTA, soupirant.

Vous dites vrai.

LA COMTESSE

Entre donc , Guitta , et reviens.

( Guitta entre dans le palais Oroboni. )

LADY MILWOOD.

Je ne m'étonne point si je ne l'avais pas encore vue, puisqu'il n'y a qu'un mois que je suis arrivée à Venise.

LA COMTESSE

Oui , et c'est à cette époque qu'à votre recommandation , j'ai accueilli lord Byron , votre illustre compatriote.

LADY MILWOOD, à part.

Si elle savait que c'est pour lui seul que je suis venue !

J'ai consenti à lui céder toute cette partie du vaste palais Orohoni , si triste à habiter seule , mais bien agréal)Ie depuis que vous avez choisi pour votre demeure cet hôtel du Lion-de-Saint-Marc , où s'arrêtent tous les étrangers de distinction.

LADY MILAVOOD.

Grâce à cette terrasse , nous sommes presque logées ensemble.

LA COMTESSE

Il est vrai.

LADY MILWOOD.

Notre curiosité est vivement excitée par une étrangère débarquée ici depuis deux jours : tout est mystérieux dans cette femme ; elle est constamment renfermée , elle ne voit personne.

LA COMTESSE

Il faut respecter ses secrets : n'avons-nous pas les nôtres ?

LADY MILWOOD.

C'est juste !

LA COMTESSE

Cet hôtel, cette auberge, pour mieux dire, faisait partie jadis de l'habitation des ancêtres du comte Oroboni, mon époux; mais il semblerait, en vérité, que les hommes de notre siècle sont trop petits pour les vastes demeures de leurs aïeux ! Qu'il a fallu de changements dans leurs idées et dans leurs fortunes pour que les descendants de ces illustres et puissantes familles vénitiennes en soient arrivés à livrer à tout

venant , pour un peu d'or , leurs somptueuses habitations, ou à les laisser chaque jour s'écrouler sous leurs yeux !

GUITTA , rentrant en scène et entendant la derniùre ptirase.

Ah! vous parlez de notre pauvre Italie ■\.. la liberté lui rendra tout ce que l'esclavage lui fit perdre.

LADV MILWOOD.

Margarita a raison d'espérer.

LA COMTESSE

Peut-être !... mais je n'en dirai pas moins : Ce n'est plus le temps des palais!... En France, on les voit démolir ; à Venise , on les voit tomber.

LADY MIUVOOD,

En France comme à Venise, j'admire en vous cet esprit aimable et observateur qui me charme et m'amuse; que je suis heureuse de retrouver ici une connaissance faite avec tant de plaisir à Paris , il y a trois ans I

LA COMTESSE

A cette époque vous étiez déjà veuve , et moi je n'étais pas encore mariée.

LADY MILWOOD.

le cherchais à me distraire de l'ennui du veuvage. LA COMTESSE , sondant.

Que de bals , de fêtes et de spectacles il nous a fallu contre ce chagrin-là ! vous en souvient-il?... Mais le moyen nous a si bien réussi, que moi, je l'emploie tous les jours.

LADY MILWOOD.

Mais... vous n'êtes pas veuve .'

LA COMTESSE, soupirant.

C'est peut-être pour cela.

LADY MILWOOD.

Qu'entends-je ! N'êtes-vous pas heureuse avec le comte Oroboni ?

LA COMTESSE

Oh! mon Dieu! oui... Quoique je sois Française, ma mère, par suite d'arrangements de fortune, m'avait promise au comte, qui est Italien : je ne le connaissais pas !... Il arriva , me prit sans me connaître, et nous n'avons pas fait autrement connaissance que de nous trouver mariés un beau jour !... Depuis deux ans il m'a amenée à Venise ; il ne nie donne aucun sujet réel de plaintes ; mais il semble s'être à peine aperçu de son mariage.

LADY MILWOOD.

En vérité?

LA COMTESSE

Il y a dans l'àme d'Oroboni une passion qui ab-

sorbe tout , qui passe avant se» amours , avant ses intérêts , avant .ses plaisirs. Il aime l'Italie, sa patrie esclave, et ce sentiment a en lui loiiie la force d'ime passion malheureuse et comprimée. Il forme pour elle des vo'ux, des projets, des espérances , aux(|uelsson orgueil italien dédaigne d'associer la Française (|u'il a pour compagne ; et moi , je ne .sollicite pas la confiance qu'il me refuse. Ainsi nous nous trouvons séparés d'idées et d'habitudes ; on ne nous voit presque jamais ensemble, et parfois je me surprends à dire : Quel est donc cet étranger dont je suis la femme ?

LADY MILWOOD.

Que vous êtes heureuses , vous autres Françaises , de prendre si légèrement les choses les plus graves de la vie !

GUITTA, à la comtesse.

Dans votre pays, dit-on , on ne sait ni aimer, ni haïr.

LA COMTESSE , souriant.

Crois-tu que ce soit un mal ?

QUITTA

Si c'en est un de ne pas vivre !

LA COMTESSE

L'entendez-vous, mylady?... Margarita s'exprime si vivement qu'elle m'étonne toujours!... Ce serait bien pis si elle avait une passion.

GUITTA.

Eh bien! le pis est arrivé.

LA COMTESSE , riaot.

Vraiment , Guitta ?

GUITTA.

Et voilà pourquoi , depuis un mois, je n'ai pas eu le temps de venir au palais Oroboni.

LADY MILWOOD.

Je serais curieuse de connaître l'objet de son choix.

Allons, Guitta, fais-nous tes confidences!... Ce doit être plaisant.

GDITTA . vivement.

La pauvre Guitta \ous est toute dévouée, comtesse !... mais elle ne livre pas le secret de son cœur pour amuser l'oisiveté des grandes dames.

LADY MILWOOD.

Pardon , Margarita.

GUITTA.

Si vous êtes riches et titrées, moi je suis Vénitienne,

voyez-vous?

LA COMTESSE

Eh! là , là, ma chère!... Nous sommes toutes trois

oOO

déjeunes femmes qui aimons à parler d'amour ; voilà tout!... On ne veut pas t'offenser, Guitta.

GUIITA.

Par la Madone !... me feriez-vous vos confidences aussi , vous ?

LADY MILWOOD.

Pourquoi pas, si nous avions quelque chose à

confier ?

GUITTA, tineinent.

Dame! si vous disiez toute la vérité, peut-être...

LA COMTESSE

Sans doute on a quelques soupirants ; mais cela ne compte pas.

QUITTA , riant.

Oh ! bien! avec moi tout compte !... Mais , si je ne me trompe , cette jolie dame , avec son air si doux , n'est pas aussi calme au fond du cœur qu'elle voudrait le paraître.

LADV MILWOOD.

Moi?...

( Elle soupire. )

GUITTA.

Allons , allons ! je viens d'entendre un soupir qui peut passer pour une confidence !... Quant à madame la comtesse , je crois en effet qu'elle n'a rien à confier , si ce n'est le projet de tourner toutes les têtes sans risquer la sienne... {Elle passe au milieu.) Eh bien ! je ne ferai pas de mystères , vous aurez tous mes secrets.

LA COMTESSE

A la bonne heure.

GUITTA.

Imaginez-vous que , depuis un mois , je voyais chaque matin passer devant ma cabane un homme dont la figure m'avait frappée dès le premier aspect. Un jour, surpris par la pluie , il y a trois semaines de ^•a , il entra me demander un abri. A peine m'eut-il vue qu'il s'arrêta étonné ; et moi , je me sentais troublée et saisie au seul son de sa voix !... Nous nous sommes regardés comme ça en silence... et nous nous sommes tout de suite aimés pour la vie ! LADY MILWOOD , souriant.

Et alors , sans doute , vous vous l'êtes dit ?

GUITTA.

Oh ! je n'avais pas besoin de le lui dire ; il l'avait vu avant moi.

LA COMTESSE

Quel est donc ce vainqueur si modeste ?

GUITTA.

Je ne sais pas au juste ; mais je crois que c'est un

chasseur des environs ; je lai vu souvent revenir des bois voisins chargé de gibier, ainsi que l'ami qui l'accompagne. Oh ! ce n'est pas un bel efféminé comme vos sigisbés !... Mon ami aime à gravir des montagnes escarpées, à dompter un cheval fougueux, à traverser la mer à la nage , malgré les vents et les fiots coU' traires.

LADY MILVYOOD.

Je m'effraierais , je l'avoue, d'une conquête si sauvage.

GUITTA.

Je gage ma croix d'or que celui qui vous plaît ne vaut pas mon Noily.

LADY MILWOOD.

Celui que j'aime... car, il faut bien en convenir, j'aime...

GUITTA.

Allons donc ! . . . est-ce que ça peut être autrement ?

LADY MILWOOD.

Celui qui m'est cher, livré comme moi aux rêveries de son imagination , ne trouve de charmes que dans la gloire; jamais ses mains délicates n'ont essayé de rudes et grossiers travaux ; c'est son âme ardente , sa pensée brillante et profonde, qu'il se plaît à]exercer, et son génie s'anime et se développe dans le repos et la

solitude.

GUITTA , étonnée , à la comtesse.

Cette dame est étrangère ?

LA COMTESSE

Anglaise.

GUITTA.

Ah ! c'est donc cela ?

LA COMTESSE , souriant, Tu ne comprends pas ?... Mais moi aussi , Guitta , j'ai des idées bien différentes des vôtres !. . . Il faudrait pour me plaire , si toutefois un contrat n'avait pas confisqué au profit du comte Oroboni tous mes droits à l'amour et au bonheur, avec les deux cent mille francs de ma dot , il faudrait , dis-je , non pas , Guitta , ton sauvage ami, habitué aux violents exercices d'une vie toute de bruit et de mou\ement; non pas, mylady , votre rêveur mélancolique et passionné , mais un aimable et joyeux dandy, prenant en gaieté les folies et les travers des hommes , se prêtant aux usages de la société , tout en leur rendant la justice de s'en moquer, sachant causer avec malice ; et je ne dis pas qu'il ne puisse aussi faire caracoler avecadresse un beau cheval , défendre avec courage ses idées ou ses affections ; mais il devrait d'abord avoir les grâces du monde.

LOIID BYRON A VEiNISE. - ACTE J.

GUITTA.

Eh! laissez donc ! est-ce pour cela qu'on s'aime?... Qu'il soit bien amoureux , il en saura toujours assez.

LA COMTKSSE . sourianf.

Nos idées diffèrent tellement que nous ne serons jamais rivales.

GUITTA.

Non , certes!... Figurez-vous mon amoureux s'élançant sur un roc escarpé pour venir ni'embrasser au moment où je le crois bien loin , ou se jetant dans la Brenta pour chercher le baiser que je lui envoie de l'autre rive.

LADY Mii.woon,

Et mon poète, le voyez-vous , imauinant un monde meilleur, afin d'y placer nos rêves d'amour, trop purs et trop doux pour celui-ci.

LA COMTESSE

Qui n'admirerait , au milieu du cercle brillant qui se resserre pour l'entendre , l'esprit ingénieux et les saillies piquantes de l'homme qui parfois occupe ma pensée ?

GUITTA.

Moi, je ne pardonnerais pas la plus légère infidélité.

LADY MILWOOD.

Ni moi!

LA COMTESSE

Moi... je ne sais!

L'inconstance et l'oubli! Ce serait bien pis... si mon amant me quittait pour une rivale !

LA COMTESSF,.

Eh bien ?

LADY MILWOOn.

Moi , je mourrais de douleur !

GUITTA.

Moi... je le tuerais.

LA COMTESSE

Ah!... moi... je crois... que...

QUITTA

Que... vous en aimeriez un autre.

LA CO.\lTESSE . riant.

C'est possible.

LADY MILWOOD.

Ah!...

LA COMTESSE

Eh bien ! puisque nous avons tant fait , voyons : une confidence entière!... le nom de celui que vous aimez , milady P

LADY MILVVOOI).

Direz-vousie nom de l'homme qui vous occupe?

Oui , oui ! .Te n'ai rien caché, moi !... Parlez , mesdames , son nom ?

LADY MILWOOD, hésitant.

Son nom ?

LA CO.MTESSE, hésitant,

Son nom ?

UN DOMESTIQUE, annonranl, Lord Byron.

LADY MILWOOD, à part.

Ryron !

LACOMTESSE,àpart.

C'est lui !

GUITTA . an moment où lîyron paraît , à part. Nolly ici!...

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