POTEMKIN, CATHERINE
Catherine.
Maintenant , prince Poterakin , je vous écoute.
POTEMKIN
C'est fort heureux!
CATHERINE
Eh ! bon Dieu ! qu'avez-vous donc de si pressé à me communiquer ?
POTEMKIN , s'asseyant à droite.
Je n'en sais rien.
Que dites-vous là ?
POTEMKIN
La vérité.
CATHERINE
Prince Polemkin , vous êtes bien maussade aujourd'hui !
POTEMKIN
Mon âme , il est vrai , n'est pas , comme la vôtre , disposée à la joie.
CATHERINE
Pour vous plaire , faut-il donc que je sois triste ?
POTEMKIN
Pour me plaire ?... Ah ! croyez-moi, Catherine, ne m'interrogez pas.
CATHERINE
Et si je veu.x savoir ce qui se passe dans votre cœur?
POTEMKIN , se levant avec emportement.
Et si , moi , je ne veux pas vous le dire ?
CATHERINE , se radoucissant.
Jl faudra donc que je devine ';*
POTEMKIN , se rasseyant.
Permis à vous.
CATHERINE , allant s'asseoir de l'autre côté. En vérité, vous êtes insupportable!... je suis plus esclave sur mon trône que ,1e dernier de mes raougiques. Je me lasserai à la fin de cette tyrannie.
Vous lasserez-vous aussi de mon dévouement .^
CATHERINE
Votre dévouement est quelquefois bien ennuyeux.
POTEMKIN
C'est que , malheureusement , Orloff ne m'a pas rendu aveugle.
CATHERINE
Savez-vous bien que vous me pousserez à bout ? que je suis votre souveraine? et que, si je vous donnais l'ordre de voyager...
POTEMKIN
Je ne partirais pas.
CATHERINE , se levant.
Vous ne partiriez pas !
POTEMKIN
Non ! car vous me rappelleriez le lendemain. Vous ne vous priveriez pas volontairement de l'ami le plus tendre , du serviteur le plus dévoué , de celui qui n'a qu'une pensée, votre gloire! qui n'a qu'un désir, votre bonlieuF !
CATHERINE , à part , se rasseyant,
Il a raison.
POTEMKIN , d'un ton plus ferme en voyant qu'elle se radoucit.
Il est des hommes auxquels on succède, mais qu'on ne remplace pas.
Cela se peut; pourtant ne me doimez pas envie d'essayer.
POTEMKIN
Et vous , ne me donnez pas sujet de me plaindre.
CATHERINE , à part.
Il m'aime , et j'ai quelques torts!... ( Haut.) Grégoire !
POTEMKIN
Catherine ! . . .
CATHERINE
Est-ce que ces querelles vous amusent ?
POTEMKIN
Pas plus que vous.
CATHERINE
Cette nuit, j'ai rêvé que la terre de Samoïloff vous ajtpar tenait avec dix mille paysans.
POTEMKIN , se levant.
A moi!...
CATHERINT. , lui tendant la main.
Et , ce matin , mon rêve est accompli.
POTEMKIN, baisant sa main.
Ali! Catherine!...
CATHEHINE , se levant, Maintenant , vous souvenez-vous des affaires qui réclament nos soins ? j
POTEMKIN
Puis-je oublier longtemps ce qui intéresse votre ; ;loire? 1
CATHERINE. j
Eh bien! de quoi nous occuperons-nous aujourd'hui ? Cette vaste et fertile contrée , sm* laquelle de- j puis si longtemps sont attachés nos regards , la Cri- ' niée m'appartiendra-t-elle enfin?
POTEMKIN
Encore quelque temps , et elie est à vous ! Par mes soins , la division est semée dans les différentes tribus ; bientôt l'ime d'elles implore votre secours , alors...
CATHERINE
Mes armées entrent...
POTEMKIN
Et elles n'en sortent plus...
CATHERINE
Salut au gouverneur de la Crimée !
POTEMKIN
Je n'attendais pas moins de la généreuse Catherine : que n'entreprendrait-on pas pour elle ?
CATHERINE
Soit!... mais nous n'y sommes pas encore ; et, en attendant , qu'avez- vous à me dire de la Pologne?
Tout marche au gré de nos souhaits : les confédérés de Barr sont dispersées ; vos troupes , celles de Frédéric et de Joseph II , occupent le prétendu royaume de Stanislas ; les bases préliminaires du partage sont arrêtées ; elles n'attendent plus que votre sanction pour être imposées à la diète.
CATHERINE
Ah ! je ne veux pas que cette affaire traîne en longueur. Que les envoyés de Prusse et d'Autriche se rendent ici ce matin même; qu'ils me soumettent les projets convenus d'avance , et qu'on en finisse ! Il faut que je m'étende eu Europe.
POTEMKIN
Sans pourtant oublier l'Asie.
CATHERINE
J'aurai de la mémoire pour tout.
POTEMKIN
Et de la gloire partout.
CATHERINE
Allons, vous voilà redevenu aimable?... En vérité , prince , vous êtes un mélange bien bizarre I il y a en vous du tartare , du satrape et du courtisan.
POTEMKIN
Tant mieux!... puisque Catherine aime la variété.
CATHERINE
Ah! prenez garde!... ne recommençons pas nos querelles!... Et allez me chercher les envoyés de Prusse et d'Autriche.
J'obéis, et je vous laisse avec vos souvenirs : est-ce vous laisser au milieu de mes ennemis?
CATHERINE
Vous ne le croyez pas ?
POTEMKIN
Puissé-je ne jamais le craindre !
I ( A la sortie de Potemkin , les huissiers rentrent dans la g.ilerie.)