UN AUTRE VILLAGEOIS
Ce n'est pas tout ! On dit que , par des sortilèges Préparant son forfait , dans ses mains sacrilèges Elle agitait la nuit de magiques flambeaux , Et murmurait tout bas , et parlait aux tombeaux; Au pouvoir de l'enfer on dit qu'elle est soumise , Et qu'elle pâlissait en entrant dans l'église.
LE l'Rl'MIEU VILLAGEOIS.
Sainte Vierge !
LE SECOND VILLAGEOIS
Et pourtant, avant ce meurtre affreux, On disait que , sensible au sort des niallicureux ,
Elle aimait à sé(;her les pleurs de l'indigence : Qui put lui conseiller ce forfait?
LK PREMIER VILLAGEOIS
La vengeance L'ambition, lespoir de donner à son fils Le rang que la naissance assurait à Louis.
LE SECOND VILLAGEOIS
Si le crime est prouvé , le bûcher la réclame.
LE PREMIER VILLAGEOIS
Sans doute.
LE SECOND VILLAGEOIS
Que le ciel ait pitié de son ànie !
LE PREMIER VILLAGEOIS
Peut-être ses amis feront taire la loi.
LE SECOND VILLAGEOIS
Périsse la coupable , et Dieu sauve le roi.
Eymeri , de surprise et d'horreur immobile , Écoutait. Tout à coup , dans le joyeux asile , Un cri s'élève : à boire ! et des deux villageois Les ris tumultueux ont étouffé la voix. Partout l'ivresse éclate , et les chants se confondent , Aux accents des buveurs des ci is lointains répondent, Et l'aigre cornemuse à leurs heureux transports, Mêle de temps en temps ses rustiques accords. Dans la foule soudain le chevalier sélance ; On se range , on se lèv-e , il impose silence.
EYMERI.
Un moment, de vos jeux interrompez le cours,
Mes amis , écoutez ! Un liorrible discours
Vient de glacer ici mon âme épouvantée :
Je ne sais quelle fable , en ces lieux inventée ,
D'un infâme soupçon flétrit un nom sacré ;
J'en connaîtrai l'auteur , et je le punirai !
Vous , (jui servez d'organe aux fureurs de la haine ,
Qu'avez-vous osé dire , en parlant de la reine ?
Répondez , malheureux.
LE PREMIER VILLAGEOIS
Nous avons répété Ce (lu'au hameau naguère on nous a raconté : On accuse la reine , et je m'étonne encore, Quand nous le savons tous, qu'un chevalier l'ignore.
EYMERI.
Se peut-il!
MARIE DE BRADANT. — CHANT IV
LE SECOND VILLAGEOIS
Oui, le prince est mort par le poison; Et j^ atteste ici saint Denis , mon patron !
LE PREMIER VILLAGEOIS
La reine est prisonnière ; elle attend qu'on la juge.
EYMERI.
Mes armes ! mon coursier !,.. Il lui reste un refuge! Mes amis , gardez-vous d'un soupçon criminel : Je jure devant vous et devant l'Eternel De venger l'innocence et de rompre sa chaîne ! Parfois l'erreur s'attache à la justice humaine ; La justice de Dieu va marcher sur mes pas : Pleurez sur votre reine , et ne l'accusez pas.
A ces mots , Eymeri , que la fureur agite , S'éloigne à pas pressés de la foule interdite ; On regarde , on se tait. Ses éperons d'acier S'enfoncent à la fois aux flancs de son coursier , Et, prompt comme l'éclair que va suivre la foudre , Il court forcer la haine au supplice d'absoudre.
La nuit avait chassé les derniers feux du jour ; Le silence régnait en ce royal séjour.
Ouvert naguère encore au tumulte des fêtes. Dans un ciel nébuleux et chargé de tempêtes , Nul astre ne dardait ses rayons , et des vents Le courroux frémissait sur les vitraux mouvants. Seul , pensif , et veillant dans celte nuit obscure , Un homme souriait au deuil de la nature : C'était Luxeuil ! Son front reposait sur sa main ; Des sinistres pensers qui roulaient dans son sein , Le choc des éléments , les fureurs de l'orage , En ce moment d'horreur semblaient offrir l'image. On entre : un chevalier pâle , les yeux hagards , S'approche.
LUXEUIL
Est-ce mon fils qui s'offre à mes regards ? Dans quel désordre , ô ciel !
EYMERI.
Pardonnez-moi , mon père !
LUXEUIL
L'instant qui nous rassemble est un instant prospère ; Mais au sein de la cour qui ramène tes pas ? A celle heure, en ce lieu , je ne l'attendais pas.
EYMERI.
Vous le savez , fusant le ciel de ma patrie ,
J'allais porter ma lance aux champs de la Syrie ,
Et , suivant au combat les chevaliers chrétiens ,
A leurs nobles efforts j'allais unir les miens :
Vam projet ! Sur nos bords un bruit fatal m'enchaîne :
Du malheureux Louis j'apprends la mort soudaine;
On disait son trépas sans parler d'un forfait !
A ce récit affreux tout change : c'en est fait ,
Je veux , me dérobant à l'ordre qui m'exile ,
Et visitant Louis dans son dernier asile ,
Verser sur son tombeau les pleurs de l'amitié.
LUXEUIL
Sa voix t'avait banni.
EYMERI.
Je l'avais oublié !
LUXEUIL
Je m'en suis souvenu !
EYMERI.
Sur les bords de la Seine Je marchais , n'appelant , ne voyant que Vincenne ; Jugez de ma fureur , jugez de mon effroi , Quand j'entends accuser l'épouse de mon roi ! Oui, mon père ! partout l'impure calonmie Poursuit son nom sacré d'une insulte impunie -, On parle de complots, de bûcher, de poison ; On cht qu'en son palais , devenu sa prison , Outragée , elle n'a d'autre appui que ses larmes ! Où sont nos chevaUers ? que font-ils de leurs armes i Les pleurs de l'innocence et la voix du malheur Dans la lice sanglante appellent leur valeur ! Une reine gémit, et vous fermez l'oreille! De ses fers douloureux que le bruit vous réveille, Français !... Mais qu'ai-je dit ? Si la main des Barons Naguère m'attacha les nobles éperons ; S'ils ont armé mon bras du glaive et de la lance , A quels lauriers plus beaux prétendrait ma vaillance i Un vengeur a paru , Reine , rassure-toi ! Ton lâche accusateur pâlira devant moi ; Oui , j'oppose mon glaive aux forfaits qu'il espère. Oui , je le combattrai !
LUXEUIL
Combatlras-lu ton père ?
EYMERI.
Comment ?
LUXEUIL
Naguère admis au rang des chevaliers , Que la jeune valeur cherche d'autres lauriers.
MARIE DE BRADANT. -CHANT IV
EYMERI.
Puis-je le croire , ô ciel ! Vous ! accuser la reine I
LUXEUIL
Les lois vont la juger , et sa mort est prochaine.
EYMERI.
Qu'entends-je?Quel langage! Et quel horrible espoir !
LLXEUIL.
Je vais sur son tombeau ressaisir mon pouvoir.
EYMERI.
Mais vous qui l'accusez , croyez-vous à son crime?
LUXEUIL
J'ai vu mourir le prince !
EYMERI.
Est-il mort sa victime ?
LUXEUIL
Mon fils!...
EYMERI.
Ah ! pardonnez ! Mais ce double trépas...
LUXEUIL
Me sauve , et t'a vengé I... Ne t'en afflige pas !
Quel discours ! quels regards !... Uu jour affreux m'éclaire !
LUXEUIL
Mon fils se montrera fidèle à ma colère.
EYMERI.
Qu'avez-vous fait?... Je sens s'égarer ma raison : Malheureux! sa vez-vous quel horrible soupçon Malgré moi , tout à coup , a passé dans mon âme ?... Grand Dieu! Se pourrait-il?. . Un enfant ! Une femme! . . Qu'ai-jedit?Non,jamais!...Elvous, mon père, et vous, Prenez pilié d'un fils qui tombe à vos genoux ; Vous n'êtes point coupable , il le croit , il l'espère , Sauvez-le du malheur de soupçonner son père.
LUXEUIL
Insensé , laisse-moi !
EYMERI.
Restez !
LUXEUIL
Cris superflus !
Adieu !
EYMERI.
Vous le voulez ? Je n'interroge plus ; Je ne percerai point ce funeste mystère , J'abjure mes soupçons, et je saurai me taire, Oui !.. . Mais écoutez-moi, nous sommes sans témoins , Justifiez la reine , il le faut! Que du moins L'innocence par vous à l'écliafaud ravie...
LUXEUIL
Son orgueilleux pouvoir a condamné sa vie.
Et je le souffrirais ! L'avez-vous pu penser ?
LUXEUIL
Sa mort est nécessaire.
EYMERI.
Il y faut renoncer !
LUXEUIL
Imprudent !
EYMERI.
C'est moi , moi qui prendrai sa défense !
LUXEUIL
Ton audace m'irrite ; et ton aspect m'offense ; Va-t-en !
EYMERI.
Je préviendrai vos projets inhumains ; Je ne vous quitte plus ! Oui , mon père, vos mains Sous ses pas vainement creusèrent un abîme. . .
LUXEUIL
Que veux-tu , malheureux?
EYMERI.
Vous épargner un crime !
LUXEUIL
Ah ! j'ai trop écouté tes discours insultans ; Fuis !
Vous la sauverez , mon père.
LUXEUIL
Il n'est plus temps !