‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 483 sur 560 · CHANT III · texte numérisé non relu

CHANT III

Je ne sais !

Vos regards se détournent de moi !

PHILIPPE

Premier né de Philippe , il devait être roi !

MARIE

Eh bien?

PHILIPPE

II est tombé sur les marches du trône , Au moment où son front essayait la couronne.

MARIE

Témoin de son trépas , mon cœur en a gémi.

PHILIPPE

Le ciel en le frappant, frappait votre ennemi.

MARIE

Non , il ne l'était plus! J'avais vaincu sa haine. L'iguorez-vous ?

PHILIPPE

J'ai su qu'invité par la reine , Le jour même où la mort a tranché son destin , Mon fils , seul avec elle , au banquet du matin , Goûtant , près du cercueil , un bonheur éphémère . Dans mon épouse enfin crut trouver une mère.

MARIE

Oui , j'eusse été sa mère , et mes soins empressés...

Pourquoi donc est-il mort ?

MARIE

Grand Dieu !

PHILIPPE

Vous pâlissez !

MARIE

Ciel! ôciel! se peut-il!...

Elle tremble , chancelle ; L'exécrable soupçon que ce mot lui révèle , D'une muette horreur a pénétré ses sens ; Sa voix exhale encor quelques sons gémissants ; Puis elle tombe pâle , immojjile , glacée ! De ses yeux sans regard la lumière effacée Disparaît ; sur ses traits mornes et sans couleur Il semble que la mort ail fixé la douleur : Ainsi dans nos jardins , par la foudre abattue , Tombe défigurée une blanche statue.

Philippe , à cet aspect, saisi d'un sombre effroi , S'élance : ce n'est plus un père , un juge , un roi , C'est le plus tendre amant , c'est l'époux de Marie ,

Épiant un soupir sur sa bouche flétrie ! « Sauvez-la! criait-il; accourez, accourez! » On vole à ses accents vers ces lieux retirés , On entoure la reine...

PHILIPPE

Oh ! reviens à la vie !

Mes injustes soupçons en vain t'ont poursuivie; Pardonne , chère épouse , à mon cœur égaré ! On m'a privé d'un fils... Mais les yeux Tout pleuré! Oh ! renais au bonheur ! Que je te voie encore Sourire à ton époux , à l'époux qui t'adore :

Va , je n'eu croirai plus que loi , que mon amour

Mais que vois-je?... Ses yeux se sont rouverts au jour; Oui , sous ma main déjà son cœur bat et s'agite , Espérons !

A ces mots le roi se précipite Aux genoux de Marie : elle ouvre un œil hagard , Et, jetant sur Philippe un douloureux regard :

MARIE

Où suis-je?... Un songe affreux a pesé sur mon âme ! Ne m'accusait-il pas?... Oui, d'un soupçon infâme, Le cruel ! Il osait... L'horrible songe a fui !... Que dis-je ? Le voilà , c'est Philippe , c'est lui! Il demande son fils... Malheureuse ! j'expire!

PHILIPPE

Que ma voix te rassure et calme ce délire !

Vois mes pleurs, mes remords... Dans mon cœur éperdu

L'amour , l'amour l'emporte, et tu n'as rien perdu.

Il disait; et ses soins , et sa voix attendrie Rappelaient le bonheur sur le front de Marie, Et l'odieux soupçon , oublié désormais , De l'âme paternelle avait fui pour jamais ; On approche : Luxeuil devant eux se présente.

PHILIPPE

Accours , fidèle ami , la reine est innocente ! Viens, tombe à ses genoux : Luxeuil, je fus trompé; J'ai vu mourir mon fils... Mais Dieu seul l'a frappé! De ma fatale erreur périsse la mémoire ! Oui , Dieu seul a tout fait.

LUXEUIL

Que ne puis-je le croure ?

Que veux-tu dire?

MARIE

O ciel !

LUXEUIL

Ah , Sire pardonnez !

MARIE DE BRADANT. -CHANT III. 4o7

PHILIPPE

Achève.

LUXEUIL

Comme moi vos barons consternés , Mais d'un meiirlre odieux repoussant l'apparence , De bannir vos soupvons accueillaient l'espérance -, A vos ordres soumis, ils ont porté leurs pas Dans la funèbre enceinte où règne le trépas ; C'en est fait, plus d'espoir! La royale victime Du fond de sou tombeau vient dénoncer le crime.

PHILIPPE

Qu'as-tu dit?

LUXEUIL

A ma voix amenés en ces lieux , Les restes de Louis vont s'offrir à vos yeux : Les voici !,.. Sur ce front et sur ce corps livide La main d'un dieu vengeur grava le parricide ! Regardez !

PHILIPPE

O mon fils !

MARIE

Mon Dieu ! protège-moi !

Auprès de ce cercueil d'où vous vient cet effroi? Luxeuil, et vous , témoins de mon sort déplorable , Vous m'offrez la victime !... Où donc est le coupable? Tout se tait ! Craignez-vous de prononcer son nom ? Qui m'arracha mon fils? qui versa le poison? Parlez ; prenez pitié de ma douleur profonde.

LUXEUIL

Jadis le môme crime a servi Frédégonde.

PHILIPPE

Je t'entends !

MARIE

Arrêtez ! Misérable imposteur.

Qui fixes sur ta reine un œil accusateur , Du crime et du mensonge exécrable interprète , Réponds , as-tu pensé que ma terreur muette , Subissant plus longtemps tes perfides discours , Sous le poids des soupçons tomberait sans secours ?

LUXEUIL

Je me tais ! Le respect qu'on doit au diadème...

MARIE

Parle donc ! De mon front je l'arrache moi-même !

Parle ! je ne suis [dus l'épouse de ton roi :

Une femme accusée est debout devant toi ;

La voilà sans bandeau, sans sceptre, sans puissance;

Son seul appui , c'est Dieu ! Ses armes , l'innocence !

Que faites-vous?

MARIE

Eh bien! que tardes-tu, Luxeuil?

De mon rang devant toi j'ai dépouillé l'orgueil , J'ai reconnu les droits que ta fureur s'arroge; Réponds-moi maintenant ! c'est moi qui t'interroge ! D'un meurtre abominable on me soupçonne ici? Mais où sont les témoins , les preuves ?

LUXEUIL , montrant les barons et le cadavre.

Les voici!

PHILIPPE

Comment ?

LUXEUIL

Nobles barons , que votre voix austère , Du plus grand des forfaits dévoilant le mystère , Confonde la coupable et réponde pour moi. Vous avez à venger le fils de votre roi ! Dites dans quel moment fut consommé le crime.

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