SCÈNE III
ÉBROIN, CLOVIS.
ÉBROÏN.
De cet ordre il n'était pas besoin, Et je veux un moment vous parler sans témoin. De l'amitié blessée entendez le langage : Clovis , fier d'un succès qu'il doit à mon courage. Sur un trône conquis placé par mes exploits. Ose depuis long-lenips méconnaître mosdroits! Faut-il du dernier roi vous rcIracerTIiistoire ? Soigneux de son repos et veillant pour sa gloire ,
LE MAIRE DU PALAIS. —ACTE 1
Minisire sans rival, je gonvernais l'élat; Childéric, dont plus tard j'ai puni TaUentat, Ose attaquer Thierry : détrôné par ce traître , Captif et s'inclinant sous les ciseaux d'un prêtre , Déchu de ses honneurs , l'infortuné Thierry A l'onihre des autels cache son front flétri; Uni par la fortune à mon roi, qui succombe, Je le suis dans le cloître où l'attendait latomhe; ]\Iais près de Childéric je laissais des amis Vendus à ma vengeance , à mes ordres soumis; Etdelom, menaçant sa coupable conquête, Du fond de ma prison je demandai sa tête ; Elle tomba; Thierry, délivré par ma main, Croit du trône , sans moi , retrouver le chemin : Aux conseils de Léger son espoir s'abandonne ; Je pars,je vous proclame, et monbras vouscouronne. Vainqueur, à mon rival je devais le trépas , Il n'est plus ! de Thierry je ne vous parle pas ; Méditez son destin : l'insensé qui m'offense Dans son nom vainement cheixherait sa défense, Quel qu'il soit , nul rempart ne le peut protéger; Vous ne l'ignorez pas , et m'osez outrager !
CLOVIS
J'entends. Mais vous m'offrez des malheurs que je I)ravc. Vous m'avez donc fait roipour languir votre esclave ? Pour ramper sur ce trône , où je dois commander ? Par vos sanglants récits croyant m'intimider, Vous osez à mes yeux vous parer de vos crimes... Je les connais. La France a compté vos victimes : Sa haine accusatrice , en traçant mon devoir , Me dit de mettre un terme à votre affreux pouvoir. De le borner du moins , de régner par moi-même ; Je n'inclinerai point mon sacré diadème , Je saurai le porter et ressaisir les droits Qu'arracha votre audace à la langueur des rois.
ébroLn.
Mais comptez les périls.
CLOVIS
Le lâche seul les compte , Un grand cœur les attend, et ne craint que la honte.
Childéric et Thierry , du fond de leur cercueil. Vous disent où conduit un indocile orgueil ! Mais puiscpie du passé vous bravez la menace , Je veux an vain essor d'une imprudente audace Mettre un frein plus puissant.
CLOVIS
VA (piel frein?
KBROÏN.
Mes bienfaits !
De mes soins généreux contemplez les effets : Sans famille , sans nom , délaissé dès l'enfance , Traînant dans les combats votre obscure vaillance , Quel était votre sort ? quel est-il aujourd'hui ? Dans votre abaissement, quel bras fut votre appui? Qui , dévoilant alors un étrange mystère , Arma vos jeunes mains du sceptre de Glotaire ? Seul , j'ai tout fait pour vous ! A vos destins lié. Seul, je vous ai fait roi; l'avez-vous oublié? Mais à perdre Clovis alors que tout conspire , Je ne me borne point à lui donner l'empire : C'est peu de le guider au chemin de l'honneur. C'est peu de la victoire , il me doit le bonheur. Quand Childéric armé menaça la Neustrie , Pour assurer les jours d'une fille chérie , Thierry , près de combattre , à de fidèles mains De Bathilde au berceau confia les destins. Vivant loin des périls, au fond d'un monastère. Elle pleura quinze ans les malheurs de son père. Thierry me méconnaît, je vous livre ses droits. Et bientôt la Neustrie est soumise à vos lois ; Courbant sous votre joug une têteiimocente, A vos regards charmés Bathilde se présente; Touché de ses malheurs , vaincu par ses attraits , Vous tombez à ses pieds , et de vos feux secrets , Que devait condamner une austère prudence, L'indulgente amitié reçoit la confidence. Que fais-je alors? Songez par quels efforts heureux J'ai su forcer Bathilde à couronner vos vœux ! Votre nom, vos exploits, tout vous séparait d'elle; Sensible à votre amour , à son père fidèle , Bathilde dans vos fers vous devait son courroux, Et l'ombre de Thierry se plaçait entre vous. Alors vous imploriez mon utile assistance ; (1 De l'amour filial domptez la résistance, I) Disiez-vous; que Bathilde, en recevant ma foi, » Vienne embellir le trône où remonte son roi; 1) Qu'elle cède à mes vœux ! Honneurs, trésors , puissance, I) Demandez tout alors à ma reconnaissance. » Insensé! je vous crus; vos vœux sont satisfaits; Le mépris et l'outrage ont payé mes bienfaits.
CLOVIS
Vous plaindrez-vous toujours de mon ingratitude ? Vous avais-je promis que dans la servitude Traînant mes jours obscurs, dévoués à l'oubli, Pour payer vos bienfaits je vivrais avili ? Quand vous m'avez prêté votre appui volontaire ,
LE MAIRE DU PALAIS. — ACTE L
Avez- vous donc en moi vu le fils de Clotaire....?
Vous n'avez vu qu'un prince au malheur condamné,
Qui, faible, sans amis , et par vous couronné ,
Offrant à votre audace un triomphe facile ,
Soumettrait à vos lois sa jeunesse docile.
Cessant de m'opposer le courroux paternel ,
Bathilde enfin se rend, et me suit à l'autel ;
Je vous dois ce bonlieur ? je m'en souviens encore ;
Mais mon peuple vous craint, et ma cour vous honore;
Paré de ma faveur, vous commandez sous moi.
De quoi m'accusez-vous? De vouloir être roi?
De ne point avilir mon sceptre héréditaire ?
Ah ! de tous vos desseins j'ai percé le mystère.
En couronnant mes feux quel était votre espoir ?
Vous vouliez affermir voire insolent pouvoir : Vous pensiez que , l'amour enchaînant mon courage, Plongé dans la mollesse et fier d'un vain hommage , Je céderais sans peine aux vœux de votre orgueil! Hélas ! des plus grands rois tel fut souvent l'écueil Mais je fuis une erreur qui souille leur mémoire. Et l'amour est pour moi l'aiguillon de la gloire. Bathilde m'est connue. Ln trop juste mépris De mon abaissement serait bientôt le prix. Je veux , à mes devoirs, à mes serments fidèle, Régner avec honneur et vivre digne d'elle ; Et, poursuivant sans crainte un dessein glorieux , Du bonheur des Français m'embellir à ses yeux. Cependant vos bienfaits, gravés dans ma pensée. Parlent encor pour vous à mon âme offensée ; Des efforts d'Ebroïn je recueille le fruit; Je n'examine plus quels motifs l'ont conduit; La faveur de son roi sera sa récompense.
ÉBROÏN.
IMais peut-être Clovis me doit pluf qu'il ne pense...
CLOVIS
Vous m'avez couronné.
ébroLn.
C'est mon moindre bienfait.
CLOVIS
Je vous dus mon triomphe.
ÉRROÏN.
Il peut être imparfait :
Gardez de l'oublier.
CLOVIS
Eh bien , que dois-je craindre ?
ÉBROÏN.
Un seul mol...
CLOVIS
Parlez donc !
ÉBROIN , en sortant.
Tremblez de m'y contraindre.