‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 316 sur 560 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

GUITTA, TRELAWNEY, BYRON, le comte OROBONI, LA COMTESSE, M. de SENNE- VILLE, LVDY MILWOOD.

LE COMTE

Pardonnez-nous d'interrompre «ne conversation...

BYRON

Dont le sujet n'était pas assez du goût de tout le monde pour que votre présence ne soit vivement appréciée , monsieur le comte.

LE COMTE

Ces dames veulent bien agréer mes hommages ? ( A Tielawiiei/. ) Je suis charmé de retrouver l'intrépide voyageur ; son courage ne sera peut-être pas inutile ici!... Bonjour, Guitta!... {ABijro».) Voilà, my lord, une véritable Italienne!... La société et les modes étrangères ont gâté la plupart de nos grandes dames ; la figure et le cœur italiens se sont conservés purs sous ce costume. [A la comtesse. ) Mais, ma chère amie , vous aviez prié votre compatriote, M. de Senneville , de vous conduire au bal , et vous l'avez oublié , ce me semble.

LA COMTESSE

En ce moment , je l'avoue , je n'y pensais vraiment plus.

SENNEVJLLE.

El moi qui étais exact pour la première fois!... ( Il regarde à sa montre.) Une heure de retard!... mais on est si peu libre!... et puis, qui pense à l'heure?

LA COMTESSE

Vous voulez nous faire entendre que vous pensez à des choses plus importantes que le bal.

SENNEVILLE

Eli! qui se plaît au bal? qui peut supporter ces vulgaires amusements? Pour moi , depuis longtemps revenu des plaisirs, la vie ne me semble plus qu'une chose bien maussade!... Et Tamour?... l'amour! qui peut y croire encore? (A Bijron. ) iN'est-il pas vrai , mylord, que, nous autres poètes, exilés dans ce monde , nous ne trouvons plus rien qui puisse satisfaire notre cœur?

BYRON

Parlez po\ir vous , monsieur.

SENNEVILLE

Comment ? n'avez-vous pas exprimé en vers admirables cette lassitude de la vie , cette fatigue des succès qu'éprouve l'homme que de hautes facultés ont placé au-dessus de ses semblables, ou que des passions dévorantes ont blasé sur les plaisirs vulgaires?... Comment s'astreindre aux sots usages de la société , à ces bals monotones , à ces insipides visites? Pouvons-nous vivre, comme les autres, delà vie ordinaire ?

LE COMTE, souriant.

Il me semble qu'avant l'arrivée de mylord à Venise vous vous en trouviez fort content , et qu'hier encore, à table, vous vous arrangiez assez bien de la vie qui dîne.

LA COMTESSE

Pourquoi donc , à l'âge des plaisirs , sans qu'aucun chagrin vous ait affligé , venez-vous proclamer ce singulier dédain ?

SENNEVILLE

Celui qui a tout senti , tout éprouvé des joies mensongères de ce monde, reste triste et flétri !...

BYRON

Quand atteignez-vous votre majorité , monsieur de Senneville ?

SENNEVILLE

Dans dix-huit mois, mylord !... Mais les années se comptent par les idées et par les sensations ; et , comme Lara , je suis bien vieux !

LA COMTESSE, souriant.

Lara!... c'est cela!... En vérité, les hommes de génie devraient prendre garde à ce qu'ils écrivent ; car ils sont responsables de bien des sottises,

Aussi , pourquoi perdre dans l'inaction des jours précieux? Cette vie futile , ces plaisirs frivoles , je ne m'étonne pas qu'ils vous lassent. Employez votre jeunesse à des entreprises glorieuses.

SENNEVILLE

Ah!...

LE COMTE

Écoutez-moi !... ici nous avons besoin de courage et de force!... Trelawney , puis-je compter sur vous ?

TKELAWNEY.

Si vous avez des dangers à m'offrir , me voilà ! car je sens déjà l'ennui du repos.

LE COMTE

Bien !... Monsieur de Senneville, je vous trouverai des plaisirs sur lestiuels vous ne pouvez être blasé!.,.

{A Byrou.) Mylord , quand on possède la plus t,Tande gloire littéraire de son siècle, reste-t-il un désir?

BYRON

Qu'est-ce qu'écrire, comte, dans le temps où nous vivons ? Qu'est-ce qu'une réputation littéraire dans le siècle qui a vu Napoléon ?

Sa renommée, il est vrai...

BYRON, tristement.

A rendu terne toute gloire passée , et impossible toirte gloire à venir.

LA COMTESSE, à lady Milwood.

Je vous le disais tantôt , mylady, voilà mon mari arrivé, et la politlcjue avec lui.

(Elles causent bas en marchant vers le fond.) LE COMTE.

Il a SU conquérir bien des peuples : il reste à faire plus peut-être.

TREL.\WNEV.

Quoi donc ?

LE COMTE, il dcmi-volx.

Les affranchir !

nVRON.

Chut ! comte !

TIÎELAWNEV.

Mon bras est à votre service.

BYRON, an comte.

Il ne suffit pas qu'une entreprise soit juste et sainte, il faut encore qu'elle soit possible.

LE COMTE

Nous y pensons depuis longtemps : tout est prêt!... les plus nobles familles, les écrivains les plus distingués...

Que de victimes déjà!...

LE COMTE

Chaque martyr de la liberté enfante pour elle des nouveaux partisans.

BYRON

Ici , le courage n'est que dans les rangs élevés ; vous n'auriez que des chefs et point d'armée!... Il faut attendre.

LE COMTE

Nous avons trop attendu!... { A demi-voix.) Demain une tentative nouvelle à diriger...

BYRON, lui prenant la main.

A diriger?... à commander?...

LE COMTE

Ce poste , je suis chargé de vous l'offrir!... Votre haute renommée...

BVllON, avec joie.

Ah ! enlin... roiiile, ma fortune et ma vie pour la liberté!

LE COMTE

Demain , vous connaîtrez tous nos projets.

BYRON

Demain!... Demain peut-être nous échangerons notre plumecontreuneépée! (A M. de Sennevillequi était allé prés des deux femmes , et qui se rapproche avec elles. ) En attendant , monsieur de Senneville , je vous conseille de vous rendre au bal, et de vous amuser comme un simple mortel : personne ne le trouvera mauvais ! N'allez pas vous imposer follement une contrainte inutile, et craindre, à chacun de vos mouvements, de compromettre un grand homme futur.

SENNEVILLE, piqué.

Mais , mylord !

BYRON

Ne vous fâchez pas, monsieur de Senneville!... J'ai le droit de vous parler ainsi , car on m'accuse de vos folies. Vous n'êtes pas le seul , au reste , qui , comprenant mal mes idées, ayez ajouté à mes torts ceux que vous vous donnez en mon honneur !... INlais je ne veux pas d'une gloire qui ne m'appartient point ! Il serait curieux vraiment d'entendre nos jeunes gens proclamer la satiété comme un attribut du génie, l'ennui comme une supériorité, et que l'on s'en prît à moi!... à moi, dont le cœur passionné s'est brisé contre les entraves delà société!... à moi, dont la pensée s'est éveillée brûlante sous un ciel pâle et glacé!... Savez-vous ce que c'est, monsieur, que cette indifférence, ce prétendu dégoût de la vie et de ses plaisirs , qu'affectent (luelques-uns de nos dandys ? C'est la nullité avec son impuissance , la sottise avec ses prétentions , la fatuité avec ses ridicules ; cl cela ressemble autant au génie qu'une lampe éteinte ressemble au soleil!... Ah! laissez votre ;lme à ses impressions de vingt ans, si vous voulez être lui homme à trente!... Voyez ce beau ciel!... eh bien! qu'il vous in.spire!... Que ces mats ([ui surgissent devant vous reportent vos idées sur les mers sans bornes qu'ils ont parcourues , sur les affections qui les ont suivis , sur les tempêtes qui les ont menacés !... Que votre pensée multiplie et féconde toutes vos impressions, au lieu de les éteindre!... C'est là qu'est la vie! c'est là qu'est la poésie! {Il s'approche de la comtisse, et continue de parler à Senneville, en la reijardant d'un air caressant. ) Que votre cœur balle près d'une femme-, que vous sentiez à Côté

Page 1