‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 39 sur 560 · SCENE m · texte numérisé non relu

SCENE m

CLOVIS , ÉBROIN.

CLOVIS

Approchez , Ebroïn. Votre orgueil m'a blessé ,

Mais j'oublie aisément que je fus offensé ;

Votre espoir m'est connu : je prétends le détruire ,

Et de tous mes projets j'ai voulu vous instruire ;

Ecoutez-moi : je règne , et vos vaillantes mains

Du trône paternel m'ont ouvert les chemins ,

Je sais tous les de\ oirs que ce bienfait m'impose ;

Mais sur moi des Français l'espérance repose ;

Dût le ciel à mes vœux n'accorder qu'un moment,

J'ai juré d'être roi, je tiendrai mon serment.

Mes aïeux d'un minisire ont subi la tutelle ;

Leur faiblesse enfanta la puissance rebelle

Sous qui tremblait le peuple et s'inclinaient les rois :

Le trône pouvait-il reconqiuTir ses droits ?

De vos princes , l'amour , l'espoir de la patrie ,

Livrant aux voluptés la jeunesse flétrie ,

Votre audace étouffait leurs naissantes vertus ;

Hélas ! que de grands rois , par la France attendus ,

Votre jaloux orgueil a ravis à l'histoire !

Si quel(|uefois l'un deux , osant rêver la gloire ,

Brûlait de s'arracher à vos soins corrupteurs ,

S'il voulait voir son peuple , il trouvait dos (latteurs.

Mais du moins l'infortune . accueillant ma naissance ,

A vos séductions enleva mon enfance.

LE MAIRE DU PALAIS. —ACTE IL

Mes aïeux sous vos lois apprenaient à fléchir , Du joug qu'ils ont porté leur fils veut s'affranchir. Armant de leurs vassaux le courage servile , Je vois partout les grands , de la guerre civile Dans nos champs, dans nos murs secouant les flambeaux , De l'état déchiré s'arracher les lambeaux : Qui réveille en secret leurs sanglantes querelles ? Pourquoi ces longs discords , ces luttes éternelles ? Craignant que l'un d'entre eux , indigné de vos lois , Vous arrache un pouvoir usurpé sur vos rois , Vous seul hvrez la France aux fureurs intestines ; Et, paisible oppresseur, entouré de ruines , En attisant leur haine , utile à votre orgueil , Vous régnez sans rivaux sur un vaste cercueil. Mais aujourd'hui j'espère , après tant de naufrages, Du vaisseau de l'état écarter les orages ; Et de nos maux passés chassant le souvenir , Je veux à vos fureurs disputer l'avenir. D'autres bienfaits encor marqueront ma carrière : D'innombrables forêts couvrent la France entière ; Nos villes sont en deuil ; les fleuves débordés Promènent la famine en nos champs inondés : Quelques mortels épars dans ces déserts sauvages Peuvent-ils réparer ces immenses ravages? J'appelle à leur secours les soins industrieux De ces hommes unis par un zèle pieux : Ils rendront leur richesse à nos terres stériles , Feront de nos marais sortir des champs fertiles, Et , s'animant sans cesse à des succès nouveaux , Légueront à nos fils les fruits de leurs travaux. C'est peu : dans le passé leurs studieuses veilles Des siècles écoulés poursuivront les merveilles, Ils guideront l'enfance au sentier du devoir ; Et , conservé par eux , le flambeau du savoir , De l'ignorance un jour perçant la nuit profonde , D'une clarté nouvelle éblouira le monde. Tels sont mes vœux. Bien plus, aux maux qu'ils ont soufferts J'arrache les Français gémissant dans les fers ; Leur douleur doit finir où mon règne commence. Mais vous osez, dit-on, accuser ma clémence ? Et les infortunés dont je taris les pleurs Tremblent, promis par vous à de nouveaux malheurs? Ils sont libres ! Leur crainte et m'offense et m'étonne ; Pourquoi menacez-vous quand votre roi pardonne ?

EimoïN.

Puisque Clo\ is , rebelle aux leçons du passé , A peine sur le trône où mon bras l'a placé , Veut, secouant le joug de la reconnaissance, Essayer contre moi sa fragile puissance , Je dois de ses desseins lui montrer le danger,

Et l'éclairer encore avant de me venger.

Par un espoir trompeur votre âme fut séduite,

Et d'un élève ingrat j'ai blâmé la conduite ,

Il est vrai : je l'ai dû , ne vous en plaignez pas ,

Et mesurez l'abîme entr 'ouvert sous vos pas.

De tous ceux dont votre ordre a fait tomber la chaîne ,

Vous pensez qu'un bienfait désarmera la haine ?

Abjurez votre erreur. De tous ces grands vassaux

Qui contre vous naguère élevaient leurs drapeaux ,

J'ai peine à contenir la turbulente audace ;

Vous les croyez soumis : leur repos vous menace.

Vous les verrez bientôt, affranchis par vos mains,

De FAustrasie encor reprendre les chemins.

Ils iront, renouant leurs trames criminelles ,

Vendre à vos ennemis leurs courages rebelles :

A la haine qui veille on les verra s'unir ,

Et vous êtes clément quand il faudrait punir !

CLOVIS

Heureux le souverain, à ses sujets propice , Qui, plaçant la clémence auprès de la justice. Au moment de frapper a détourné son bras , Et peut dire en mourant : J'ai fait beaucoup d'ingrats. Mais non , de vos rigueurs s'ils furent les victimes , Sujets reconnaissants et guerriers magnanimes , En bénissant la main qui les a délivrés , Ils sortent des cachots.

ÉBROÏN.

Ils y sont tous rentrés.

CLOVIS

Qui donc à ma clémence a voulu les soustraire ?

ÉBROÏN.

Moi!

CLOVIS

Vous avez dicté cet ordre téméraire ?

D'où vous vient tant d'audace ? Avez- vous dû penser Que jusque-là, sans crainte , on pourrait ni'offenser ? Votre orgueil a nourri des espérances vaines ; C'est le sang de vos rois qui coule dans mes veines ; Respectez mon pouvoir !

EBROiN.

Vous , respectez le mien !

CLOVIS

Tremble, orgueilleux sujet , je suis roi !

ÉBROÏN.

Tu n'es rien I

Qu'entends-je ! LesFrançais vont voir tomber la tète ; Mes soldats à rinstaut vont te saisir !

LE MAIRE DU PALAIS. — ACTE II

KBROIN.

Arrête !

Ils n'obéiraient pas. Restons seuls, et du moins Ne rends pas tes sujets de ta honte témoins. Il est temps de t'apprendre un important mystère : La France honore en toi l'hi rilier de Clotaire ; Je l'ai trompée !

CLOVIS

O ciell

ÉBROÏN.

Couronné par mes mains, Tu n'es qu'un être obscur utile à mes desseins.

CLOVIS

M isérable ! oses-tu ... ?

ÉBROÏN.

J'ai prévu ta colère ; Mais enfin sur ton sort il faut que je l'éclairé ; C'est toi qui m'y contrains !

CLOVIS

Que dis-tu , malheureux !

Quand Thierry , repoussant mes secours généreux ,

Voulut au fond d'un cloître exiler mon courage,

Il me fallut chercher , pour venger mon outrage ,

Un fantôme de roi qui , fort de mon appui ,

Se plaçât à ma voix entre le trône et lui :

Je te vis dans les camps; on vantait ton courage;

Ton aspect me frappa ! Ton sort , tes traits , ton âge,

Tout flattait mes projets d'un triomphe assuré;

Sans famille, inconnu, de toi-même ignoré ,

Il semblait qu'avec moi le ciel d'intelligence

Eût voulu te former pour servir ma vengeance.

Sous le nom de Clovis je te saluai roi ,

Mes soldats à tes pieds tombèrent avec moi :

Leurs respects , mes discours t'abusèrent toi-même ,

El ton crédule orgueil reçut le diadème.

CLOVIS

Poursuis, traître...

ÉBROÏN.

Clovis était mort au berceau ; Je dis que , de ses jours ranimant le flambeau , Messoinsl'avaientsauvépourdestempsplusprospères, Et le rendaient enfin au trône de ses pères. On me crut !.. De les maux Thierry fut accusé ; On plaignit tes destins : le soldat abusé , Croyant ravir un prince à son exil funeste , Se rangea sous Wf^ lois ., Ta valeur fil le reste.

CLOVIS

Me suis-je assez contraint , perfide ? réponds-moi !

Je ne suis pas Clovis I je ne suis pas ton roi I

Ainsi lu t'es flatté qu'au gré de ta vengeance

Tu pourrais me donner ou m'ôter ma naissance ?

Je suis un être obscur ?... Misérable imposteur !

Quand j'acceptai l'appui de ton bras protecteur,

Quand je suivis tes pas, du plus lâche artifice ,

Si j'en crois tes discours, j'étais donc le complice ?...

S'Use pouvait, ô ciel ! si j'eusse été trompé !...

Non , son secret dessein ne m'est point échappé ;

Le cruel en mon cœur veut jeter l'épouvante ,

El se vient accuser d'un forfait qu'il invente !...

Espères-tu qu'assis au trône de tes rois

J'y reste par ton ordre , ou j'en tombe à ta voix ?

Du plus affreux complot , dis-tu , j'étais victime?

Tu me trompas?... Où sont les preuves de ton crime?

De ta sincérité quel sera le garant?

Crois-tu m'ôter d'un mot et mon nom et mon rang?

ÉBROÏN.

Des preuves ?... Dans ces lieux .soumis à ton empire Du trépas de Clovis plus d'un témoin respire. Des preuves , malheureux?... Tu les auras ! suis-moi, Et viens , dans son cercueil , reconnaître ton roi ! Tu le veux ? De Clovis , viens , que la tombe s'ouvre. Ma main va soulever le linceul qui le couvre ; Peuple , prêtres , guerriers, courtisans et vassaux, Descendus avec toi dans les sombres caveaux Où dort depuis quinze ans sa dépouille royale , Vont remplir à ma voix l'enceinte sépulcrale. Là, je vais déclarer (pie , farrogeant leurs droits, Tu l'osas présenter pour l'héritier des rois, El que, trompant l'armée, et m'abusanl moi-même, Tu dois à l'imposture un sanglant diadème ; Là , je veux à jamais abattre ton orgueil. Et le fils de Clotaire , arraché du cercueil, D'un peuple détrompé, te disputant l'hommage, Va me prêter encor son muet témoignage.

CLOVIS

Qu'cntcnds-je?.: Se peut-il?... Dans mon cœur combattu Je ne sais quel effroi...

ÉBROÏN.

Des preuves, disais-tu?

Je vais te les offrir... Marchous; la tombe est prête ; Viens , Clovis nous attend... Riais la terreur t'arrête ! Eh bien , qu'est-il besoin , pour t'apprendre ton sort , D'aller dans son asile interroger la mort ? Demeurons ! A tes vœux je suis prêt à répondre , Ici même , un seul mot suffit pour te confondre.

LE MAIRE DU PALAIS. — ACTE II

CLOVIS

Je frémis I... Laisse-moi, cruel.

De ton destin , De celui de ton roi la preuve est dans ma main :

La voici !

(Il lui présente un rouleau de parchemin. ) Reconnais ces sacrés caractères ,

De la mort de Clovis secrets dépositaires ;

Toi qui ravis son son nom , son sceptre et ses états ,

Regarde , et , si tu peux, doute de son trépas.

CLOVIS

Qu'ai-jevu!...

ÉBROÏN.

Souviens-toi des jours de ton enfance ! Si cette obscurité qui couvre ta naissance Eût aux regards trompés caché le fils des rois , Penses-tu qu'un ami , confident de tes droits , N'eût pas , dans ton exil , protégeant ta faiblesse , A la misère au moins dérobé ta jeunesse ? Reçu par la pitié dans les rangs des soldats, A de plus hauts destins lu ne prétendais pas ; Tu vivais pauvre, obscur ! Et lorsque ma vengeance , D'un nom cher aux Français parant ton indigence , Offrit une couronne à ta crédulité , Tu résistas longtemps par le doute arrêté : Ton cœur me démentait, tu tremblais de me croire. Mais un courage aveugle et la soif de la gloire Te livrèrent bientôt à mes hardis projets , Et ta jeune imprudence accepta des sujets.

CLOVIS

Oui , l'espoir s'est éteint dans mon âme oppressée ; Mes souvenirs en foule assiègent ma pensée : Tout est fini pour moi, mon sort est éclairci , C'en est fait ! le bandeau sur mes yeux épaissi Tombe enfin ; je vois tout ! Oui , mon imprévoyance Aux respects mensongers céda sans défiance. 0 ciel ! avec quel art le cruel m'a trompé I Clovis n'est plus ! Thierry , ton trône est usurpé ! Misérable ! et pourquoi me choisir pour victime ? Que n'as-tu porté seul le fardeau d'un tel crime! Tu voulais de tes rois dépouiller l'héritier : Eh bien! à ce forfait pourquoi m'associer? Ce sceptre ensanglanté , que ton espoir dévore , Tu pouvais le saisir 1

ÉBROiiN.

11 n'est pas temps encore.

Je veux bien devant toi m'expliquer sans détour : Oui , le trône est mon but , je veux l'atteindre un jour;

Le moment n'est pas loin où j'y pourrai prétendre , Mais en le préparant , il faut savoir l'attendre !

CLOVIS

Barbare I

ÉBROÏN.

A ton destin sache te résigner, Ma politique encor te condamne à régner ; Et jusqu'au jour marqué pourma grandeur prochaine , Au trône qui m'attend mon intérêt t'enchaîne 1

CLOVIS

Qui, moi 1 de tes fureurs méprisable instrument , A tes forfaits uni , j'attendrais le moment Où tu m'arracherais ma coupable couronne ! Non ! d'un trône avili que le crime environne , Je descends à l'instant.

ÉBROÏN.

Garde-toi d'y compter !

Clovis en descendra quand j'y pourrai monter.

Je saurai me soustraire à ce honteux supplice.

ÉBROÏN.

Jamais! tu m'appartiens : je t'ai fait mon complice.

CLOVIS

Les Français détrompés sauront tes attentats , Ils plaindront mon malheur.

EBROÏN.

Ils ne te croiront pas.

CLOVIS

Ma voix accusera ton exécrable ruse.

ÉBROÏN.

Tais-toi , soldat rebelle , ou c'est moi qui t'accuse ! Songe que d'un faux nom je peux te dépouiller, Qu'alors sur l'échafaud tout ton sang doit couler ; Et que , vil imposteur, ta mémoire flétrie Deviendra pour jamais l'horreur de la Neustrie. ', D'un refus maintenant tu connais le danger ; Tu sais quels sont mes vœux : je le laisse y songer.

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