SCÈNE m
TRELAWNEY, BYRON, la COMTESSE, l\dy MILWOOD, GUITTA.
BYRON , bas , en souriant , à Trclawnoy. Toutes les trois!... {Haut, ena'aranraut.) Madame la comtesse Oroboni a daigné permettre (pie j'eusse l'honneur de lui présenter mon ami Trelawney !
LA COMTESSE
Vous savez, mylord , combien je le désirais.
GUITTA , à part et stupéfaite.
Mylord î...
TRELAWNEY , à la comtesse.
Veuillez , madame , agréer tous mes remerciements.
LA COMTESSE . à lady Milwood.
Vous avez entendu parler, mylady, de la vie aventureuse de votre compatriote, et du courage incroyable quil déploya durant ses longues excursions ? Tant d'années passées sur la mer !...
TRELAW.NEY.
Eh ! qu'aurais-je fait ailleurs ?
GUITTA , ,1 part.
Nolly... mylord ?... et il semble ne pas m'apercevoir !...
HYRON , avec une ironie anière.
Conquérant ou pirate!... n'est-ce pas, Trelawney? c'est là vivre'... Mais végéter au milieu du monde, y ployer son énergie sous le j()iig(|u'uue majorité de sots impose à tout ce <|ui ne lui ressemble pas , y com-
primer l'élan de sa pensée et les mouvements de son âme , voilà , certes , une lutte plus pénible et moins glorieuse que celle où il s'engageait clia(jue jour en conduisant son navire entre une tempête , un combat et un écueil.... car notre compatriote , mylady , n'a guère non plus à se louer de l'Angleterre!... il est comme moi!... la patrie ne le traite pas en enfant gâté!
, TRELAAVNEV.
Et nous la traitons en enfants ingrats.
GUITTA , à part.
Je ne sais que penser, et j'ai peine à me contenir.
LADY MILWOOD , à Byron.
Oh ! ce n'est pas pour toujours que vous l'avez abandomiée.
BYRON
Pour toujours, mylady!... mon vieux château restera désert.
GUITTA , à part.
Son château !
( Elle va derrière prendre la droite de l'acteur. )
BYRON
Les ronces croîtront dans l'avenue , et le chien solitaire hurlera sur le seuil de la porte à jamais fermée.
TRELAWNEY
Quant à moi , comme , hormis quelques coups de poing et quelques coups de pied , je n'ai rien reçu de ma respectable famille , je ne peux avoir ni terres ni château à regretter, pas même un chien.
BYRON
Tant mieux pour toi I Si je retournais dans mon domaine , le mien peut-être viendrait au-devant de moi pour me mordre.
LA COMTESSE
Ah! pourquoi, raylord, vous plaisez-vous ainsi à détruire nos illusions ? laissez donc quelque espérance à nos amitiés !... ne filt-ce que les chiens. BYRON , d'un ton affectueux.
Vous n'avez rien à craindre , madame ! vous trouverez en fait d'attachement bien au-delà de vos désirs.
GUITTA, à part.
Comme il la regarde !
LADY MILWOOD.
Je vous attendais ce matin chez moi , mylord.
LA COMTESSE
Ah!...
BYRON
Des affaires sans nombre. . .
GUITTA, s'approchant de lui.' Qui êtes-Yous donc?... ces dames vous nomment mylord... vous parlez de château...
BYRON, à demi-voix.
Chut!
TRELAWNEY , bas à Quitta.
On vous expliquera cela.
LADY MILWOOD, à Byron.
Vous connaissez cette jeune fille ?
TRELAWNEY. vivement.
Dans nos promenades aux environs de Venise , nous l'avons quelquefois rencontrée.
LA COMTESSE
Comment ?... Est-ce que ce serait...
QUITTA
Ah ! madame ....
BYRON. Il fait signe à Guitta de se taire ; elle s'arrête. — A part en souriant.
Le moment est difficile !
Mais serait-il donc possible?... non!... c'est une folie!
LADY MILWOOD.
Qu'avez-vous supposé ?
LA COMTESSE
Je pensais que ces messieurs , qui courent le monde pour chercher des aventures , des plaisirs , des dangers et des succès , en avaient peut-être trouvé siu* les bords de la Brenta; enfin, que Thomme dont Guitta nous parlait tout à l'heure...
LADY MILWOOD.
Cela est-il croyable?... Le portrait qu'elle a tracé ne ressemble guère à celui que moi-même j'esquissais de mylord.
GUITTA , à part.
C'était de lui qu'elle parlait !
TRELAWNEY , à part.
Cela va se gâter!... Tâchons de changer la conver- .sation... ( Haut. ) Quelle soirée , mesdames !... quelle vue pour des regards habitués à cette triste et terne atmosphère de Londres !
QUITTA
Va , nos cœurs italiens ressemblent moins encore au C(cur de tes froids Anglais ! Ils ne savent pas contraindre ce qu'ils sentent.
TRELAWNEY
Il n'est pas toujours prudent de tout dire.
QUITTA
Ni habile de tout cacher.
LADY MILWOOD , avec colère.
Non ! car tout se découvre à la fin !... et l'on pourrait encore apprendre...
BYRON, d'un ton moqueur.
Quoi donc , niylady?
LA COMTESSE
On prétend en Angleterre que quelquefois , à Paris, une femme à la mode voit près d'elle l'homme qui lui a plu , celui qui lui plait et celui qui lui plaira. Je nie le fait pour mes compatriotes ; mais ne serait-il pas possible que pareille chose se rencontrât dans un autre pays , et ne serait-ce pas beaucoup plus étrange, si ce n'était point une femme qui se trouvât dans celte situation?
BVnON.
Est-ce que cela se pourrait?
LADY MILWOOD , avec aigreur.
Pourquoi pas? On dit bien en France que les Anglais sont des modèles de constance et de fidélité !
LA COMTESSE , riant.
Voilà cependant comme sept lieues de mer entre deux pays peuvent fausser toutes les idées !
GUITTA.
Ah çà ! depuis une heure , je regarde , j'écoute , et j'ai peine à comprendre!.,. Qui êtes-vous? Ai-je été trompée au point de ne pas même soupçonner à (|ui je donnais mon cœur ?
LADY MILWOOD, à part.
C'était donc lui?
LA COMTESSE, à part.
O mes beaux rêves !
TRELAWNEY
Nous naviguons au milieu d'un orage !
QUITTA
Que parlez-vous d'orage ? J'aurais dû vous y laisser exposés mille fois plutôt que de vous ouvrir ma pauvre cabane !... Oh! vous avez beau cherchera m'imposer silence !... Je ne puis être trantiuille quand mon bonheur est menacé , quand je ne sais plus que penser de celui que j'aime, quand peut-être je suis trompée, trahie!... Car c'est lui, madame; c'est Nolly!... mes amours, mon bonheur, ma vie!... lui eijfin!...
( Elle va près de Byron et lui saisit la main. ) LADY MILWOOD, avec colère.
Eh bien! mylord!...
BYRON
Eh bien! mylady!...
TRELAWNEY
Donnez-vous donc la peine de cacher un secret trois semaines !
GLITTA, regardant les dames l'une après Tautre. J'ai tout vu!... tout m'est expliqué xnaintenant!... Ce potelé rêveur, c'était lui aussi!... Cet homme brillant et spirituel, comme vous dites, c'était lui encore I... Mais qui est-il donc celui qu'on peut aimer avec des goûts si différents, celui que la pauvre Guilta prenait pour son égal , dont mylady vantait le génie', et (pie vous appelez mylord?..,
LA CO.MTESSE.
C'est lord Byron.
GUITTA.
Byron!...
BYRO.N, riant.
Tu ne sais ce que c'est , Guitta ?
GUITTA.
Je sais que je suis malheureuse.
BYRON
Pourquoi?... Est-ce parce que la voix de celui qui t'a dit : je t'aime! a aussi prononcé des discours au parlement , où il a rang parmi les pairs d'Angleterre ? Va , console-toi !... Ils ne m'ont pas seulement compris , et j'ai renoncé à cet honneur!... Je ne voudrais pas d'un trône acheté par de l'ennui!... On t'a dit peut-être aussi, Guitta, qu'il s'attache à mon nom une célébrité poétique... et tu ne comprends pas?... Tant mieux!... tu saurais que je lui dois d'être la proie du premier barbouilleur de papier qui se croit en droit de me dire des injures à tant la page !... Tu penses que l'on m'aime*... Non , ma pauvre Guitta , non!... Celle en qui j'avais placé mon bonheur m'a repoussé avec des paroles de haine !... Va, ne crains rien, toi qui m'as aimé pour moi-même , sans savoir que j'étais Byron! Viens, reste près de moi!... Ton sourire me console de ce qu'ils appellent ma fortune et ma gloire.
LADY MILWOOD , à part.
Puissé-je me venger un jour !
LA COMTESSE, à part.
Heureusement, j'avais retenu mon cœur î
TRELAWNEY , à Byron.
Voici du monde ! Cela fera diversion.
GUITTA.
Il m'aime '... Allons ! plus de chagrin!... Qui que vous soyez, mon bonheiu- vient de vous, et ma vie vous appartient !
(Pendant que parle Guitta, la comtesse et lady Milwood remontent le tlK'àtre et vont au-devant des gens »iui arrivent. )