KORSAKOFF, MICHEL, POTEMKIN
POTEMKIN
Pourquoi donc cette tristesse? Hier, tu semblais si résolu.
MICHEL
Oh! hier je ne savais pas ce que je sais aujourd'hui.
POTEMKIN
Que veux-tu , mon pauvre garçon? J'étais disposé à faire quelque chose pour toi , tu m'avais plu ; mais les gardes à pied sont un corps d'élite , et Sa Majesté
ne te trouve pas assez bel homme !... Il faut se résigner.
MICHEL
Sa Majesté est difficile I Mais si ce n'était que ça.
Qu'y a-t-il donc?
MICHEL
Votre excellence a daigné m'adresser à son intendant.
POTEMKIN
Sans doute : eh bien ! que va-t-il faire de toi ?
MICHEL
Il veut en faire un ours.
POTEMKIN
Un ours !
MICHEL
Oui , excellence I... mais je ne me sens pas de vocation pour entrer dans ce régiment-là.
POTEMKIN
Explique-toi, car je ne comprends pas.,.
MICHEL
Voilà ce que c'est, excellence. Il paraît que, l'autre jour. Sa Majesté a désiré voir une chasse à l'ours.
POTEMKIN
Cela est vrai.
MICHEL
Votre intendant veut en donner le plaisir à Sa Majesté, ce soir, aux flambeaux, dans le petit bois de sapins.
C'est une heureuse idée qu'il a eue là ! Je lui en sais gré.
MICHEL
C'est à merveille , excellence ! mais il manque un ours à votre intendant, et c'est moi qu'il destine à cette fonction.
POTEMKIN , riant.
Toi!
MICHEL
Oui , excellence ! moi-même. Il prétend qu'il est pris au dépourvu , qu'il faut que je le tire d'embarras , qu'il a une peau d'ours toute prête , et que Sa Majesté s'y trompera.
POTEMKIN
Eh bien ! ne seras-tu pas heureux de contribuer à ses plaisirs ?
MICHEL
Sans doute ; mais c'est que les chiens s'y tromperont peut-être aussi? Et ils ont des dents !
POTEMKIN
Tu as peur ?
MICHEL
Dam ! si vous les aviez vus comme moi ?
POTEMKIN
Pour plaire à l'impératrice , que ne ferail-on pas ?
MICHEL
Me trouvera-t-elle plus bel homme quand je serai ours?... Et puis les chiens...
POTEMKIN
Sois tranquille ! on y veillera : c'est un moment à passer.
MICHEL , se mettant à genoux.
Ah ! excellence , je vous en prie , par saint Grégoire, votre patron !... Épargnez-moi ce moment-là I
POTEMKIN
Allons , c'en est assez ! Fais ce qu'on te commande.
MICHEL
Est-ce donc là cette fortune que m'annonçait la sorcière ? Avec mes talents !
POTEMKIN
Tes talents!... Et quels sont-ils ?
KORSAKOFF, passant entre Michel et Potemkin. Oh! monseigneur, il accommode une soupe au sterlet mieux que le premier cuisinier de l'empire. 'MICHEL , bas à Korsakoff.
Est-ce de cela qu'il fallait lui parler ? KORSAKOFF , bas à Michel.
Tais-toi ! Je te sauve.
POTEMKIN , se levant.
La soupe au sterlet!... mon mets favori!... Ah! ceci change la question. Rassure-toi, je renverse tous les plans de mon intendant ; tu vas être placé dans mes cuisines. Mais songe à te distinguer.
MICHEL
Je ne crains rien , excellence ! Je serai là plus à mon aise que sous une peau d'ours , et vous jugerez !
POTEMKIN
A la bonne heure ! Je vais donner mes ordres ; tiens-toi prêt; et toi, sergent Korsakoff , songea ce que je t'ai dit.
( Il sort en examinant Korsakoff. )
LE FAVORI. — ACTE il. 395