‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 414 sur 560 · KORSAKOFF, MICHEL, POTEMKIN · texte numérisé non relu

KORSAKOFF, MICHEL, POTEMKIN

POTEMKIN

Pourquoi donc cette tristesse? Hier, tu semblais si résolu.

MICHEL

Oh! hier je ne savais pas ce que je sais aujourd'hui.

POTEMKIN

Que veux-tu , mon pauvre garçon? J'étais disposé à faire quelque chose pour toi , tu m'avais plu ; mais les gardes à pied sont un corps d'élite , et Sa Majesté

ne te trouve pas assez bel homme !... Il faut se résigner.

MICHEL

Sa Majesté est difficile I Mais si ce n'était que ça.

Qu'y a-t-il donc?

MICHEL

Votre excellence a daigné m'adresser à son intendant.

POTEMKIN

Sans doute : eh bien ! que va-t-il faire de toi ?

MICHEL

Il veut en faire un ours.

POTEMKIN

Un ours !

MICHEL

Oui , excellence I... mais je ne me sens pas de vocation pour entrer dans ce régiment-là.

POTEMKIN

Explique-toi, car je ne comprends pas.,.

MICHEL

Voilà ce que c'est, excellence. Il paraît que, l'autre jour. Sa Majesté a désiré voir une chasse à l'ours.

POTEMKIN

Cela est vrai.

MICHEL

Votre intendant veut en donner le plaisir à Sa Majesté, ce soir, aux flambeaux, dans le petit bois de sapins.

C'est une heureuse idée qu'il a eue là ! Je lui en sais gré.

MICHEL

C'est à merveille , excellence ! mais il manque un ours à votre intendant, et c'est moi qu'il destine à cette fonction.

POTEMKIN , riant.

Toi!

MICHEL

Oui , excellence ! moi-même. Il prétend qu'il est pris au dépourvu , qu'il faut que je le tire d'embarras , qu'il a une peau d'ours toute prête , et que Sa Majesté s'y trompera.

POTEMKIN

Eh bien ! ne seras-tu pas heureux de contribuer à ses plaisirs ?

MICHEL

Sans doute ; mais c'est que les chiens s'y tromperont peut-être aussi? Et ils ont des dents !

POTEMKIN

Tu as peur ?

MICHEL

Dam ! si vous les aviez vus comme moi ?

POTEMKIN

Pour plaire à l'impératrice , que ne ferail-on pas ?

MICHEL

Me trouvera-t-elle plus bel homme quand je serai ours?... Et puis les chiens...

POTEMKIN

Sois tranquille ! on y veillera : c'est un moment à passer.

MICHEL , se mettant à genoux.

Ah ! excellence , je vous en prie , par saint Grégoire, votre patron !... Épargnez-moi ce moment-là I

POTEMKIN

Allons , c'en est assez ! Fais ce qu'on te commande.

MICHEL

Est-ce donc là cette fortune que m'annonçait la sorcière ? Avec mes talents !

POTEMKIN

Tes talents!... Et quels sont-ils ?

KORSAKOFF, passant entre Michel et Potemkin. Oh! monseigneur, il accommode une soupe au sterlet mieux que le premier cuisinier de l'empire. 'MICHEL , bas à Korsakoff.

Est-ce de cela qu'il fallait lui parler ? KORSAKOFF , bas à Michel.

Tais-toi ! Je te sauve.

POTEMKIN , se levant.

La soupe au sterlet!... mon mets favori!... Ah! ceci change la question. Rassure-toi, je renverse tous les plans de mon intendant ; tu vas être placé dans mes cuisines. Mais songe à te distinguer.

MICHEL

Je ne crains rien , excellence ! Je serai là plus à mon aise que sous une peau d'ours , et vous jugerez !

POTEMKIN

A la bonne heure ! Je vais donner mes ordres ; tiens-toi prêt; et toi, sergent Korsakoff , songea ce que je t'ai dit.

( Il sort en examinant Korsakoff. )

LE FAVORI. — ACTE il. 395

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