‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 502 sur 560 · LETTRE H · texte numérisé non relu

LETTRE H

Gotha , 27 avril.

Me voila maintenant, mon cher Xavier, dans un pays que d'imposants souvenirs rendront à jamais célèbre; il n'est pas une ville, il n'est pas un hameau que des victoires ou des défaites ne recommandent à mon attention. Je t'écris en ce moment dans une chambre qu'une simple cloison sépare de la chambre où coucha Napoléon, lorsque, après la funeste bataille de Leipsitk , il précédait en France ses aigles vaincues. Quelles peusées ont dû l'assaillir durant la nuit passée dans cette ville dont le seul aspect lui rappelait le temps où , s'environnant de tous les prestiges de la puissance, il dictait la paix aux rois soumis qu'il forçait d'assister à ses fêtes ! La , sans doute, a commencé pour lui cette terrible expiation qui devait s'achever sur le rocher de Sainte-Hélène. Je prévois , mon ami , que pendant ma route j'aurai souvent a t'enlretenir de cet Hercule des temps modernes ; en pourrait-il être autrement? partout ici sa mémoire est vivante , et si son nom n'a point d'écho dans les cœurs , le bruit de sa gloire a tellement ébranlé les imaginations , la longue agonie, qu'on appela son exil, fut si cruelle , que ces peuples , longtemps opprimés , ne prononcent aujourd'hui qu'avec respect ce nom qui naguère était dans leur bouche le cri de ralliement de la haine.

Je regrette qu'il ne me soit pas possible de m'arrêter a Weimar ; c'est la qu'habite le célèbre Goethe , et j'aurais un grand plaisir à visiter ce Nestor de la littérature allemande. Tu n'as point oublié , mon cher Xavier, l'impression que produisirent sur nous, quand nous les lûmes ensemble, ces compositions gigantesques jugées si sévèrement dans une séance solennelle de l'Académie française. Certes, Goëtz de Berlicliingen, tableau énergique et vaste des mœurs de tout un siècle , ne paraîtra jamais un ouvrage méprisable aux hommes qui , çans secouer le joug des règles imposées par la rai-

son et le goût, cherchent pourtant à s'affranchir des préjugés de l'école. Moins avare de temps à mon retour , peut-être pourrai-je jouir de la conversation de cet illustre écrivain , et lui prouver qu'en France aujourd'hui le besoin de s'instruire a triomphé des vieilles préventions , et qu'enQn des esprits sages ont abaissé la barrière qui semblait séparer à jamais les deux littératures.

H faut que je te quitte, mon ami; j'entends le cor du postillon; adieu. Je te donne maintenant rendez-vous à Leipsick.

LETTRE m.

Leipskk , 29 avril.

En arrivant à Leipsick , je suis assez heureux pour que la foire de Pâques , la plus belle des foires annuelles qui se tiennent dans ce bazar de l'Europe, ne soit pas encore terminée. La réunion de tous ces commerçants , différant entre eux de physionomie, de costume et de langage ; l'innombrable quantité de boutiques élevées sur les places ; la profusion des spectacles forains, l'activité de ces hommes que l'appât du gain attire de si loin , offrent un tableau piquant et animé , dont les juifs polonais, avec leur barbe pointue , leur longue robe et leur bonnet , composent la partie la plus pittoresque. On évalue à 80 millions de francs le montant des affaires qui se traitent durant cette foire, et les livres qui s'y vendent sont compris dans cette évaluation, que je crois exagérée , pour une 5omme de 2 millions à peu près.

Autour de la ville règne une jolie promenade qu'un rayon de soleil a permis de fréquenter aujourd'hui, et qui , par l'étonnante variété des individus qu'on y rencontrait, semblait être un abrégé de l'Europe. Ou m'a conduit dans les délicieux jardins de M. Reichenbach, situés sur les bords de l'Elster : la , mon ami , j'ai été ramené vers de pénibles souvenirs. C'est en voulant traverser ces jardius pour gaguer la grande route de >yeissenfels , que PouiatONVski, blessé et épuisé de fatigue, tomba de son cheval dans l'étroite mais profonde rivière qui les borde. J'ai vu la place où soncadavre a été retrouvé :

SIX MOIS EN RUSSIE

là, deux raonumeols furent élevés b sa mémoire; le plus remarquable a élé érigé par un Polonais , avec celte inscription : Miles poputar'is , hoc monumentum cluci populari, lacnjmis irricjalum erexit. Le nom du fondateur était gravé sur la pierre au-dessous de l'inscriplion ; mais il a été effacé ; je n'ai pu savoir ni pour quel motif, ni par quel ordre ! On n'a pas du moiusfait disparaître les noms polonais qui attestent la douleur religieuse des compatriotes de Poniatovvski , et qui couvrent celle tombe où manque sa cendre.

Je suis monté à l'Observatoire , d'oii l'on plane sur toute la ville et sur les vastes champs qui l'environnent ; un homme préposé h la garde de cette tour nous a développé le plan de la bataille de Leipsick ; il nous a montré les différents points où se trouvaient les divers corps et les principaux chefs des armées ; il a môme hasardé , sur les fautes commises dans celle lalale journée, des réûoxions stratégiques dont je ne saurais apprécier la justesse , maisqueson air d'importance et sa gravité rendaient fort plaisantes dans sa bouche. Nous étions placés dans un belvcder où , pendant la bataille , le roi de Saxe s'était retiré avec toute sa famille : fidèle a son alliance avec la France, il contemplait du haut de celle lour les jeux sanglants dont son empire était le théâtre, et pouvait devenir le prix. Quel spectacle que celui de ce monarque entouré de ses enfants, agité parla crainte ou par l'espérance, observant avec une douloureuse anxiété tous les caprices de la victoire, et assistant peut-être aux funérailles de sa royauté ! A chaque pas, mon ami, jx; retrouve dans ces campagnes, aujourd'hui si paisibles, les traces des hautes leçons qu'y sema le passé, el qui , sans doute , seront perdues pour l'avenir.

Hier on représentait sur le théâtre de Leipsick le Don Carlos de Schiller ; mais je suis arrivé trop lard pour assister à la représentation. Tu comprends mon regret; il est d'aulanl plus vif queje ne rencontrerai plus l'occasion de juger l'effet scénique de ce grand tableau dramatique, car la censure prussienne , timide comme toutes les tyrannies , redoute le marquis de Posa, et a interdit cet ouvrage aux théâtres de Berlin. La salle de Leipsick est un monument d'une architecture élégante , élevé au milieu d'une place plantée d'arbres ; l'intérieur est éclairé comme lo sont toutes les salles d'Italie, c' est-a-dire que la lumière se porte sur le théâtre, et que les loges sont plongées dans une obs-

curité qui permet h peine d'apercevoir les spectateurs. Cet usage est favorable à l'illusion théâtrale ; mais je doute que la coquetterie des Parisiennes s'en accommodât. Il paraît qu'en Allemagne on va au spectacle pour voir plutôt que pour être vu. J'ai entendu l'a une comédie en trois actes qui m'a paru ne mériter ni blâme ni éloge; c'est tout simplement un drame médiocre où s'agitent des personnages de convention dans une action d'un faible intérêt : faisons donc comme le public, n'en parlons pas.

Adieu, cher Xavier ; ma première lettre sera probablement datée de Berlin.

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