CHANT TROISIÈME
La nuit s'est écoulée au milieu des douleurs :
A genoux, près d'un fils qu'il baigne de ses pleurs,
Philippe au Tout-Puissant redemande une vie
A l'amour paternel si proraptement ravie.
Tain désir ! l'ombre fuit, et , dans Vincenne en deuil,
Les premiers feux du jour éclairent un cercueil !
Louis n'est plus : l'espoir dans tous les creiirs se glace ;
On s'éloigne, et bientôt il va prendre sa place
Dans ces soml)res caveaux , asile du trépas ,
Près des rois ses aïeux, qui ne l'attendaient pas!
D'un père infortuné qui peindra la souffrance?
En vain, dans l'avenir, lui montrant l'espérance,
Marie , au noir chagrin qui consume ses jours ,
De l'amour le plus tendre apporte les secours ;
Les sons consolateurs de cette voix chérie
Ont perdu leur écho dans son âme flétrie.
Si, parfois , pour chasser des souvenirs cruels,
La reine offre son fils aux baisers paternels ,
Muet, les yeux baissés, dans s-; douleur amère.
Il embrasse l'enfant sans sourire à la mère ;
Ou , lui cachant des maux qu'elle vient partager .
D'un farouche regard semlile l'interroger ;
Vers lui, les bras ouverls, tremblante elle s'élance ;
Il frémit, la repousse, et s'éloigne en silence.
Pourquoi cesombre accueil, qu'elle necomprend pas? Po inpioi, loin du chiiteau, la reine, sur ses pas, rsc trouve-t-elle plus la foule accoulumée? ISaguère, s'cnivrant du bonheur d'être aimée. Auprès des malheureux, accourus pour la voir, Souvent elle oubliait son rang et son pouvoir; Ou, mêlée avec eux dans les murs de Vincennes, Ne s'en ressouvenait que pour finir leurs peines. Devant elle . aujourdhui . dans le royal séjour ,
Un morne effroi succède aux doux transports d'amour : On se détourne, on craint jusqu'à sa bienfaisance. Et l'indigent lui-même évite sa présence! La reine s'en étonne : à son cœur affligé , D'affreux pressentiments nuit et jour assiégé, S'offrent dans l'avenir des maux plus grands encore, Et, frémissant dc^i d'un destin qu'elle ignore, Délaissée, elle pleure auprès de son enfant; Cependant que Luxeuil , heureux et triomphant, Redresse un front superbe et sourit à ses larmes. Du jour oii sur le trône, embelli par ses charmes^ Elle eut conquis l'amour de la France et du roi , Jusque-là sans rival , il vit , avec effroi , Pâlir de son pouvoir la splendeur insolente Devant cette beauté , dont la voix consolante A la douleur royale offrant un doux appui , Élevait ses vertus entre Philippe et lui. Mais, depuis que la mort a frappé la victime , De son pouvoir fatal la splendeur se ranime. Tel , en ces jours de deuil qu'envoie un Dieu vengeur, Se rallume à nos yeux cet astre voyageur , Qui , poursuivant sa course en misères féconde , De sa clarté sanglante épouvante le monde.
Sans cesse auprès du roi qu'assiège son orgueil , De discours captieux le perfide Luxeuil Le poursuit, et sa voix, fertile en impostures , De son cœur paternel irrite les blessures.
Marie , à son aspect , tremble : souvent ses yeux , Pour trouver un appui se tournent vers les cieux; Là, du moins, le mortel vaincu par la souffrance. Près de chaque douleur rencontre une espérance. Dès qu'elle a vu pâlir l'éclat mourant du jour .
MARIE DE BRADANT. - CHANT III
La reine se dérobe aux regards de la cour. Un soir, seule et pleurant, de la chapelle sainte Ses pas religieux avaient touché l'enceinte : Sa prière d(ji montait vers l'Eternel !... Aux lueurs des flambeaux qui veillent sur l'autel, Elle aperçoit debout, sous les arceaux gothiques. Celle femme au front chauve, aux acren's prophétiques. Qui, du jeune Louis révélant les deslins , Chanta l'hymne de mort au milieu des festins : Sur ses lèvres soudain la prière s'arrête...
M.\RIE
Des volontés de Dieu, vénérable interprète, O vous ! dont les regards lisent dans l'avenir, Parlez! Pourquoi ce Dieu semble-t-il me punir? Expiant aujourd'hui sa faveur passagère , Loin des bras d'un époux, dans ma cour étrangère , Je gémis sur un trône entouré de malheurs : Ce peuple, qui jadis, m'apport;mt ses douleurs. Dans mes soins consolants seml)!;,it trouver des charmes. Me nomme encor sa reine, et me cache ses larmes : Mes beaux jours pour jamais sont-ils évanouis ? Qui put me les ravir?
l'inspiuée.
Le trépas de Louis.
MAKIE.
Longtemps il écouta les conseils de l'envie , Et son injuste haine empoisonna ma vie; Mais enlin, le jour même où ja l'ai vu périr, A d'autres sentimenls son cœur parut s'ouvrir : Sa haine s'éteignait! j'espérais!... Il succond)e!
l'i>"spirék.
Sa haine lui survit, et veille sur sa tombe.
MARIE
Mes regrets douloureux ont accueilli sa mort.
l'inspirée.
Quelquefois les regrets passent pour le remord.
MARIE
Le remorils ! ciel ! qu'entends-je ! Et quel est ce langage ? Le remords !
l'inspirée.
Ton époux t'en dira davantage :
Malheureuse , il l'attend !
MARIE
Achevez!
l'i.nspiri E.
Laisse-moi ; Du pied de cet autel je veillerai sur toi.
Elle dit ; et sa main , vers le seuil étendue
Montre de loin la route à la reine éperdue, Qui recule , et , les yeux attachés sur ses yeux , Obéit à sa voix comme à la voix des cieux.
Au fond de son palais que le deuil environne , Parfois aux noirs soupçons Philippe s'abandonne ; Parfois il les repousse, et son cœur combattu Ne peut trouver le crime où régnait la vertu ; Il hésite , il frémit, il appelle et redoute L'instant qui , l'arrachant au supplice du doute, Doit percer à ses yeux d'une horrible clarté Le nuage sanglant où dort la vérité.
Il est seul. Devant lui se pré.sente Marie : Elle est pâle et tremblante. Il se lève , et s'écrie :
PHILIPPE
Qui vient troul)]er mon deuil ? Ciel ! que vois-je? est-ce vous? Que cherchez-vous ici ?
MARIE
J'y cherchais un époux.
PHILIPPE
Un époux !
MARIE
Loin de lui j'ai dévoré mes larmes; C'est à lui d'apaiser mes secrètes alarmes. Parlez ! p(,ur(inoi me fuir ? qu'ai-je à cr.'indre? et pourquoi Tout , jusiju'd votre cœur , a-t-il changé pour moi ?
Vous me le demandez ?
MARIE
C'tst trop longtemps vous taire.
PHILIPPE
Eh quoi! mes maux pour vous sonî-ils donc un myslcre?
MARIE
Mais en les partageant je les puis alléger : Vous pleure/ votre fils?
PHILIPPE
Non, je veux le venger.
MARIE
Que dile.s-vous? Louis...
l'iuL'ppi;.
Il est mort par \m crime.
MARIE
! Quel bra-i put immoler cette auguste viclime?